‹ L'évolution du protestantisme francais au XIXe siècleChapitre 14 sur 32 · ATHANASE COQUEREL PERE · texte numérisé non relu

ATHANASE COQUEREL PERE

En face du Réveil, les libéraux restent froids. Leurs habitudes d'esprit raisonneuses ne les portent point à l'exaltation dû sentiment, et le dogmatisme les éloigne.

Deux personnalités marquantes caractérisent alors ce mouvement : Tune puissante et active, représentant la tradition du xviii* siècle, Athanase Coquerel; Tautre, moins éclatante, mais plus intime et profonde, Samuel Vincent, en prépare déjà l'évolution.

Athanase Coquerel est né en 1795 à Leyde, en Hollande, de réfugiés français. Descendant par son père d'un imprimeur huguenot de la Rochelle et par sa mère. Miss Williams, des covenantaires écossais en guerre avec Charles Stuart, il n'a traversé ni la persécution, ni le Désert. Orphelin dès le premier âge, il fut élevé par son oncle et ses

tantes maternelles, les Misses Williams dans la tradition protestante du xvni® siècle, morale et philosophique plutôt que religieuse. Ses tantes, femmes de caractère et d'intelligence, avaient su réunir, dans les années qui précèdent la Terreur, une élite d'hommes de pensée et d'action, auprès de qui le jeune Athanase trouvera plus tard appui et exemple : les deux Chénier, Guinguené, Bernardin de Saint-Pierre, Jean-Baptiste Say, l'évêque républicain Grégoire, les pasteurs Rabaud-Saint-Etienne, Marron, Jean Monod.

L'orage révolutionnaire dissipé, le groupe se disperse. La fortune familiale perdue dans la tempête, la situation pour tous est difficile, mais les liens ne se rompent pas. Le jeune Athanase, porté au pastorat par des tendances philanthropiques, fait ses études de théologie dans les écoles de Genève et de Montauban dont il sort en 1816, à vingt et un ans, avec le grade de bachelier en théologie. 11 revient alors à Paris dans sa famille, qu'il contribue à soutenir au moyen de traductions de l'allemand, entre autres des œuvres de Humboldt.

Sur ces entrefaites, on lui offre une situation avantageuse à Jersey dans l'Eglise anglicane ; il la rejette ne voulant pas signer les trente-neuf articles de la Confession de foi. La hardiesse de ses conceptions théologiques, manifestée dès lors, lui ouvre la Hollande.

En 1818, nommé pasteur de l'Eglise wallonne

d'Amsterdam, par Tîntervention de Marron qui Ta toujours protégé et suivi avec sympathie, il y passe douze ans durant lesquels son esprit vigoureux et son talent d'orateur se développent d'une remarquable façon. Les yeux cependant toujours tournés vers sa patrie, il y revient en 1830 comme suffragant de Marron, alors pasteur à Paris; et ce dernier étant mort deux ans après, il est nommé titulaire à sa place.

Le jeune Athanase avait montré dès la première jeunesse le goût de l'enseignement et ses préoccupations philanthropiques le prédisposaient à un pastorat qu'on a pu appeler laïque, tant il reste étranger en même temps au dogmatisme et à la mysticité. Son oncle, Augustin des Fossés, manifestait déjà les mêmes tendances, en protestant hautement au consistoire de Rouen contre la tyrannie des professions de foi et en y émettant des conceptions unitaires de nature rationnelle. Le jeune Athanase suit les mêmes traces. Dans sa thèse de bachelier en théologie soutenue à Montauban et intitulée : Uexlstence de Dieu prous^ée par la contemplation de Vuni^^ers^ il emploie déjà la méthode objective et analytique à laquelle il restera fidèle. La doctrine qui en sort, exposée dans son œuvre maîtresse : Le christianisme expérimental, repose sur une logique formelle aussi étrangère à l'histoire qu'à l'inspiration évangélique. Aussi a-t-on pu en dire justement qu'elle n'avait d'expérimentale que le nom.

Selon la donnée de Fauteur, l'existence de l'univers et de rhomme s'explique par une logique purement abstraite. Les faits et les idées se déroulent et s'enchaînent dans les siècles passés au moyen d'une dialectique exclusivement appuyée sur l'observation extérieure. Aucune psychologie. Tous les grands problèmes étant écartés : les contradictions de la vie spirituelle et de la vie sensuelle, l'origine du mal, le rôle de la douleur, les luttes de la conscience, etc., l'homme nous apparaît comme un être artificiel inventé pour les besoins du raisonnement. Son existence implique celle de Dieu en tant que cause créatrice et la création implique la rédemption comme son complément nécessaire. Aussi serat-elle ce que cette création exige qu'elle soit : un remède s'appliquant exactement au mal qu'il guérit (1). Le Christ arrive donc à son heure, le succès de son œuvre en fait foi. « Nier la Rédemption du Christ serait nier la masse des erreurs et des iniquités humaines qui croissent jusqu'à lui et ne diminuent qu'après lui. » (2)

C'est de cette façon générale et sociale qu'Athanase Coquerel comprend et explique la religion. Son Dieu créateur et organisateur du monde, planant inaccessible dans les brumes de la raison spéculative, ne saurait, à la façon évangélique, pénétrer les replis cachés et les profondeurs silencieuses de

(1) Christianisme expérimental, p. 215.

(2) Ibid., p. 256.

nos âmes troublées, nos défaillances, nos détresses, nos désespoirs après la chute, nos humbles retours, nos besoins d'amour et de pardon. Il ne saurait, en un mot, combler la solitude de l'homme impénétrable' à l'homme. Cette conception est une métaphysique artificielle et ingénieuse, non une vie intérieure avec Dieu.

Athanase Coquerel a été un grand philanthrope plutôt qu'un pasteur profondément chrétien. Sa personnalité puissante et généreuse, sa forte conscience morale, lui inspirant tous les dévouements et toutes les noblesses, le tiennent haut dans la vie. Nul n'a plus contribué à la réorganisation et à l'affermissement de l'Eglise protestante française, à une époque où les croyants disséminés, les consistoires indécis et flottants nous la montrent encore à l'état déformation. Unissant à une large intelligence de remarquables facultés pratiques, un jugement droit, une décision rapide, l'esprit d'initiative, la volonté ferme et suivie, il met tous ces dons au service de son peuple. Pasteur à Paris, avec des ressources personnelles restreintes, mais avec le don d'attirer et de grouper les bons vouloirs, il ouvre des écoles, des lieux de culte, crée des cours religieux pour les élèves protestants dans les institutions publiques : à Saint-Victor, à Chaptal, puis à Henri IV dont il devient aumônier; il prend une grande part à l'activité de la Société biblique, de la Société pour l'instruction primaire et il organise

GOIGNET 6

82 LB PROTESTANTISME FRANÇAIS AU XIX' SiÈCLB

la bienfaisance privée. Son éloquence sobre, ses sympathies humaines, sa large pensée, ses efforts pour approprier les vérités évangéliques aux aspirations de la société moderne lui attirent un public sérieux et cultivé, même parmi les catholiques de naissance. Nourri des classiques, préparant ses prédications par une méditation assidue, les résumant en grandes lignes, il ne les livre point au hasard ou àTentraînement d'une parole d'ailleurs imperturbablement correcte. Sa belle tenue dans la chaire, sa façon magistrale de lire la liturgie ont déjà de l'autorité. Légitimant l'Evangile par son accord avec la conscience et la raison, il s'attachait moins à la piété personnelle qu'à une grande généralisation des sentiments humains.

En même temps, Coquerel multiplie ses travaux de théologie et de polémique : cours de religion chrétienne à l'usage de ses catéchumènes : Histoire sainte et Analyse de la Bible-, — Etude sur les dogmes, Christologie, Réponse à la ne de Jésus, par Strauss, Projet de discipline pour les Eglises, etc., etc.

Non moins ardent en politique, il déclare que l'Evangile est un livre profondément républicain. En 1848, il est nommé àParis membre de l'Assemblée constituante par plus de 100.000 voix. Son attitude à la Chambre, parfois délicate en raison de son caractère pastoral, restera toujours des plus dignes; il s'y montre lui-même libéral et modéré. Après le

2 décembre, il rentre dans la vie privée jusqu'à sa mort en 1868.

Ses dernières années furent assombries par les conflits de doctrine qui atteignirent son fils d'une manière particulièrement douloureuse (1).

Athanase Coquerel rallie le groupe des libéraux du temps parmi lesquels Fontanès, Albert Réville, puis Philippe Jalabert, etc., distingués chacun par des œuvres importantes. Leur organe commun est le Lien,

Si tous s'écartent des dogmes traditionnels, ils restent en contact constant avec TEcriture, l'étudient, cherchent à la pénétrer et témoignent d\un profond respect pour les diverses formes de l'œuvre chrétienne. Ils l'abordent, il est vrai, d'une façon scientifique par la critique et l'histoire; mais, tout en professant le rationalisme, nombre d'entre eux en reconnaissent Tinsuffisance et cherchent déjà une autre voie.

Parmi ces derniers, Samuel Vincent.

Samuel Vincent, né à Nîmes en 1787, d'une

(1) Après le 2 février 1864, Athanase Coquerel fils, pasteur suffragant de Pentement, ne fut pas réélu par le conseil presbytéral pour cause d'opinion. Quatre jours après, le 28, il j fit son sermon d'adieu commençant par ces mots : «/e ne suis plus votre pasteur. » Le lendemain, par les soins de l'union libérale, deux nouveaux lieux de culte privés étaient ouverts, où le pasteur, destitué pendant douze ans, prépara aux premières communions, présida aux baptêmes, aux mariages et aux enterrements de ceux qui persistaient à le suivre avec une admiration et un attachement des plus fidèles. Son souvenir est encore parmi eux religieusement conservé.

84 LE PROTESTANTISME FRANÇAIS AU XIX^ ^lÈCLE

famille de pasteurs, montra dès renfance des tendances religieuses. En 1806, à dix-neuf ans, attaché au consistoire de Nîmes en qualité de catéchiste, il fait ensuite ses études de théologie à Genève et vient se fixer comme pasteur dans sa ville natale, à laquelle il restera toujours très attaché. La pensée religieuse s'unit en lui à un profond sentiment moral et à des tendances philosophiques marquées. Il apprécie avec justesse les difficultés et les contradictions de la vieille dogmatique et se rattache à la pleine liberté chrétienne de l'Evangile.

« Si le croyant ne comprend pas tout, dit-il, il ne doit pas moins s'incliner devant la Bible, comme supérieure à son intelligence, »

Ainsi, dès sa première jeunesse, Vincent se réserve une certaine indépendance de pensées et de sentiments; il sent déjà vaguement qu'en dehors du cadre officiel de toutes les Eglises, il y a pour le chrétien une foi personnelle et vivante, sortant d'un contact direct avec l'Ecriture. Réfléchi et studieux, les questions dogmatiques se posent devant lui avec une certaine angoisse et ce sentiment prend avec le temps un caractère plus accentué. Entre 1820 et 1825, il traduit et commente les théologiens anglais et allemands, Paley et Schleiermacher. Vers la même époque, Lamennais ayant attaqué violemment le protestantisme dans \ Indifférence en matière de religion, il lui répond avec vigueur que l'ultramontanisme annihilant l'individu dans la

masse, détruît le principe de liberté et de responsabilité individuelle, qui constitue la morale évangélique. Non moins antipathique au christianisme poétique et littéraire de Chateaubriand, c'est dans la conscience qu'il trouve les racines de la religion { 1) . Sa théologie diflFère profondément de celle du Réveil et pourtant ce mouvement attire Vincent par son appel à la vie intérieure et par sa critique des Eglises établies qui immobilisent les élans de la foi. Reconnaissant toutefois bientôt que le Réveil n'affranchit la conscience du joug ecclésiastique que pour l'enchaîner plus rigoureusement au joug doctrinal, il s'en détourne et renonce à sa collaboration aux Archives du christianisme pour fonder avec les libéraux une nouvelle revue : Christianisme et religion; mais au cours de la rédaction il réserve ses conceptions propres, très différentes sur certains points de celles de ses collègues.

Le dogmatisme s'effondre toutefois de plus en plus devant lui. Le mal ne vient point d'une chute, mais de l'animalité qui caractérise l'origine de l'homme. C'est un désordre qui procède de la lutte initiale, lorsque lesensuell'emporte sur le spirituel. Le sacrifice de la croix, démontrant le triomphe de l'esprit sur la chair, nous ramène à l'incorruptible idéal de la conscience que nous poursuivons sans

(1) Etude sur Samuel Vincent, par Frank Puaux. Encyclopédie des sciences religieuses.

pouvoir l'atteindre et que le Christ seul a réalisé d'une façon parfaite. Sa mort est le couronnement de sa vie : l'homme apprend par là le prix du pardon. La foi est une confiance mêlée d'amour qui nous remet tout entiers à Dieu.

Ainsi, Samuel Vincent, sans arriver à formuler une nouvelle théologie, en indique la base en ramenant la religion à un mouvement spontané de l'âme en opposition avec l'intellectualisme du dogme. La foi est un principe constitutif de l'âme humaine ; elle forme le fond de nos facultés, le but de nos tendances. Comment, dès lors, « partirait-elle du rationalisme qui, se mouvant dans le domaine des faits et de leurs rapports, ne nous donne que ces résultats ?» Tout en réservant pleinement la liberté humaine, Vincent reconnaît, sous le nom de grâce, l'action directe de Dieu sur l'homme et, dans la pratique, il pousse sans cesse à l'action personnel. « Agissez, dit-il souvent, et vous reconnaîtrez que Dieu vous aide. » La révélation constitue dans l'homme, par la permanence des sentiments religieux, une vie vraiment nouvelle.

Ces mystères d'ailleurs étant de soi impénétrables, nous devons les accepter sans essayer de les définir et en respectant, pour le Nouveau comme pour l'Ancien Testament, tous les droits de la critique. Il reproche au protestantisme français, trop longtemps écrasé sous le joug, sa timidité et appelle une théologie qui, au lieu de reproduire servilement

des traditions surannées, • travaille à les harmoniser avec les connaissances du temps présent.

« C'est, dit-il, dans la réunionjusqu'alors et depuis lors également inconnue du plus parfait idéal avec la plus évidente réalité, que se trouve le caractère irrésistible de la personne du Sauveur... » (1)

Samuel Vincent a exercé sur son groupe jusqu'à la fin de sa vie une influence religieuse, qui se développera d'autant plus après lui que la prépondérance de la conception kantienne sur la direction générale des esprits mettra mieux au jour la faiblesse du rationalisme en tant que dialectique religieuse.

(1) Vues sur le protestantisme français, par Samuel Vincent, 1859. Etude de Franck Puaux sur Samuel Vincent, Encyclopédie des sciences religieuses.

Page 1