COMBINAISON DU SALAIRE IDÉAL ET ÉCONOMIQUE
96. Combinaison du salaire idéal et du salaire économique. — Lart et la science. — Nous avons (n" 52) défini le commerce juridique : le système de la satisfaction organisée et assurée des besoins humains. Mais ces besoins ne sont pas uniquement matériels. Pour beaucoup, il y a aussi les besoins idéaux de l'art et de la science. En donnant satisfaction à ceux-ci, l'artiste et le savant servent le commerce juridique autant que l'agriculteur, l'artisan, le marchand. L'art et la science viennent aussi, sur le marché, offrir leurs trésors : le peintre, son tableau; le sculpteur, sa statue; le compositeur, sa symphonie; le savant, son manuscrit. Gomme tels, semble-t-il, ils se placent au rang de ceux qui vendent leurs produits ou fabricats : agriculteurs, fabricants, artisans — ils passent sous le niveau économique de la vie des affaires; ils acceptent un salaire pour leur travail, donc c'est un salaire de travail, et tout ce qui est vrai de ce dernier leur est applicable.
Mais une pareille appréciation doit absolument être écartée. Non point qu'elle rabaisse l'art, ou ravale la science, mais elle est contraire à la vérité, et à la réalité des choses. Ce qui est vrai, c'est que le travail social comprend deux domaines : sur le premier, règne l'argent, comme but et mobile unique de l'activité qui s'y déploie; dans le second, les efforts de l'individu visent encore un autre but que l'argent. A ce dernier domaine, se rattachent l'art et la science, le service de l'Église, celui de l'État. Le langage a nettement saisi la distinction des deux champs d'activité; il parle de salaire quand il s'agit du premier; pour l'autre, il a de parti pris évité le mot, et lui a substitué des appellations différentes. L'écrivain, le compositeur, le médecin, l'avocat, ne reçoivent pas un salaire : ils touchent des honoraires; l'employé reçoit un traitement, des appointements (une rémunération en cas de services extraordinaires), le comédien, des gages, l'officier, une solde. Ce n'est
point là simple affaire de courtoisie, ayant pour but de voiler le fait que ces personnes travaillent pour de l'argent; la différence dans les termes ne vise pas simplement l'opposition entre le travail manuel et le travail intellectuel. Elle exprime, à mon avis, la différence du rapport entre le salaire et le travail; le salaire, pour le travailleur ordinaire, forme le but unique de son travail ; le médecin, l'avocat, l'artiste, le savant, le professeur, le prédicateur, l'employé de l'État (à moins d'être un simple artisan), ont encore autre chose en vue que l'argent. Si l'emploi de ces mots ne reposait que sur un motif de courtoisie, la science n'aurait qu'à les rejeter : elle rappellerait l'antique préjugé, évanoui aujourd'hui, qui considérait comme une déchéance la rémunération du travail (n» 56). Là où le salaire est réellement un salaire de travail, il serait aussi absurde d'éviter cette expression, par égard pour la position sociale de l'intéressé, que de donner des noms différents aux prix de vente, loyers, intérêts, affaires de bourse, selon qu'il s'agit de personnes de haut rang, ou de gens de condition inférieure. Le langage n'entre pas dans des considérations aussi insignifiantes.
97. Salaire mixte. — La nature du traitement, et de toutes les autres formes de rémunération qui y ressemblent, repose sur la combinaison du salaire économique et du salaire idéal. A ces formes simples du salaire, s'en ajoute une troisième, que j'appellerai : le salaire mixte, et qui est un composé des deux autres. A première vivé,*on croirait que les deux élém.ents se combinent sans s'affecter l'un l'autre. Les principes du salaire du travail trouveraient ainsi leur application aux traitements. Il n'en est pas ainsi, cependant. Cette combinaison agit sur le salaire économique d'une manière telle, que, selon les circonstances, il le détruit jusque dans son essence : la dation d'un équivalent pour le travail. L'examen des trois rapports sociaux indiqués : art, science,