A. Giraiid-Teuloii, Orig . Mariage^ p
Morgan, en comparant, terme à terme, les dénominations indiquant la parenté, chez les Sénéca-lroquois et les ïamils de rinde, les trouva identiques pour le sens et pour le nombre, et il admit en hésitant qu'il y avait eu, dans les deux races, une évolution parallèle et spontanée *. A coup sûr cette manière d'expliquer les similitudes ethniques est en général fort légitime. Elle s'impose souvent et dispense de se mettre en frais d'imagination pour inventer des migrations fantastiques. Dans des milliers de cas, les hommes de tous les temps, de tous les pays, de toutes les races se sont conduits de même, ont eu les mêmes idées, ont réalisé les mêmes inventions, adopté les mêmes pratiques sans se connaître, sans même supposer l'existence des autres peuples, et cela uniquement parce que tous faisaient partie de la grande famille humaine. Mais, entre les Mongoloïdes de l'Amérique du Nord, leurs cousins de l'Asie septentrionale et les Havaïens, il y a probablement le lien d'une lointaine et commune origine et, d'autre part, les Mongols nomades de l'Asie ont plus d'une fois pénétré dans l'Inde. Aujourd'hui encore des tribus mongoles, à demi sauvages, occupent des régions entières de l'Himalaya. Mongols et Tamils ont sûrement longtemps et largement communiqué entre eux, durant les âges préhistoriques; il leur a donc été possible de s'emprunter mutuellement leur système de parenté. — Il existe toute une chaîne de peuples, comprenant les Tamils de rinde, les Mongols les moins civilisés, les Américains Peaux-Rouges et enfin la plupart des Polynésiens, qui ont adopté jadis ou pratiquent encore des systèmes de parenté basés non sur la consanguinité, mais sur une classification plus ou moins factice.
1. L. Morgan, Conjectural Solution of the Origin of the ClassiUcatonj Syitem of Rdatiomhipy in Proceedings of the American Academy of Arti md ScienceSf 1868.
37i I. r.VOLn ION or MARIAGE LT DE LA FAMILLE.
Lofait est intéressant; mais il est téméraire, comme a fait L. Morgan, de lui donner une valeur universelle et d«* prétendre que toutes les races humaines ont passé par cellt* phase de la parenté par classes. Même dans les contréer^ où règne cette forme familiale, elle souffre plus d'une exception et il est vraisemblable que chaque grand type humain, ayant eu son centre spécial de création, a évolué physiquement et psychiquement, à sa manière, imitant parfois les autres sans le savoir, s'en écartant aussi bien souvent, suivant que les milieux, les difficultés à vaincre, les nécessités de la lutte pour vivre lui imposaient telle ou telle ligne de conduite.
Quoi qu'il en soit, si Ton condense, en les classant, toute? les notions recueillies à propos de la parenté par classes chez les Australiens, les Tamils, qui leur sont vraisemblablement congénères, les Mongols primitifs, les Mongoloïdes de rAuiéri(iuc septentrionale et ceux de la Polynésie, on peut lelracer l'évolution de la parenté par classes avec une suffisante vraisemblance.
Tout d'abord il a dû exister des hordes, humaines sans doute, mais fort bestiales encore par les instincts et Tintelligence. Dans ces hordes, fort peu nombreuses, les femmes étant accaparées par les \ieux mâles les plus robustes, les jeunes devaient ou quitter le groupe ou y rester en ra>îssanl une ou deux femmes à des hordes rivales; car Texogaraie était obligatoire. Les moins avancées des tribus australiennes semblent en être encore à ce stade primitif. — On finit par mettre un peu d'ordre dans ce désordre, quand la horde se fractionna en clans; mais alors on décida que toutes les femmes et tous les hommes de chaque clan seraient frères et sœurs, ne se marieraient pas entre eux, et qu'en revanche tous les hommes d'un clan seraient les maris de toutes les femmes du clan voisin, cela simple-
ment par droit de naissance. Les Kamilaroi d'Australie nous représenteraient ce second stade.
En Polynésie, le principe est bien le même, mais l'idée s'est restreinte et précisée. Ce sont des groupes de frères réels, qui épousent des groupes de femmes effectivement sœurs, formant ainsi des ménages à la fois polyandriques et polygamiques ; mais les traces de l'antique mariage par groupes fictifs de frères et de sœurs se retrouvent encore dans les termes usités pour désigner les divers degrés de parenté. En effet, ces termes sont nettement classificateurs et tiennent peu de compte de la consanguinité réelle.
Chez les Peaux-Rouges, une restriction nouvelle et considérable s'est établie. On continue à ne pas contracter d*union conjugale dans le sein du clan, mais on ne se marie plus par groupes de sœurs et de frères. On Ta fait d'ailleurs primitivement, comme l'atteste assez clairement le vocabulaire familial. D'autre part, on a nettement renoncé à la polyandrie et adopté avec non moins de netteté la polygamie, mais cette polygamie est spéciale, et c'est un groupe de sœurs qu'épouse ordinairement le mari polygame.
Quant aux termes de parenté, ils sont toujours généraux, classificateurs. Les parents sont dénommés par groupes et les titres de parenté ne correspondent nullement aux liens du sang.
Enfin, chez certains Mongols nomades d'Asie, l'interdiction rigoureuse de se marier dans son clan et des termes de parenté s'appliquant à des groupes attestent qu'autrefois un système familial, analogue à celui des Américains peauxrouges, a été en usage.
En outre, ce système classificateur est tout entier conservé, dans les dénominations de parenté, par les Tamils de rinde. Mais, chez ces derniers et aussi chez certaines popu-
87 i LlVOLlTION DU MARUGE ET DE LA FAMILLE.
lations mongoles de THiinalaya thibétain, la famille primitive, à la fois polygamique et polyandrique, celle des insulaires d'Havaï, a évolué à sa manière, qu'il est intéressant de signaler.
La famille polynésienne, havaïenne plutôt, essentiellement formée par l'union conjugale d'un groupe de frères avec un groupe de sœurs, peut évidemment se restreindre de deux manières. Ou Ton s'accommode mal, à la longue, de la polyandrie; les hommes ne veulent plus partager leurs femmes, même avec des frères, mais ils s'arrangent très bien de la polygamie, et alors les frères contractent mariage isolément, ne conservant des vieilles mœurs que la coutume d'épouser, quant cela se peut, un groupe de sœurs : c'est ce qu'ont fait, ce que font encore les Peaux-Rouges. Ou bien au conti*aire, pour une raison ou pour une autre, le plus souvent sans doute à cause de la rareté relative des femmes, le mariage havaïen évolue dans un aulre sens. Les frères alors continuent bien à se marier en groupe; mais, au lieu d'épouser simultanément plusieurs sœurs, ils prennent seulement une femme et la possèdent en commun : cette fois, c'est du côté de la polyandrie qu'a évolué le mariage primitif, uniss;inl autrefois des groupes de frères à des groupes de sœurs. Depuis l'Himalaya jus(|u'à Ceylan, on trouve une longue traînée de groupes ethniques, qui ont ainsi transformé leur mariage, b^s monliignards du Bhoutan, les Naïrs, certaines autn^s tribus aborigènes d(» l'Inde, une partie de la population de Ceylan, où ont largement immigré les Tamils, sont les restes, les jalons d'une ancienne couche de population polyandrique traversant l'Hindoustan tout entier.
Tous ces faits se classent d'une manière satisfaisante. Ainsi réunis, mis en série, ils se complètent, s'éclaircissenl les uns les autres, rendent raison de coutumes qui sem-
blaienl inexplicables. Toute cette évolution est admissible, mais il importe de la restreindre aux populations, qui réellement paraissent s'y rattacher, et il faut se garder d'en faire une loi universelle, applicable au genre humain tout entier.