‹ L'évolution du protestantisme francais au XIXe siècleChapitre 13 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ACTION DU RÉVEIL SUR l'oRTHODOXIE. ADOLPHE MONOD

Le Réveil, tout en ramenant l'essence de la religion à la vie, l'unit inséparablement à la doctrine et, de plus, resserre cette doctrine dans le formalisme le plus étroit. Son grand disciple, Gaussen, ne tire pas l'inspiration divine du sens spirituel de l'Ecriture, mais du texte précis et, dans le texte, il s'attache à chaque signe, chaque mot, chaque lettre. La théopneustie porte à l'extrême l'idolâtrie de la formule. La théologie du Réveil, qui n'a jamais été ni perspicace ni savante, n'essaie pas d'ailleurs de nous démontrer comment la vie intérieure religieuse, intuition de la conscience et du cœur, peut être identifiée au dogme, notion intellectuelle de la raison ; elle se contente de l'affirmer.

En pénétrant d'ailleurs l'orthodoxie de l'Eglise réformée, si cette doctrine y accroît la vie et le zèle, elle y accroît aussi Tespritd'exclusion. Le fossé, qui la séparait du libéralisme, devient un abîme.

ACTION DU RÉVBIL SDR l'oRTHODOXIB 67

Les dissidences, que de part et d'autre, sous le poids de la réorganisation pratique, on laissait volontiers au début flotter dans le vague de la théorie, prennent une nouvelle acuité et l'Eglise libre se dressant à côté de TEglise d*Etat, la division doctrinale se complique de la division ecclésiastique.

Trois partis se dessinent alors nettement dans le protestantisme : l'orthodoxie traditionnelle, séparée des libéraux par la doctrine et des disciples du Réveil par la notion d'Eglise, mais rapprochée des premiers par la notion d'Eglise et des seconds par la doctrine; les libéraux sénarés par la doctrine des uns et des autres mais rapprochés des orthodoxes par la notion d'Eglise ; les disciples du Réveil unis aux orthodoxes par la doctrine, mais séparés des deux fractions de l'Eglise officielle par la notion ecclésiastique même.

Au milieu de ces débats, la grande question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat se pose dans le public, et le Réveil, comme on Ta vu, la résout pratiquement par la création des Eglises libres.

L'orthodoxie réformée se partage alors.

Accepter le soutien de l'Etat, disent les uns, c'est aliéner la liberté de l'Eglise ramenée au rôle d'une administration publique, c'est l'exposer à voir trancher les questions religieuses par un ministre d'Etat qui y est étranger. L'Eglise, répondent les autres, qui s'inspirent d* la conception calviniste, n'est pas seulement le cadre souple et vivant de la

foi individuelle ; elle contient un élément suigeneris de stabilité, que l'Etat consacre en la reconnaissant. De ce fait il lui rend hommage. Dans un pays d'ailleurs accoutumé à l'intervention des pouvoirs publics, en face d'une religion d'Etat riche et puissante représentant la majorité de la nation, réduire le protestantisme à une association privée, c'est l'amoindrir, le paralyser. Des Eglises particulières, à la merci des oscillations de la foi et de la vie individuelle, ne posséderont jamais la permanence, la fixité et la garantie d'une institution nationale.

Sur tous ces sujets, éclatent les polémiques les plus violentes. Chacun prend parti. Consistoires, théologiens, pasteurs, prédicateurs, forment des groupes rivaux représentés par des organes particuliers de publication et suivis par un public ardent et fidèle. La guerre est partout. Les pères et les enfants, les frères et les sœurs se séparent; les amis rompent de vieux liens. Il semble qu'il n'y ait plus de base commune, sur laquelle on puisse s'entendre.

Ainsi, chose curieuse, après avoir tant souffert de l'absolutisme catholique, les protestants le ressuscitent dans leur propre sein, pour s'excommunier les uns les autres.

La science dans toutes ses branches est paralysée ; plus d'études religieuses sérieusement entreprises dans un esprit de recherches; rien d'original dans la dogmatique, rien de nouveau dans l'exégèse et

ACTION DU RÉVEIL SUR l'oRTHODOXIB 69

l'histoire : jamais la théologie n'a été aussi pauvre. Quand on croit posséder la vérité absolue, inutile de rien scruter ; il suffit de la répandre.

Dans la fraction orthodoxe de l'Eglise réformée, entièrement dominée à cette époque par l'exaltation du Réveil, une des personnalités les plus originales et les plus puissantes est celle d'Adolphe Monod. Adolphe Monod appartient à une de ces vieilles familles huguenotes émigrées en Suisse qui ont donné au protestantisme français tant de caractères énergiques, de consciences droites, d'âmes profondes et de dévouements religieux.

Il est né à Copenhague en 1802, d'un pasteur de Genève et d'une mère danoise. Son père, Jean Monod, ayant été appelé au service de TEglise de France à l'époque de sa restauration, la famille rentre au foyer d'origine ; elle se fixe à Paris. La vie se concentre entre ses membres, d'une façon simple, presque pauvre, mais active et sereine, développée par l'intelligence, ordonnée par le travail et la foi. Formant un petit monde, frères et sœurs se suffisent, avec les parents pour guides. Entre eux, ni rivalité, ni jalousie, ni mutuelle oppression. Le groupe étant nombreux, la sympathie qui y détermine des préférences n'en trouble pas l'union, le respect mutuel de la liberté en facilite tous les rapports.

La sollicitude des parents, toujours éveillée, n'a rien non plus de cette autorité jalouse ni de cette sentimentalité, exclusive et puérile, qui s'acharnent

à retenir les enfants au nid quand leurs ailes ont poussé. N'ayant à leur laisser d'autre héritage que l'exemple de la foi, du travail et des vertus de famille, père et mère les encouragent à se créer chacun des ressources propres, et à s'attacher à une œuvre.

Aussi, l'éducation terminée, les voyons-nous prendre leur vol vers les quatre coins de l'horizon, qui en Scandinavie, qui en Russie, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Suisse, les garçons suivant leur carrière, les femmes, leur mari, quelquefois leur profession. Malgré la tristesse et la séparation, tous partent résolus et joyeux, sentant le lien indestructible. Une volumineuse correspondance nous les montre, en effet, en constantes relations les uns avec les autres, se faisant mutuellement part, non seulement des péripéties du voyage et de l'établissement, mais aussi de leur vie intérieure (1). Par delà toutes les frontières, la tête tournée vers le foyer absent, ils ne cessent de songer au retour, et, l'heure venue, ils y rapportent, pour le mettre en commun, le fruit du travail et de l'épreuve. Il n'y aura jamais de vieillards parmi eux, tant la robustesse des âmes maintient les corps victorieux et tant la foi leur ouvre au delà de la vie des horizons magnifiques.

Cette religion intense est le ciment qui les resserre, les fortifie, et en même temps les limite.

(1) Adolphe MoNOD, Choix de lettres à sa famille et à ses amis, Paris, 1885,

ACTION DU RÉVEIL SUR l'oRTHODOXIE 71

Absorbés dans la préoccupation de l'au-delà, ils s'intéressent aux idées dans la mesure seulement où elles s'y rapportent ; leur esprit perd parfois en étendue ce que leur volonté gagne en vigueur. Aucun écho, dans cette correspondance, de la vie et du développement de l'avenir des peuples, chez lesquels ils passent quelquefois de longues années ; rien sur les rapports internationaux, la politique, l'art, la philosophie. Non que leur foi ait le caractère d'une égoïste béatitude. Ces puissantes natures sont orageuses, au contraire, sujettes à de terribles doutes, à de non moins terribles bouleversements. Mais la tempête des passions ne semble les atteindre que dans la sphère de l'éternel. Et comme, alors, nous sentons battre en eux l'âme des premiers réformateurs, les élans concentrés d'un Calvin, les magnifiques expansions d'un Luther ! Et comme, aussi, 'au milieu des plus grands troubles, ils restent énergiques, se raniment dans la défaillance, se relèvent après l'anéantissement !

Adolphe Monod, le sixième de ces douze enfants, concentre ces traits caractéristiques avec une originalité particulière. Elevé à Paris dans la maison paternelle , au moyen de professeurs privés et de cours au collège Bourbon et à la Sorbonne, dès l'enfance, il témoigne d'un sérieux dans l'esprit et dans la conscience, d'une application au travail auxquels il attribuera plus tard modestement ses succès, plutôt qu'aux dons naturels non moins remarquables pour-

tant. Destiné à la carrière paternelle, il part à dixhuit ans pour Genève, y passe quatre années à l'étude de la théologie et y conquiert tous ses grades. De retour à Paris, son frère aîné, Guillaume, se préparant à partir pour Tltalie en qualité de précepteur, il l'accompagne. A Naples, un groupe de protestants le retient comme pasteur. Début difficile, loin des siens et en face d'éléments 'assez hétérogènes. Rentré à Paris dix-huit mois après, il reçoit un appel au pastorat, du consistoire de Lyon ; il l'accepte et va s'établir dans cette ville. Il avait alors vingt-trois ans.

Durant toute cette jeunesse plus ou moins occupée à prêcher la religion aux autres, des doutes invincibles et douloureux, mêlés à la foi, le hantent sans trêve. Le péché, la repentance, la rédemption, le salut, tous ces dogmes que le Réveil a ramenés delà raison à la conscience se débattent incessam- • ment en lui, tantôt se heurtant aux difficultés de l'exégèse, tantôt aux révoltes de la raison ou à l'ébranlement du cœur. En appelant les autres à la conversion, il se demande s'il est lui-même converti, s'il a accepté sans retour le sacrifice de la croix, s'il fait partie du royaume de Dieu. Ses lettres à sa famille et à ses amis sont pleines de ces luttes poignantes, sous le coup de l'idée fixe. Jamais homme, dit-il, ne sentit à la fois un plus grand besoin de religion et une plus grande difficulté à croire. La fortune et le plaisir ne lui sont rien,

l'étude même ne le contente qu'à demi; le seul bien auquel il aspire, c'est la foi. 11 en est avide, comme dans la jeunesse on est avide de bonheur. Où donc est-il, ce Dieu inconnu qui se dérobe incessamment à ses recherches, lui échappe partout quand il croit le saisir ? Dans cette Bible toujours ouverte, à l'inspiration si forte, mais aux textes si obscurs, comment découvrir la pure vérité ? Il reproche à l'orthodoxie ses contradictions et ses étroitesses. Qu'est-ce que cette volonté libre, responsable du mal et incapable du bien, qui nous fait pécheurs avant de naître et ne possède pas le pouvoir de nous relever ? Les orthodoxes enclos dans leurs dogmes méconnaissent la grande humanité du christianisme et semblent toujours craindre de ne pas s'isoler suffisamment des non-croyants.

Adolphe Monod les fuit et en même temps les recherche, ces implacables orthodoxes du Réveil : Erskin, Malan, Gaussen et d'autres encore. Une force invisible le pousse vers eux, car en eux seuls il sent la foi vivante, la foi qui transporte les montagnes, après nous avoir anéantis devant la croix. C'est dans cette doctrine, dernière évolution accomplie au cours de son pastorat orageux de Lyon, qu'il trouvera la paix, à supposer qu'il l'ait jamais trouvée complète.

Au moment en effet où l'avait appelé le consistoire de Lyon, il hésitait encore entre le professorat et le pastorat, ses idées religieuses, dît-il, n'étant point

arrêtées sur tous les points essentiels, entre autres sur la Rédemption. Rassuré pourtant par son attachement à l'Evangile et par son zèle pour les âmes, il accepte ces nouvelles fonctions et bientôt, en les remplissant, y trouve une chaleur et une sincérité qui groupent autour de lui les âmes pieuses, dépaysées dans le rationalisme du milieu et en même temps Téclairent sur lui-même. Le travail commencé se complète peu à peu. L'année suivante (1828), dans un sermon sur la misère de l'homme et la miséricorde de Dieu, pour la première fois, nous dit-il, il expose clairement la doctrine de la Rédemption.

Malheureusement, ni le consistoire, ni le public ne sont disposés à le suivre. L'Eglise de Lyon est composée d'une élite de la bourgeoisie travailleuse, renommée pour sa probité dans les affaires, l'honneur de Texistence publique et privée, fortement attachée d'ailleurs à sa tradition religieuse, mais dans l'esprit libéral du temps, positif et raisonneur. Aussi, l'opposition entre le pasteur et le troupeau se manifeste, dès qu'ils entrent en contact. Adolphe Monod a une nature dominatrice. Concentrée de plus en plus dans la foi, sa parole devient impérieuse. Si elle trouve un écho profond chez quelques-uns, elle fatigue, irrite le plus grand nombre, rencontre partout des résistances. Le conflit éclate lorsque cette même année, en septembre, devant être remplacé durant une maladie, il prétend imposer au consistoire un suffragant qui partage ses vues.

Adolphe Monod croit à la nécessité absolue de la profession de foi et il croit, pour l'imposer, aux droits non moins absolus de pouvoir ecclésiastique. Le consistoire, rejetant cette double prétention, se met à ses yeux hors de l'Eglise. C'est un devoir pour tous les fidèles de le dénoncer. Une lutte de trois ans s'ensuit. Le conflit porté devant le ministre se termine par la destitution du pasteur, prononcée par le consistoire le 15 août 1831 et ratifiée par ordonnance royale le 19 mars 1832.

Vaincu par la force, mais gardant ses convictions entières, Adolphe Monod se retire et groupe à Lyon, dans une chapelle séparée, les fidèles qui l'ont suivi, sans adopter pourtant la théorie de l'Eglise libre. L'union des deux pouvoirs demeure et demeurera toujours son principe ecclésiastique. Quatre ans après, en effet, il rentre dans l'Eglise réformée, en acceptant à la faculté de Montauban une chaire de professeur, et, en 1847, le consistoire de Paris le rappelle au pastorat auquel l'a toujours porté de préférence son zèle religieux.

Adolphe Monod est un grand chrétien, d'âme profondément pieuse, mais en même temps un homme d'Eglise, dans toute la puissance que ce terme peut impliquer. On l'a comparé à Bossuet, dans une œuvre pleine d'ingénieuses analyses (1). Sans doute il n'est point arrivé à la même hauteur oratoire, mais il suit la même voie et il a le

(1) Paul Stapfer, Bossuet et Ad. Monod.

même sentiment d'autorité, de grandeur, de responsabilité ecclésiastique et il a exercé sur un public plus restreint et moins éclatant une influence analogue.

Les disciples du Réveil lui ont reproché son infidélité, quand il est rentré dans TEglise nationale. Injuste accusation de parti ! Cette Eglise représentait sa foi ecclésiastique et, s'il Ta quittée involontairement, il n*a jamais cessé de la reconnaître, de la défendre et de lui faire honneur par son caractère et son talent.

Page 1