CHAPITRE XI
La théologie protestante française, engourdie sous la persécution, puis ranimée par raffranchissement et surexcitée par le Réveil, était restée étroite et exclusive. Les synodes de 1848 et 1849, mettant en pleine lumière les divisions ecclésiastiques et les divisions doctrinales, provoquent dans le protestantisme entier un grand ébranlement; on sent partout le besoin d'une rénovation.
La Reçue de Strasbourg traduira ce mouvement.
L'objet de cette revue n'est pas de chercher l'union par de mutuels compromis, mais par un principe théologique nouveau où la science et la foi, trouvant chacune la légitimité de leurs origines, puissent sincèrement se réconcilier.
Les hommes qui constituent cet organe appartiennent à peu près également aux deux grands
partis en lutte, leurs noms en témoignent (1). Ils ont une base religieuse commune, nous disent-ils, tenant le christianisme pour une semence divine, une vie. En associant la liberté de conscience à la liberté de Tesprit^ils retournent à la source même de cette vie, dont la liberté est un élément.
La vie religieuse se manifeste au dehors sous des formes variables ; la théologie, qui en est l'expression scientifique, doit déterminer celles de ces formes qui s'adaptent le mieux à la connaissance et aux besoins du temps.
L*orthodoxie, en fondant la religion, non sur Texpérience intérieure et les sentiments, mais sur des dogmes intellectuels et abstraits, l'immobilise dans une métaphysique étrangère au mouvement de la science et de l'esprit moderne; le libéralisme, en la fondant sur la raison analytique, la ramène à des données générales et sociales correspondant exclusivement aux vérités extérieures.
Ces deux groupes méconnaissent donc également l'œuvre du Christ, qui a pour objet la régénération intérieure de l'homme et la vie spirituelle.
« Le christianisme individuel, moral et mystique, est en soi un fait et une vie. C'est au contrôle de ce fait et à la pénétration de cette vie que le nouvel
(1) Golani, Scherer, Reuss, Edmond de Pressensé, Charles Secrétan, Vinet, Albert Réville, Jean Monod, Nicolas, Kayser, Buob, Trottet, Roget, Sayous, Ollivier, Colenso, Ensfield, Ver-Huell, Matter, Jallaguier, Goy, Félice, Gandol, Hollard, Lèbre, Lutteroth, etc., etc.
organe se consacrera : d'une part, en reconstituant scientifiquement l'histoire, de l'autre, en donnant une adhésion éclairée et volontaire à la révélation divine. »
Dans l'étude de la doctrine qui embrasse toutes les branches de la théologie, il s'attachera sans cesse à ramener la spéculation de l'érudition à la vie, « en cherchant par quels besoins psychologiques les dogmes se sont formés. Tout en se tenant au courant du mouvement religieux en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, il ne copiera, ne traduira rien. Le génie français a ses droits et la science ne peut que gagner à les reconnaître. »
La Revue, d'ailleurs, ayant pour objet le libre développement de la pensée chrétienne, ne sera jamais exclusive. Les points de vue les plus divers pourront s'y manifester, le seul lien entre ses rédacteurs étant un ardent amour de la liberté et une foi inaltérable au Christ. Chacun d'eux choisira donc librement la portion du travail qui correspond le mieux à ses aptitudes et à ses goûts (1), il conservera sa pleine indépendance, et répondra individuellement de ses opinions.
Tel est l'esprit de la Revue, exposé par Colani dans le premier numéro de juillet 1850.
(1) Michel Nicolas et Golenso s'attachent particulièrement à la doctrine dans l'Ancien Testament, Scherer et Colani à celle du Nouveau, Albert Réyille à l'histoire, etc.
On a reproché à ses rédacteurs d'être des théologiens, qui font leurs études devant le public. Mais, si leurs procédés semblent junéviles, ils témoignent au moins d'une belle sincérité. On y sent, en effet, dans le début un souf&e de jeunesse qui charme et attire, plus peut-être qu'il ne rassure ; car, en posant devant eux un but si haut, et en ouvrant, pour y parvenir, une route si large, ces hommes ne doutent ni d'eux-mêmes, ni de la vie.
L'objet de l'œuvre déterminé, on classe le travail: c(/un côté, la critique de la science, de l'autre, la rénovation de la foi. La critique consiste à étudier l'ensemble des Ecritures au moyen des méthodes modernes, lesquelles^ contrôlant les données de la tradition par les connaissances et les opinions du temps, ont mené et mènent encore à des découvertes si curieuses sur les civilisations primitives. Travail complexe et hardi, dont le résultat est de nous montrer dans l'Ancien Testament une série de légendes rattachées à des légendes plus anciennes et répondant à des besoins d'âme et d'imagination. Ces légendes sans doute ont eu à l'époque leur raison d'être, mais, se trouvant en contradiction formelle avec la science, elles n'ont qu'une valeur de légende.
L'exégèse, d'ailleurs, ne laisse pas moins de doute sur les livres du Nouveau Testament, au moins dans la forme où la tradition nous les présente. Le classement des synoptiques est modifié et on
conteste, de la façon la plus probante, Tauthenticité du quatrième évangile ou son attribution à saint Jean* En outre, les citations de l'Ancien Testament faites parles écrivains du Nouveau fourmillent d'erreurs. Au fur et à mesure du travail, les textes s'écroulent un à un et plus on creuse le sujet, plus s'accroît le désastre. Ainsi une critique, instituée en vue d'éclairer et d'expliquer la tradition, arrive à la détruire !
C'est pour les croyants une immense déception; et pourtant cette portion négative du travail est la seule qui donnera des résultats certains. Aussi longtemps qu'il s'est agi de démolir, de dégager la foi morale et religieuse de l'autorité ecclésiastique et scripturaire, la méthode scientifique très habilement maniée déblaie le terrain ; mais quand il faut reconstruire, donner à la morale et à la religion une nouvelle base, la méthode scientifique applicable seulement aux faits extérieurs, soumis à l'analyse et susceptibles de précision, cette méthode faisant ici défaut, le désarroi commence et avec le désarroi, le désaccord et la lutte.
Les purs critiques sont peu touchés du mécompte. Cantonnés dans le rationalisme, ils en prennent vite leur parti et finissent même par en triompher. La science leur suffit. Emportés par la passion négative, ils vont jusqu'à accuser le dogmatisme d'immoralité et d'irréligion. Exclusifs et étroits, ne voyant dans la religion qu'une tradition histo-
rique, ils ne comprennent pas qu'autre chose est d'analyser un sentiment, autre chose de l'expérimenter et que nier un problème ce n'est pas le résoudre.
Dans le parti contraire, la désorientation des âmes pieuses vient de ce qu'elles ont cru pouvoir unir la science et la foi en les ramenant à la même source et leur appliquant la même méthode, en un mot, les identifier, au lieu de les réconcilier dans l'indépendance de leur origine et de leur domaine.
Si elles avaient rejeté l'analyse comme impropre à l'étude du sentiment religieux, elles auraient découvert par l'intuition, dans les profondeurs de la conscience, le mystère de la révélation chrétienne. Celle-ci n'est point exposée dans l'Ecriture comme un théorème, mais s'y manifeste par des accents profonds, où nous sentons, à travers les âges, nos âmes palpiter en commun .
Cette erreur des demi-orthodoxes vient de ce que, sortant du Réveil, s'ils en rejettent les procédés extérieurs et le caractère miraculeux, ils en gardent le principe interne, l'identité du dogmatisme et de la vie. Le Réveil, subordonnant aux dogmes la liberté de l'esprit, interdit aux croyants toute recherche, à la théologie toute évolution. Aussi, dès l'apparition de la nouvelle Revue, l'attaquent-ils avec la dernière violence et, de ce fait, s'accroissent les divisions
qui se manifestaient déjà sourdement entre les rédacteurs (1).
Edmond de Pressensé fonde, en 1854, la Reçue chrèlienney comme répondant plus exactement à sa foi. Dans les études qu'il publia alors et particulièrement dans l'article intitulé : Scherer, ses disciples et ses adversaires^ par quelqu'un qui nHest ni F un ni Vautre, « La théologie, nous dit-il, doit pousser à sonder (c'est-à-dire à expliquer) les choses divines... elle procède de la vie chrétienne, l'amour ayant le désir de toujours mieux connaître son objet. Ce noble besoin est dans la tète comme dans le cœur... Sans doute, la révélation n'est pas un système dogmatique complètement lié, dont la chaîne se déroule, anneau par anneau, sous nos yeux. Dans cette supposition, toute recherche théologique serait un commencement de révolte, un péché, un écart de la foi simple. Cette vue est entièrement fausse. La révélation est autant au-dessus de la théologie, que le ciel est au-dessus de la terre. Elle nous invite à posséder Dieu toujours mieux, par la pensée comme par le cœur. La théologie est une tentative incessamment renouvelée d'étreindre le divin objet par la connaissance religieuse, tentative féconde en chutes et en désastres, mais qui, sous la sauvegarde
(1) UAvenirj journal de la théopneustie, se distingue dans le combat par la grossièreté de ses injures. M. de Gasparin reste seul dans les limites de la courtoisie et du respect.
de la révélation, a eu d'époque en époque d'heureux résultats. » (1)
Cette page marque bien la nuance dans révolution. Sans doute l'orthodoxie absolue du Réveil n'est plus pour les nouveaux théologiens la vérité suprême, qui écrase la raison, gouverne la conscience et la vie. Ce dogmatisme pourtant, incrusté dans les âmes depuis des siècles, y garde de secrètes racines. Ce dogmatisme fragmenté, diminué, reste pour Edmond de Pressensé sinon la source de la vie, au moins le moyen de l'atteindre.
Ainsi, une fois de plus, la confusion entre le relatif de la science et l'absolu de la foi jette sa pierre d'achoppement entre les hommes, en paralysant le grand effort de recherche et de bonne volonté qui a provoqué l'éclosion de la Revue de Strasbourg,
Les rationalistes, d'un côté, se renferment dans une critique purement négative; de l'autre, les croyants, dans une foi incertaine sans base et sans limite déterminée. Des deux parts, la position du problème s'obscurcit.
Au milieu de ces débats, à dater surtout de 1858, l'organe perd, avec l'ardente confraternité de ses membres, la confiance, l'élan, l'enthousiasme du début. Si, devant le public, il garde encore l'apparence de l'union en introduisant dans les formes
(1) Année 1854 de la Revue chrétienne^ p. 645, voir aussi les numéros du 15 février et du 15 septembre 1855.
de la langue une élasticité, qui permet de continuer la discussion sans provoquer le scandale, les discordes intimes rendent la dissolution inévitable. Elle est consommée en décembre 1869. Un dernier article de Colani s'efiforce de couvrir la retraite.
Le grand caractère de la Revue, nous dit-il, n'a pas été l'unité de la doctrine, mais la libre individualité de la rédaction... Il est dans la hardiesse avec laquelle elle a abordé le problème théologique, tout en connaissant les oppositions violentes qu'elle rencontrerait... Nous avions foi dans la vérité, la science et la libre discussion. C'est cette foi qui nous a fait vivre... En travaillant et en discutant, nous aussi, nous nous sommes transformés dans un sens ou dans l'autre... La plupart sentent aujourd'hui « le besoin de passer de l'analyse à la synthèse, en bâtissant avec les pierres qu'ils ont taillées un édifice, grand ou petit, qui ramène leurs diverses pensées à un ensemble... Cette unité définitive se fera dans la réconciliation du monde avec Dieu par le Christ, et reposera sur le double témoignage de l'histoire et de la conscience, centre de la théologie. »
La Reçue de Strasbourg^ qui avait produit à son apparition un très grand eiFet dans le public, laissera encore en disparaissant de profondes traces* Si elle n'a pas résolu les grands problèmes, elle les a posés et débattus avec une liberté, une sincérité, une ardeur qui porteront leurs fruits. Les homme»
qui l'ont constituée éprouvent sans doute, en se séparant, ramertume d'une œuvre manquée; mais la plupart, attachés de conscience et de cœur à l'entreprise, la continueront individuellement dans des cercles spécialisés : les critiques, dans l'histoire et l'exégèse; les croyants, dans la propagande d'une foi élargie qui se communique plus qu'elle ne se démontre. Les uns, comme Edmond de Pressensé, en continuant un pastorat fécond par sa largeur, sa sincérité, sa vie, d'autres, comme Pécaut, gardant la flamme secrète d'une morale, qui porte en ellemême un caractère religieux, s'attacheront à la faire pénétrer dans l'enseignement public. Le noble Scherer est peut-être le seul qui, épuisé par le douloureux et vain effort d'étreindre l'absolu, tombera dans le scepticisme et la désespérance.