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CHAPITRE VI

l'église libre sort du réveil. EDMOND DE PRBSSENSÉ

« Notre dessein, écrit le missionnaire Cook lors de son entrée en France, n'est pas de former des Eglises libres au sein de TEglise réformée, mais de vivifier cette Eglise. » (1)

Dans un pays catholique^ où le protestantisme persécuté vient à peine de rentrer dans le droit commun, il était sage aux promoteurs du Réveil de ne pas compromettre la question religieuse par la question ecclésiastique. Mais la logique des idées a une force à laquelle les faits finiront toujours par s'adapter.

La Réforme consistant essentiellement dans la substitution de l'expérience religieuse individuelle à l'autorité ecclésiastique, TEglise qui la représente doit être une démocratie spirituelle fondée sur la libre conscience et la libre foi du croyant.

Une telle révolution, toutefois, dans la forme reli-

(1^ Maury, Histoire du Réveil,

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gieuse ne s'improvise pas ; elle ne saurait se dégager d'un seul coup des formes antérieures. Aussi, la plupart des princes qui l'accomplissent à leur profit ne font-ils que transporter, en la réduisant, la hiérarchie romaine dans l'Eglise nationale. De part et d'autre, les deux pouvoirs restent unis, avec cette différence que, dans le catholicisme, c'est l'Eglise qui prétend dominer l'Etat, tandis que, dans le protestantisme ofiBciel, c'est TEtat qui dominera l'Eglise.

Le calvinisme, à Genève, nous montre cette conception à l'œuvre. Calvin n'est ni un prince, ni un pape : c'est le plus grand, le plus sincère, le plus désintéressé des croyants. L'admirable direction spirituelle qu'il exerce de loin sur les âmes en détresse sous la persécution témoigne de sa foi ; on la sent palpiter dans certaines de ces pages avec la profondeur d'émotion la plus pénétrante. En face de Dieu esprit et vie, Calvin réalise dans sa plénitude le grand affranchissement de l'Evangile. Mais, rentré dans l'Eglise visible, il redevient le conducteur d'hommes le plus impérieux et parfois le plus tyrannique que l'histoire ait connu. Nous savons ce qu'a été son gouvernement de Genève (1).

Sans doute, lors du décret de germinal an X, l'Eglise calvipiste relevée en France, chez un autre peuple et dans un autre temps, n'y représentant d'ailleurs qu'une minorité, loin de prétendre s'ingérer

(1) GoTZ, Genève reli^euse, 1862^

dans l'ordre civil, ne demande que la liberté de son propre gouvernement sous l'inspiration de son fondateur. Cependant, elle garde un esprit autoritaire et formaliste, très différent de la démocratie du Réveil où chaque croyant tire directement de l'Ecriture sa foi et sa loi. Aussi les purs disciples du Réveil se tiennent-ils d'abord très à part. Peu nombreux d'ailleurs au début, ils se réunissent dans des demeures privées, puis, dans d'humbles salles louées ou prêtées par des frères, souvent en ville dans quelque magasin inoccupé, à la campagne dans des granges.

C'est la chambre haute de Jérusalem où se réunissaient les premiers chrétiens, dont on s'applique d'ailleurs à ressusciter les mœurs apostoliques : l'hospitalité qui ouvre les foyers à toute distance, les agapes fraternelles où les diverses classes se confondent.

Le Réveil, d'ailleurs, mouvement missionnaire, se manifeste d'abord d'une façon dispersée. Les groupes, éloignés souvent les uns des autres, se connaissent à peine. Des voyages, des visites accidentelles, la participation à des œuvres communes amènent entre eux des échanges réguliers (1). Les réunions peu à peu grandissent, se multiplient, tendent de plus en plus vers une véritable organisation d^Eglises et par là même les troubles commencent.

Si, en effet, les disciples du Réveil ont été bien

(1) Union dei Egliseï libres de France, Synode de Moneoutant, Notice hUtoriquef 1905, Paris»

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accueillis en France dans TEglise nationale réformée, s'ils y ont exercé de Tinfluence, provoqué de nombreuses conversions, c'est du fait de leur ardente piété individuelle. La question posée sur la nature même de l'Eglise, des scrupules naissent de part et d'autre. Les nouveaux venus se sentent déplacés dans une Eglise dont le formalisme froisse leur foi individuelle et vivante ; les autres, qui y sont nés, et y tiennent par toutes leurs traditions, croient pouvoir y rester en travaillant à y ramener la vie.

Ces troubles d'âme, bientôt accrus par des complications extérieures, conduiront fatalement à la division.

Si inofiFensif que paraisse, au point de vue politique, le mouvement du Réveil, il se heurta bientôt aux lois restrictives et à l'esprit ombrageux de la Restauration, qui entend restreindre le protestantisme à l'organisation consistoriale. Des débats en résultent avec l'autorité civile et la lutte même devenait menaçante, lorsqu'éclata la Révolution de 1830.

C'est pour les protestants un cri de délivrance. De nouvelles issues ouvertes à la liberté religieuse, les purs disciples du Réveil s'y engagent sans retard. Un comité se forme immédiatement à Paris, en tête duquel MM. Victor de Pressensé, Lutteroth, Waddington, dans le but d'arriver à une réalisation pratique.

Dès le premier dimanche d'octobre 1830, au n^ 4

de la rue Taitbout, un lieu de culte est ouvert dans une petite salle occupée pendant la semaine par un maître d'école ; puis, le public affluant, au printemps de Tannée suivante^ on se transporte à la salle plus vaste des Galeries de fer, boulevard des Italiens, et le 20 janvier 1833, rue Taitbout, dans une salle de concert plus vaste encore, occupée en dernier lieu par les Saint-Simoniens. De là, le nom de Taitbout donné à la chapelle élevée, sept ans après, rue de Provence, sur un terrain acheté en vue du nouveau culte.. A la même époque, s'ouvrent, au faubourg du Temple, une école de six cents enfants et une autre chapelle fréquentée principalement par des ouvriers.

Le 18 mars 1839, l'ancien comité fait place à un nouveau, plus large, composé de douze membres, laïques et pasteurs. On rédige à cette occasion une profession de foi et un règlement de discipline où sont nettement marqués le caractère individuel de la foi, l'indépendance de l'Eglise en face de l'Etat et le devoir de la propagande.

Les prédications du soir succèdent à celles du matin, puis des conférences apologétiques et la célébration du baptême, de la cène, du mariage. Le mouvement s'étend à la province où de toute part on dresse des églises et où on ouvre des écoles dans le même esprit, non sans rencontrer encore dans la loi insuffisamment libérale de nombreux obstacles. Mais rien n'arrête le mouvement. Les églises

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se multiplient, soutenues par le zèle des fidèles : c'est une époque du Réveil particulièrement prospère.

Une des figures les plus marquantes et les plus intéressantes de ce mouvement est celle d'Edmond de Pressensé. Par son père Victor, Edmond de Pressensé descend d'une famille de gentilshommes ruraux appartenant au Hainaut français, où ils avaient terre dans le comté d'Ostrevant et, selon la chronique, possédaient depuis le xiv* siècle une mairie héréditaire. Catholiques et monarchiques, ses membres exercent successivement des fonctions dans l'Etat et l'Eglise : officiers de l'armée, conseillers au Parlement de Douai, contrôleurs de la maison du roi, dignitaires ecclésiastiques, etc.

La famille au xvi* siècle adopta la Réforme ; mais, lors de la révocation de l'Edit de Nantes, une de ses branches émigra en Allemagne, tandis que l'autre, restée en France, rentra dans le catholicisme.

Au moment de la Terreur, un de ses membres, Sénac de Meilhan, trésorier général à Saintes, grand-père d'Edmond de Pressensé, est condamné à mort. La famille émigré et, au retour, Victor de Pressensé est placé chez les Jésuites, où il fait son éducation. Plus tard, toutefois, ayant épousé, en 1823, Victoire HoUard, d'origine suisse et protestante, il adopte lui-même le protestantisme par un retour à l'origine ancestrale.

Edmond de Pressensé, né en 1824, à Paris, fit ses

classes au lycée Bourbon (Bonaparte, puis Condorcet), où il eut comme précepteur un ami de Sainte- Beuve, Adolphe Lèbre. Plus tard, il passe au lycée Louis-le-Grand, où il remporte à plusieurs reprises le prix du concours général. Se destinant au pastorat, il commence ses études de théologie à la faculté de Lausanne, pour les terminer en Allemagne.

C'est à Lausanne qu'il connut la femme d'esprit original et rare, d'âme haute, de cœur chaud, qui deviendra la noble et dévouée compagne de sa vie. De retour à Paris, il entre comme pasteur suffragant dans l'église libre de la rue Taitbout, fondée par son père et M. Lutteroth. Elle vient de s'ouvrir et on y prêche avec une grande ardeur les doctrines du Réveil.

La famille de Pressensé possède, sinon l'opulence, au moins l'aisance large et simple qui permet à Paris d'ouvrir un salon. A cette heure troublée du protestantisme, leur maison devient un des centres où les questions religieuses sont incessamment débattues. Edmond de Pressensé prend une part ardente à ce mouvement et la nature de son esprit commence à s'y manifester d'une façon marquante.

Loin de s'enclore, comme il arrive trop souvent aux disciples du Réveil, dans l'égoïste préoccupation du salut individuel, la foi d'Edmond de Pressensé, profondément humaine, voit la régénération de la société dans la régénération de l'homme. Aussi, quand la Révolution de 1848 renverse d'un élan la

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monarchie, il TaccueUle avec enthousiasme comme le prélude de la transformation. Le champ de la liberté large ouvert, on en peut désormais tout attendre, tout espérer.

Edmond de Pressensé se met aussitôt à l'œuvre. De concert avec son ami Léon Pilate, il organise, dans le quartier du Temple et le faubourg Saint- Antoine, des réunions populaires où Ton discute avec les ouvriers les questions du jour. Il crée aussi une bibliothèque à leur usage et leur fait des conférences, tantôt sur la littérature ancienne, tantôt sur la philosophie religieuse, qui ont un grand succès.

Edmond de Pressensé n'est point un orateur de race ; il n'a ni l'ampleur de la période largement déployée, ni l'éclat des expressions heureuses, ni les effets préparés ou voulus. Mais sa parole, exempte de tout artifice, est communicative comme l'expression d'une âme sincère et vivante, s'inspirant des grands intérêts et des grandes amours qui font la saveur, la beauté, la noblesse de l'existence humaine. Tout en réservant son propre drapeau religieux, il étudie avec sympathie et bienveillance les écoles socialistes, cherchant leur côté pratique, juste et bon; il se rapproche des hommes qui les représentent, ne rejette, n'exclut rien.

La foi d'Edmond de Pressensé n'a jamais eu le caractère d'une théologie savante, d'une thèse enri-^ cbie d'érudition et appuyée de philosophie. S'il ad<^ met le Réveil dans sa partie vivante, il se garde d'en

creuser par l'analyse les menaçantes doctrines. Loin de lui les orages intérieurs, dont nous voyons agitée Tâme puissante et entière d'un Adolphe Monod. Rien du caractère douloureux et âpre qui porte la conscience puritaine à creuser incessamment en soi la tristesse et l'horreur du péché. Sa nature spontanée, ouverte et bienveillante, s'épanouit d'elle-même dans le rayonnement de l'Evangile et y ramène toutes les beautés, toutes les grandeurs, tous les nobles intérêts de la race humaine. Suivant pas à pas, sous la nouvelle République, les débats parlementaires, auxquels peut-être il rêve déjà de se mêler, aucune publication ne lui échappe. Livres, journaux, revues, il lit tout et prend à tout un intérêt intense.

Plus tard, il entrera à la Chambre et y défendra résolument les libertés publiques, comme à Toccasion il les défend dans la chaire.

« Qui veut être au courant de la politique européenne, disait un jour en souriant un de ses coreligionnaires, doit aller entendre un sermon de M. de Pressensé. » Sa religion, en effet, est la plus séculière que Ton vit jamais, sans tomber toutefois dans la grande erreur de notre temps : la régénération de la société substituée à la régénération de l'homme.

Edmond de Pressensé gardera toujours ce sentiment profondément chrétien que dans la conscience individuelle seule se trouve la source du bien et du mal moral. C'est Thomme qui crée la société et, si la

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société a des réactions fatales, c'est encore à l'homme que la responsabilité en revient.

Telle a été sa foi politique, intimement liée à sa foi religieuse. Il les gardera intactes toutes deux jusqu'à sa dernière heure. La mort d'Edmond de Pressensé a été celle d'un saint. Jamais les siens ne l'ont plus admiré et aimé qu'à dater du jour où, atteint en pleine force et maturité par un mal implacable, il a pu compter pas à pas les funèbres étapes. C'est lui-même alors qui nous consolait et nous rassérénait par la résignation, la foi, l'espérance, l'abandon dans le divin amour.

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