LE REVEIL
spécial. Ni sermon composé, ni apologétique savante, aucune généralité. C'est par l'appel direct à la conscience qu'il procède,vdésignant souvent, sur sa physionomie, tel ou tel individu dans la foule, et lui posant personnellement la grande^ l'émouvante question :
« Etes-vous sauvé ? êtes-vous sauvé? si non, voulezvous l'être ? » Puis, devenant de plus en plus pressant, il ne recule pas devant sa propre confession pour provoquer l'émotion. S'il échoue, s'il se heurte à des rebuffades hautaines et désobligeantes, peu lui importe. Féal de Dieu, l'humiliation est une gloire. Convaincu d'ailleurs que la défaite d'aujourd'hui prépare la victoire de demain, il poursuit sa route avec vaillance. Et souvent, il lui arrive, initié par l'analyse de lui-même à la misère et à la souffrance qui constituent le fond commun de l'humanité, d'aller f'^roit au cœur, de frapper fort et juste, et de surmonter des résistances qui se croyaient invincibles*
«. Chose curieuse, nous dit M. Bost, des auditoires presque entiers, soudainement convertis, reconnaissent comme une grande découverte cet Evangile que dès l'enfance ils ont appris par cœur. » (1)
Rien de nouveau, en effet, dans la prédication du Réveil, sinon l'accent révélateur de la vie, plus puissant que tous les arguments de la raison.
Dès la fin du xviii® siècle, les promoteurs de ce mouvement, Wesley, Cook, César Malan, les Moraves
(1) Mémoires de Bost^ t. I, p. 240.
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avaient fait quelques tentatives pour le porter en France. Mais, à cette époque, la désorganisation de la monarchie, puis les violences révolutionnaires et les guerres deTEmpire absorbant exclusivement les esprits, tous les efforts échouent. Ils se concentrent alors à Genève et dans le pays de Vaudet c'est plus tard seulement, sous la Restauration, que le Réveil franchit nos frontières.
Vers 1818, Cook, le grand disciple de Wesley, accompagné de Rollin, parcourt le midi de la France. Bien reçus par les pasteurs, ils réchauffent leur zèle. Peu à peu, quelques réunions s'organisent en province et même à Paris dans un quartier voisin du Luxembourg. Un culte s'établit à TOratoire, puis rue de Chaillot.
Le Réveil, d'ailleurs, ayant la piété individuelle pour objet, ne fait aucune acception d'Eglise et c'est souvent parmi les catholiques qu'il obtient le plus de succès. Là-dessus la Restauration s'irrite et sévit. Défense est faite aux consistoires de s'associer à ce mouvement, d'organiser des réunions, d'ouvrir de nouveaux lieux de culte.
La propagande change alors de direction. Jusque là elle s'était adressée aux masses populaires, où les catholiques étaient nombreux ; elle se tourne maintenant vers le protestantisme officiel qui, dans les villes surtout, n*a conservé de racines que parmi les classes cultivées, et on est surpris des succès qu'elle y obtient»
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Si, en effet, on a vu en tout temps des mouvements analogues au Réveil pénétrer les masses populaires (1), les classes cultivées et réfléchies y sont d'ordinaire peu accessibles. Tels nous apparaissent, sous la Restauration, les protestants nouvellement afifranchis. Serrés les uns contre les autres, ils forment un groupe restreint et exclusif, assez froid, très ordonné dans le bien, prisant les choses de Tesprit, qui depuis quelques années reviennent en honneur, et se rattachant en politique à Topposition libérale contre un gouvernement qui vise, par l'alliance du trône et de Tautel, à ressusciter la vieille France. La religion pour eux est surtout le drapeau sous lequel ont vécu, combattu et sont morts glorieusement les pères : tradition sacrée qui tient une place haute mais un peu à part dans la vie. Le Réveil la leur montre comme la vie elle-même, la source de la morale et de la spiritualité. On écoute d'abord surpris ; on reste sur la réserve ; puis, on finit par s'émouvoir. Des groupes se forment, des salons s'ouvrent où Ton discute avec ardeur les choses de la foi. Les femmes surtout s'y distinguent par leur zèle.
Peu à peu, ces protestants rigides s'humanisent. La formule fléchit, le puritanisme se fond dans ce grand épanouissement de pardon et d'amour qui rapproche les classes comme les individus. On se
(1) L*Armée du salut, par exemple, et le dernier RéTeil du Pays de Galles.
serre la main au-dessus de toutes les barrières, on s'appelle frères et sœurs dans le salut ; on se félicite, on se réjouît ensemble de la divine rénovation.
De 1820 à 1848, sous l'inspiration du Réveil, Tactivité religieuse se décuple. C'est l'époque où se constituent les nombreuses sociétés de propagande, d'instruction, de bienfaisance qui remplissent alors le pays protestant : société biblique, société évangélique de France, société des missions, des traités religieux, des écoles du dimanche, de l'instruction primaire et les sociétés de secours plus nombreuses encore (1).
En tête de cette activité sociale et religieuse, se trouvent les noms les plus marquants du temps : le marquis de Jaucourt, descendant de Duplessis- Mornay, chargé en 1802, avec Lucien, de soutenir au corps législatif la partie du Concordat afférente aux églises protestantes; Boissy d'Anglas qui avait fait insérer, non sans peine, dans la loi sur le recrutement de l'armée, une exemption de service s' étendant aux pasteurs comme aux prêtres ; l'amiral Ver-Huel, président du comité d'évangélisatîon ; le baron Auguste de Staël ; Philippe Albert Stapfer, délégué de Suisse en France; les Delessert, les Gasparin, les Pressensé, les Valcourt, les Lutteroth,
(l)Les œuvres du Réreilont survécu à ce mouvement en se multipliant. On en compte 220 en 1864 et 400 en 1884. — Maury, Histoire du Réveil,
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les Waddîngton, etc.; et, parmi les femmes^ particulièrement ardentes et dévouées, Mmes Jules Mallet, André Walther, la duchesse de Broglie, Victor et Edmond de Pressensé, etc.
Chose difiBcile à rendre, c'est Tentrain joyeux avec lequel sont accomplies toutes ces œuvres. Un des grands caractères du Réveil, en effet, est la jeunesse, Tespérance, une sorte d'enchantement dans Tactivité.
« C'était un beau temps, » nous dit un des hommes qui a traversé ce mouvement dans sa jeunesse av«c le plus d'ardeur et le juge dans les années avancées avec le plus de sagesse, M. Pédézert. « Le plaisir était égal à entendre et à prononcer des discours. L'orient d'en haut envoie ses rayons ardents sur l'Eglise. Chacun apporte à Dieu ses misères et ses fautes et chacun en est délivré : déception de sentiment, d'amitié, de fortune, faiblesse du cœur et de l'esprit, abandon de soi-même, tout est emporté dans le souffle divin qui console et relève...
« Quel beau temps ! Rien que d'y penser notre cœur tressaille d'allégresse. 11 y avait des jours où je montais en chaire tellement courbé sous la responsabilité de mon ministère qu'il me semblait porter un monde sur mes épaules; il y en avait un plus grand nombre où j'étais si joyeux que j'escaladais les degrés de la chaire avec l'entrain du guerrier montant à l'assaut.
«Il faut avoir participé au bonheur que donnait
alors la religion pour y croire. Les chants du temps Texpriment avec une grande puissance; les psaumes de Marot particulièrement, qu'on trouve dans les grands recueils, Chants de S ion y chants chrétiens ^ traduisent bien le génie oriental dans sa richesse. Adaptés aux circonstances de Tépoque, aux luttes du dehors ou aux événements de famille, ils en tirent des accents parfois extraordinairement émouvants. Ceux qui les ont entendus alors ne les sauraient oublier. Mais les esprits ont tellement changé qu'on ne les reconnaît plus aujourd'hui. » (1)
Le mouvement économique et politique s'ait d'ailleurs au dehors le mouvement religieux.
Cette époque est une des plus prospères pour la France. La richesse s'accroît dans tous les rangs et facilite une générosité inépuisable. La foi dans la liberté publique élève et fortifie les âmes. En renversant la Restauration, on croit avoir vaincu la théocratie ; le champ large ouvert à toutes les aspirations, à toutes les espérances, on marche fièrement devant soi, sûr de l'avenir. Au Parlement, à la Sorbonne, danslapresse, retentissent les mêmes accents. La réconciliation de la foi politique et de la foi religieuse devient populaire. Elle s'étend aux cultes les plus autoritaires. Le catholicisme lui-même prend alors dans un groupe spécial un caractère de libéralisme. Les Lamennais, les Montalembert, demandent la séparation de l'Eglise et de l'Etat, le droit com-
(1) PiDÉZERT, Souvenirs et études, pp. 12 et suit.
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mun suffisant à ceux qui prient comme à ceux qui pensent; le socialisme à son tour se met delà partie.
Le socialisme ne représente point alors la guerre de classes, Tesprit farouche et sectaire qui prétend fonder une société nouvelle sur l'égalité factice des individus et Tasservissement de la nation aux pouvoirs publics. Ses disciples enthousiastes, sincères, désintéressés, doués d*une culture générale souvent savante, sortant de nos premières écoles, nous le montrent sous la forme d'une association fraternelle et libre, ramenant l'union et la joie du ciel à la terre. Lés prophètes eux-mêmes ne nous annoncent-ils point les temps bénis où lions, loups et agneaux s'entretiendront familièrement dans les prés fleuris, au bord des ruisseaux murmurants ?
En entendant les disciples de Saint-Simon et de Fourîer citer l'Ecriture, les chrétiens du Réveil se
regardent émerveillés. Ils rêvent de grandes conque-
tes. L'Evangile affranchi des cadres officiels prendra un nouvel essor; il renouvellera l'âme de la nation !
Ainsi, le patriotisme se joint à la foi dans les actions de grâces. Ces années ne sont-elles pas les plus belles du siècle pour la France ?