SALAIRE MIXTE
service public (État et Église) va nous en donner la preuve. Le traitement élevé d'un prince de l'Église, représente-t-il un équivalent de son travail? L'écart, considérable parfois, entre le traitement du président d'un collège et celui de ses assesseurs, se base-t-il sur la valeur différente de leur activité, ou sur la quantité différente de leurs occupations? Les honoraires de l'écrivain, du compositeur, répondent-ils toujours à la valeur de leur livre ou de leur composition? Des œuvres immortelles de Schubert ne lui ont presque rien rapporté, et à la même époque, Strauss a récolté de l'or pour quelques airs de valse.
Est-ce l'argent qui guide Je pinceau du peintre, qui met l'ébauchoir dans la main du sculpteur, qui inspire l'imagination du poète, et fait veiller le savant? Dénué de ressources, pressé souvent par le besoin, Cornélius, dans la Villa Bartholdi, à Rome, sacrifia son temps et ses peines des années durant, à remettre en honneur la peinture à fresque, sans qu'aucun salaire lui revînt. Les recherches scientifiques d'Alexandre de Humboldt ont dévoré sa fortune. Nombreux sont les savants qui consacrent leur vie à une œuvre qui leur rapporte à peine le prix du papier. Mais où trouver le cordonnier, le tailleur, le fabricant, le marchand, qui mettra des années à produire les choses de son métier pour le seul amour de les produire? Ce n'est point un salaire de travail que l'honoraire de l'artiste, du poète, du savant; le caractère le plii^essentiel du salaire, l'équivalence, y fait défaut (n" 70 in f.;. Cet honoraire peut être considérable pour un travail léger, minime pour un travail difficile, et complètement nul pour un travail excessif. Et ce ne sont pas là des exceptions : la littérature scientifique nous fournit des branches entières, dans son domaine, qu'aucuns honoraires ne paient, et qui, en fait, peuvent s'en passer; tels sont les journaux spéciaux, consacrés aux sciences naturelles, et les ouvrages se rapportant à celles-ci,
dont les gravures, parfois, exigent même encore des sacrifices pécuniaires de la part des auteurs.
Ce n'est donc pas dans le salaire économique qu'il faut rechercher le mobile qui, pour l'art et la science, stimule le talent de l'homme ; il est un autre salaire qui s'y ajoute, ou qui le remplace complètement : c'est le salaire idéal.
Celui-ci est extérieur ou intérieur. La société, le pouvoir public, octroient le premier (n" 70), sous la forme de la réputation, de la reconnaissance publique, des honneurs. Le second consiste dans la jouissance que procure le travail même, dans la satisfaction que donne l'incubation même de l'œuvre; c'est le charme qu'on éprouve à essayer ses forces, c'est la joie de la découverte, la volupté de la création, c'est la herté d'avoir travaillé au progrès et au bien de l'humanité. L'efficacité sociale du salaire idéal dépend de l'intensité du sens de l'idéal chez l'individu. Là, où le sens de l'idéal fait défaut, l'art ne fleurira pas, la science restera stérile. L'œuvre idéale ne naîtra que chez le peuple doué du sens de l'idéal, qu'à une époque éclairée par la lumière de l'idéal; elle ne sortira que des mains de l'individu imprégné d'idéal. C'est l'idéalisme qui donne son empreinte caractéristique à l'art et à la science; sans lui, ils manquent leur mission. Pour les affaires, il n'y a d'autre mobile que l'appât du gain. L'artiste qui ne songe qu'au gain que va lui rapporter son œuvre, n'est qu'un artisan plus ou moins accompli; la vraie œuvre d'art restera morte entre ses mains, et dans le conflit entre l'art et l'argent, il choisira l'argent. Le pendant de ce déserteur de l'idéal, c'est l'homme d'affaires qui, sur le terrain économique, oublierait le gain pour poursuivre un intérêt idéal. L'un et l'autre ne sont pas a leur place • ils poursuivent un but qui ne doit pas être le leur. L'esprit doit rechercher l'idéal, mais les affaires doivent
se traiter en affaires; c'est le moyen pour l'individu et la
société de réussir et de prospérer. Loin de moi la pensée de |