PRÉFACE. VII
revendiqué, dans les sociétés sauvages et même barbares, sur les femmes assimilées sans la moindre vergogne aux choses et aux biens. Durant les stades inférieurs de révolution sociale, les femmes sont tout uniment traitées comme des animaux domestiques; mais rien n'est plus difficile à garder que ce bétail féminin, cai% d'une part, il est fort convoité et malhabile à se défendre; d'autre part, il ne se plie pas volontiers au devoir unilatéral de la fidélité, qu'on prétend lui imposer. Les maîtres se défendent donc par toute une série variée de contraintes vexatoires, de châtiments rigoureux, de vengeances féroces, d'abord laissées au bon plaisir des maris propriétaires, puis régularisées et codifiées. Au chapitre de l'adultère spécialement, on trouvera un bon nombre d'exemples de cette sauvagerie maritale. Antérieurement, dans mon Évolution de lamorale^]^9x montré comment toute cette fureur jalouse a eu pour résultat imprévu de doter le genre humain, particulièrement le genre féminin, du délicat sentiment de la pudeu;*, inconnu au monde animal et à Thomme primitif.
De toute cette évolution millénaire est résultée en fin de compte, dans les contrées et chez les races plus ou moins civilisées, une certaine moralité sexuelle, à demi instinctive, variable suivant les temps et les lieux, que pourtant Ton ne saurait transgresser, sans risquer d'offenser plusou moins grièvement l'opinion publique. Mais, grossières ou raffinées, les civilisations sont diverses.
VIII PRÉFACK.
Tels actes, blâmés ou coupables dans un milieu donné, sont ailleurs tenus pour licites et même louables. Pour retracer les origines du mariage et de la famille, il est donc indispensable de relater quantité de pratiques, à nos yeux scandaleuses. Tout en me soumettant à cette obligation, je Tai fait sans m'y complaire et avec toute la sobriété que comportait le sujet. Je me suis efforcé de ne me jamais départir de la méthode scientifique, qui purifie tout et sait rendre décente Tindéccnce môme.
Comme leurs similaires contemporains, nos lointains ancêtres étaient mal dégagés encore de la gangue animale; mais la connaissance de leur physiologie est indispensable à la nôtre. En effet, si cultivé que puisse être l'homme civilisé, il tient des humbles progéniteurs de sa race nombre d'instincts énergiques par cela même qu'ils sont inférieurs. Plus ou moins amortis, ces penchants grossiers sommeillent chez les individus les plus développés, et parfois, faisant explosion dans les agissements de la vie, dans les mœurs ou dans la littérature d'un peuple, ils nous rappellent notre très modeste origine et même attestent une certaine régression mentale et morale.
Or, c'est à cet homme primitif, si fruste encore, que nous devons remonter pour éclairer la genèse de toutes nos institutions sociales. Il nous faut le prendre a l'aurore la plus reculée de l'humanité, le suivre pas à pas, sans le ravaler ni le poétiser, dans ses très lentes métamorphoses, le voir grandir, s'épurer péniblement à
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travers les siècles accumulés, perdre peu à peu ses instincts. animaux, acquérir enfin des aptitudes, des inclinations, des facultés vraiment humaines.
Rien n'est plus propre que l'histoire sociologique du mariage et de la famille à bien mettre en relief cette évolution, qui relie notre présent à notre passé et à notre avenir.
Après avoir parlé du fond dans ce livre, il me reste à en justifier la forme. Elle s'éloigne considérablement de celle que prise beaucoup trop la masse de notre public. Mais un traité scientifique n'a pas à prendre pour modèles les ouvrages purement littéraires, et, à bien plus juste titre que le vieux Rabelais, j'ai le droit de dire à mes lecteurs, que, pour goûter à la moelle, il leur faudra prendre la peine de casser l'os. Avant tout, il s'agit de contribuer à la fondation d'une science nouvelle, la sociologie ethnographique. Les élégantes et vaines dissertations, les vagues considérations générales n'ont rien à faire ici. C'est en s'y abandonnant sans mesure, en prétendant faire la moisson avant les semailles, que quantité d'auteurs se sont égarés dans une pseudosociologie sans base, par suite sans valeur.
Pour se constituer sérieusement, la science sociale doit docilement s'astreindre à la méthode des sciences naturelles.
La tâche première, celle que lessociologistes contemporains ne sauraient éluder, c'est de recueillir, avant tout, les faits, les matériaux du futur édifice. A leurs