Dam' in, Deêcendance^ p
Je ne ScUirais évidemment m'arrèter bien longtemps à décrire les amours des animaux. C'est de l'union sexuelle et du mariage dans l'humanité que j'ai à m'occuper. Le rut des animaux, leurs mœurs et leurs passions amoureuses ne nous intéressent ici qu'à titre d'études préliminaires éclairant les origines des sentiments analogues dans l'humanité. Avant d'abandonner ce sujet, il ne sera pas pourtant sans intérêt de noter encore quelques faits, qui, au point de vue de la psychologie amoureuse, rapprochent beaucoup les animaux et les hommes.
Le vieux paradoxe cartésien, qui fait de l'animal une machine inconsciente, a encore de nombreux partisans. Un préjugé fort répandu veut que toujours les animaux obéissent à d'aveugles instincts; l'homme seul, dit-on, Vhomo sapiens, modelé à l'image de Dieu, pesé les motifs, délibère et choisit. Or, la génération constituant pour les êtres organisés une des grandes nécessités, une loi tyrannique, qu'une espèce ne peut éluder sans disparaître, c'est sûrement dans les actes s'y rattachant que l'on devrait observer la plus exacte régularité chez les animaux. L'homme seul devrait avoir le privilège d'introduire dans l'amour le caprice et le libre choix. Il n'en est rien. De ce côté comme de tous les autres, l'homme et l'animal se rapprochent, se ressemblent, se copient. Dans sa célèbre évocation à Vénus, Lucrèce a pu dire justement, en proclamant l'universel empire de l'instinct de la reproduction :
Le mondo vivant court où ta loi le conduit.
De Nat. rerum. (Trad. A. Lofèvrc.)
Mais, de même que l'homme moralement développé, l'animal aussi est capable de préférence, de passion individuelle ; il ne cède pas à l'amour passivement et aveuglément.
Au dire des observateurs et des éleveurs, c'est surtout la
femelle, qui est susceptible de sélection sentimentale. Le mule, môme le mAle des oiseaux, plus ardent que la femelle, c'est-à-dire plus enivre, plus profondément aiguillonné par l'instinct, accepte d'ordinaire une femelle quelconque : tout lui est bon. C'est la refile, mais elle comporte des exceptions; ainsi le faisan mâle montre pour certaines poules une aversion singulière. Chez le canard à longue queue, quelques femelles ont évidemment pour les maies des charmes particuliers ; elles sont plus courtisées que les autres*. Le pigeon de colombier ressent une vive aversion pour les espèces modifiées jwr les éleveurs, améliorées selon nous, détériorées selon lui-. Les étalons sont souvent capricieux. Il fallut, par exemple, user de ruse pour décider le fameux étalon Monarque à procréer Gladiateur y plus fameux encore^. Des faits analogues ont été observés chez les taureaux*.
Mais ce sont surtout les femelles qui introduisent dans l'amour la fantaisie individuelle. Elles sont sujettes à éprouver des aversions et des sympathies singulières, inexplic'ibles. Parfois les juments résistent et il les faut trompei'\ Les pigeons femelles (éprouvent à l'occasion et sans cause apparente une vive aversion pour ceitains mâles et se refusent a leurs caresses. D'autres fois une femelle de pigeon, oubliant tout a coup la constance de son espèce, abandonne son ancien compagnon, son époux légitime, pour s'éprendre vivement d'un autre mâle. De même les paons femelles manifestent parfois un vif attachement pour un paon spécial ^. Des chiennes de race, égarées par la passion, foulent aux pattes leui' dignité, leur honneur, le souci de la noblesse du
!• Darwin, Descendance^ p. 460, 461.