CHAPITRE IX
Au milieu de ces discussions de parti, la révolution de 48 éclatant comme un coup de foudre accroît encore l'agitation. C'est la séparation de FEglise et de l'Etat en perspective. L'Eglise libre s'en réjouit, l'Eglise nationale l'accepte virilement, prête à porter les charges de droit commun que la liberté comporte. Sur toute la surface du pays, les consistoires s'émeuvent et c'est en quelque sorte spontanément que, profitant des nouvelles libertés, ils décident de se réunir en synode sans même demander, selon la prescription de la vieille loi, l'autorisation officielle. Les convocations se font rapidement et, après une abstention de 85 ans, le 16 septembre 1848^ s'ouvre un nouveau synode composé de 52 pasteurs ou ministres et 38 anciens. Les deux partis, orthodoxe et libéral, s'y trouvent à peu près en nombre égal. Un grand désir
d'union les inspire et se manifeste dès l'abord par la nomination du bureau.
La présidence est donnée à M. Buisson, pasteur libéral, président du consistoire de Lyon, et les deux vice-présidences à MM. Adolphe Monod, orthodoxe, et de Clausonne, libéral.
Chaque parti d'ailleurs se subdivise en plusieurs nuances, ce qui complique encore la situation.
Les orthodoxes s'entendent sur le principe d'union entre la doctrine et la vie, mais à un degré différent, les uns s'appuyant sur le texte littéral (orthodoxes intransigeants) ; les autres, sur le texte interprété librement (orthodoxes mitigés.) En outre, ils se séparent sur la question ecclésiastique.
Le groupe le plus ancien conçoit l'Eglise réformée de France comme possédant une autorité spéciale en tant qu'elle représente la tradition directe de ses premiers synodes (1559-1571).
Cette tradition demeure à ses yeux la règle invariable de la doctrine et de la foi ; les membres de l'Eglise doivent en faire la profession explicite.
Cette thèse est défendue par Adolphe Monod avec une éloquence enflammée, tandis que son frère Frédéric et Agénorde Gasparin, sous l'empire du Réveil, ramènent la doctrine et la vie à la conscience individuelle. Pour ceux-ci, l'Eglise, assemblée des croyants et des professants, représente la mesure et la forme nécessairement variables de leur spiritualité; c'est une institution vivante, susceptible
de développement, non une abstraction immobile. Le passé le plus glorieux ne saurait Tenchaîner.
Les libéraux se partagent aussi en deux groupes distincts : le grand nombre, purement rationalistes, suivant Athanase Coquerel père ; quelquesuns seulement, rattachés à la morale intuitive et à la foi évangélique de Samuel Vincent.
Ces deux groupes rejettent également l'absolu de la doctrine et de Tautorité ecclésiastique.
Des discussions sincères, mais sans issue dans leurs contradictions, reproduisant sans cesse les mêmes arguments et arrivant à la violence, remplissent le synode. D'heureuses fantaisies cependant en interrompent parfois la majesté monotone. M. Pédézertpar exemple regarde « l'orthodoxie des psaumes et des liturgies comme provisoire » et, après avoir dit qu'il reste dans l'Eglise nationale, par « efifroî du congrégationalisme, il met tout son espoir dans l'isolement des congrégations, qui peuvent être chrétiennes pour leur propre compte. » Quant à M. Grandpierre, « malgré tous ses efforts, il n'a pu découvrir le rationalisme des libéraux et il déclare se sentir d'accord avec tout le monde. » (1)
En face d'une telle confusion, l'embarras est de conclure.
La première question posée est celle de la pro-
(1) Au dehors, diyerses revues» correspondant à chaque groupe, rendent compte des débats : les Archives du ChristianUme pour les orthodoxes intransigeants, le Lien pour les libéraux» et VEspé" ranee qui évite de se prononcer.
fession de foi portant sur l'Eglise et la doctrine. Des discussions se multipliant et se compliquant alors sans résultat, MM. Grandpierre et Pédézert arrivent à découvrir un compromis. La doctrine se retrouvant en entier dans les documents les plus anciens de l'Eglise, lesquels n'ont jamais été abrogés, il n'y a nullement lieu d'imposer à aucun de ses membres « une profession de foi individuelle. » C'est une véritable trouvaille. N'osant ressusciter dans leur saveur originelle ces vieux documents tombés en désuétude, on les couvre de l'impersonnalité de l'Eglise. Chacun désormais les traitera à sa fantaisie, selon son point de vue propre. La confession de foi historique et collective garantit une orthodoxie de droit commun.
Ainsi, à défaut d'une véritable union de doctrines et d'Eglises, on accepte une déclaration générale et vague que chacun peut interpréter à sa façon. Les uns s'en remettent de son insuffisance à une nouvelle assemblée ; les autres attendent du temps le rapprochement auquel chacun aspire. L'important étant de ne rien rompre, on se contentera, pour le présent, d'une réorganisation administrative et d'une vague adresse aux Eglises, pour témoigner des sentiments religieux du synode et les rassurer sur la foi.
Si on en croit les Archives du christianisme (N** 19), cette adresse a surtout pour objet d'éviter une déclaration de principe, que les orthodoxes intransigeants, irrités du résultat, menacent de
92 LB protestantisme français au XIX"^ SIECLE
publier à la dernière heure et qui mettrait en cause tous les travaux de rassemblée.
Sur ce compromis le synode termine la première partie de ses travaux par Tordre du jour suivant:
« Attendu qu'il résulte du dépouillement des cahiers des assemblées consistoriales que la généralité des Eglises a exprimé le vœu que la délibération ne touche pas aux questions dogmatiques;
« Attendu qu'il résulte de la discussion à laquelle on vient de se livrer que le moment n*est pas venu de toucher au statu quo, le synode réserve ces questions et décide qu'une commission sera immédiatement nommée pour rédigerun projet d'adresse aux Eglises comme préambule à mettre en tête de son projet d'organisation. »
Une commission composée de quatre orthodoxes, et de quatre non-orthodoxes, est alors nommée en vue d'arriver à une formule assez large et assez souple pour renfermer les nuances les plus contradictoires de la doctrine. Elle se met à l'œuvre ; mais, après six jours de travail et de nombreux essais, ne parvenant à rien, elle se décide à écarter définitivement la question dogmatique. L'adresse qu'elle adopte, empreinte de piété, garantit d'une façon générale la foi du synode. On ne s'est pas rencontré, dit-elle, dans une paix négative, mais sur le seul vrai fondement de la foi, l'union avec Christ. Des paroles apostoliques terminent cette effusion de sentiments.
iii*
STNODB DE 1848 93
Le synode renonce par là à exercer sur l'Eglise toute autorité doctrinale et il en sera de même pour les consistoires et les conseils locaux. On ramène leurs fonctions à l'administration de l'Eglise, à la consécration, à l'installation et, en certains cas, à la suspension des pasteurs.
Les consistoires étant élus par les consistoires sectionnaires, et les consistoires sectionnaires au suffrage universel, les conditions de l'électorat deviennent le pivot de l'Eglise. On les détermine d'abord administrativement : vingt-cinq ans d'âge, un an de résidence dans l'Eglise et la première communion. Quant aux conditions morales et religieuses, après de nombreuses discussions où la doctrine réapparaît, on les résume par « la reconnaissance de la Bible comme étant la parole de Dieu et l'unique règle de la foi. » Quelques membres trouvant encore cette mention trop exclusive et trop entière, on ajoute qu'elle ne sera point exigée individuellement, mais lue seulement en chaire, et qu'après l'avoir entendue, chacun, laissé à sa conscience, sera libre d'aller voter.
Quant à l'éligibilité des pasteurs, il faudra de plus être français et d'origine française, avoir vingt-cinq ans d'âge, avoir fait sa première communion, être muni d'un diplôme de bachelier en théologie délivré par une faculté française et d'un acte de consécration, signé par sept pasteurs en exercice dans l'Eglise réformée de France,
94 LE PROTESTANTISME FRANÇAIS AU XlX* SIECLE
L^assemblée entière sanctionne ces décisions ; on se réjouit, on se félicite de l'heureuse issue des débats. Un orage menace pourtant encore à la dernière heure. « Je mets aux voix l'ensemble du projet, » dît le président. Quelques-uns réclament la lecture des articles ; la majorité s'y oppose. D'autres veulent au moins motiver leur vote. Là-dessus nouveau tumulte. L'éloquence d'Adolphe Monod ramène le silence. Toutefois, se déclarant résolu, lui et plusieurs de ses amis, à s'abstenir si on ne peut pas motiver son vote, on est prêt à céder quand M. Fontanès se lève. « Cette décision, dit-il, en renouvelant les débats, va frapper de discrédit le travail même que nous avons si péniblement achevé, »
Il est décidé alors que chacun pourra motiver son vote, mais que les secrétaires ne prendront aucune note des motifs, et que le procès-verbal n'en fera pas mention.
Là-dessus on se sépare (1).
Si le synode se termine sur une équivoque, ses débats témoignent pourtant de toute part d'une complète sincérité. Chaque membre a mis ses sentiments propres complètement au jour. Mais le synode tentait une œuvre impossible à réaliser par des réformés de race : l'accord complet non seule-
(1) Synode réformé de 1848, par deux' témoins, Questions religieuses. Bibliothèque de la Société d'histoire du protestantisme français.
ment de la foi mais des opinions religieuses. Il aurait fallu, pour parvenir à une véritable union, séparer l'essence de la foi commune à tous les chrétiens des symboles sur lesquels, au nom de la libre conscience, ils se diviseront toujours.
La conciliation ne pouvant s'opérer dans la logique des idées, elle s'opère non, comme on l'a dit parfois, sur des mots, mais sur un sentiment vivant : la fidélité à l'origine commune, à la mémoire des pères qui, pendant des siècles, ayant souffert et combattu pour une cause sacrée, ont légué à leurs descendants un même exemple de vertu et de courage.
Ce grand fait a créé, entre les protestants de toutes nuances, une conformité d'âme, de direction morale et religieuse, plus puissante que toutes les logiques de la raison. Et cette conformité les porte d'autant plus à se serrer les uns contre les autres qu'ils se sentent en minorité dans leur nation d'origine. Les racines historiques les lient; ils s'amoindriraient en le méconnaissant.