I. Haudin, Hist. univ. des voy., t. XVIil, p
n'est pas généralement dans un but sensuel, car chez les Canaques, les appétits génésiques sont peu développés*, c'est pour des raisons d'un tout autre ordre. Ni l'esclavage, ni la domesticité n'existent encore à la Nouvelle-Calédonie. Pourtant on y est déjà agriculteur, par suite astreint à des travaux pénibles, dont, comme de juste, les hommes, surtout les dirigeants, aiment à s'exonérer. Or, c'est la polygamie qui fournit aux Canaques le travail servile, dont ils ne sauraient se passer : elle remplace exactement l'esclavage. Aussi tout homme quelque peu important se procure un nombre de femmes en rapport avec l'étendue des champs qu'il doit mettre en culture et aussi avec la figure qu'il doit faire dans le monde. — Cette polygynic servile, nous la retrouverons en bien d'autres contrées, notamment chez les Vitiens, très analogues d'ailleurs aux Néo-Calédoniens, mais, à Viti, la polygamie avait déjà évolué, s'était compliquée. Elle y était doublée de concubinage. Comme nous le verrons plus tard, c'est là un fait général. Nulle part on ne passe brusquement de la polygamie à la monogamie et, bien avant d'arriver à cette dernière, quand les mœurs d'abord, les lois ensuite restreignent et réglementent la polygamie désordonnée des premiers âges, le changement ne s'effectue tout d'abord que dans la forme ; on a un petit nombre d'épouses, jouissant, elles et leurs enfants, de certains privilèges, mais, à côté de ces femmes en titre, l'homme possède des concubines en nombre plus ou moins considérable. De cette manière tout se concilie, la morale et la sensualité, la famille el l'intérêt.
Ce régime était déjà en vigueur chez les Mélanésiens . . des iles Fidji, ou les chefs, ayant un grand état de maison, acquéraient de manière ou d'autre trois ou quatre cents
] . De Rochas, Nouvelle-Calédonie^ p. 229.
loi LÉVULUnOiN Dl MAKIAGE ET DE LA FAMILLE.
femmes, dont la plupart remplissaient seulement le rôle de servantes du maître et en même temps de concubines, mises obligeamment à la disposition des guerriers ou des hôtes. Les épouses, les femmes, dont les enfants héritaient, étaient en fort petit nombre. C'étaient des filles de chefs, et leur situation, tout en étant moins ravalée que celle des concubines, étiùt encore très humble. Non seulement elles se résignaient sans difficulté à la polygamie, mais elles étaient encore astreintes à un singulier devoir, celui d'élever, pour leur mari, une concubine de choix. Le trait est curieux et vaut la peine d'être rapporté : * La nouvelle mariée prend avec elle une jeune fille encore enfant, mais qui promet d'être belle et qu'on a scrupuleusement choisie dans la classe du peuple. C'est une vierge destinée à son mari. Elle l'élève avec la plus tendre sollicitude et, quand la jeune fille est nubile, la reine, à un jour fixé, la déshabille, la lave soigneusement et même fait couler sur ses cheveux de l'huile parfumée, la couronne de fleurs, la conduit ainsi, nue, à son mari, la lui présente et se retire en silence*. » Si excessive qu'elle nous semble, cette résignation si absolue est toute naturelle chez les sauvages.
En pays primitif, la femme mariée, c'est-à-dire appartenant à un homme, a, elle-même, conscience d'être une chose, une propriété (on le lui prouve souvent et durement), mais elle ne songe pas encore à la réciproque, surtout en ce qui concerne les relations conjugales. En outre, comme son sort est le plus souvent celui d'une esclave surchargée de travail, non seulement elle ne redoute pas l'introduction d'autres emmes dans la maison du maître, mais elle la désire, car la besogne en sera allégée d'autant. Ainsi chez les ZouIoïl^, la première femme achetée peine et travaille avec ardeur