CHAPITRE XII
Pendant que, sous le régime impérial, la Revue de Strasbourg se livrait à des travaux si sérieux, si sincères, si hardis, la portion la plus étroite de Torthodoxie protestante en possession de la majorité, s*appuyait sur l'esprit autoritaire du gouvernement, pour solliciter l'autorisation de réunir un synode. Son but était de se faire reconnaître officiellement à l'exclusion du libéralisme, comme représentant seule le protestantisme traditionnel et historique de France.
Cette prétention supposant une Eglise unique; divinement constituée, avec le droit de déterminer et le pouvoir d'imposer la vraie foi aux laïques, fait abstraction du principe de la Réforme : substitution de l'expérience religieuse intérieure et individuelle à l'autorité ecclésiastique. C'est en réalité un catholicisme réduit. Aussi, la question posée devant le pouvoir politique, celui-ci se gardera d'y répon-
dre. Napoléon III a pu faire bon. marché des droits individuels quand il s'est agi de s'emparer du trône; mais il est trop de son temps pour assumer le rôle d'un pape, en face d'une Eglise à laquelle d'ailleurs il n'appartient pas.
Sourd aux sollicitations les plus pressantes, il s'en remet aux Articles organiques de 1802, il eh laisse l'application à la sagesse des protestants, laquelle les conduit à prolonger indéfiniment les querelles. Les seules modifications introduites dans Tœuvre du premier consul par le second Empire sont, d'une part, le décret de 1852 qui constitue la paroisse, absorbée jusqu'alors dans le consistoire, avec son conseil presbytéral, élu par les fidèles ; de l'autre, la création d'un conseil central, qui a pour objet de représenter l'Eglise dans ses rapports avec l'administration et le chef de l'Etat.
Ces modifications administratives, d'ailleurs, ne touchant point au dogme ni à la constitution ecclésiastique et reconnaissant l'indépendance mutuelle des consistoires, les libéraux gardent leur position intacte et les orthodoxes, déboutés et mécontents, sont réduits à attaquer leurs adversaires par la parole et la plume. En 1865, les élections triennales des conseils presbytéraux de Paris étant favorables à ces derniers, ils s'efforcent de leur porter un nouveau coup en modifiant l'électorat. La circulaire ministérielle de 1852 prescrivait bien à tous ceux qui y participent l'obligation de justifier leur
admission régulière dans l'Eglise, conformément à ses règles générales : première communion, assistance aux exercices du culte et, en cas de mariage, bénédiction nuptiale par le pasteur, etc. Mais les libéraux ayant gardé toutes ces formes, la porte ne saurait leur être fermée.
En 1866, alors, pour arriver à les exclure, la conférence orthodoxe de Valence propose d'ajouter aux conditions de Télectorat une adhésion personnelle « à la Bible comme à la parole de Dieu, règle unique de la foi, » et au « Symbole des apôtres, abrégé de la divine révélation. » Le consistoire de Caen adopte cette proposition ; mais les libéraux l'attaquent devant l'autorité compétente et un arrêté ministériel, en date du 26 décembre 1867, l'annule. Cet arrêté, toutefois, déféré au Conseil d'Etat, est cassé pour abus de pouvoir. Le Conseil d'Etat reconnaît que « l'Eglise réformée de France ayant une foi et une organisation ecclésiastique déterminées antérieurement à la loi de germinal, laquelle les a visées et sanctionnées l'une et l'autre, elle possède une autonomie propre. »
Les orthodoxes triomphent ; tout cependant n'est pas fini. La question, en eifet, tranchée civilement en droit, il faut maintement la faire trancher religieusement en fait par un synode officiel, dont l'Etat reconnaisse l'autorité sur le reste de l'Eglise et particulièrement sur les consistoires. Alors seulement, on arrivera à écarter les intrus qui, représentant
une religion nouvelle, pourront à loisir demander l'autorisation de constituer une Eglise séparée.
En 1869, le ministère OUivier, d'esprit libéral, était assiégé par les promoteurs de ce projet, lorsque la guerre éclata.
On sait ce qui suit. L'empire tombé, les instances se renouvellent sous le gouvernement de Thiers, et, grâce à l'influence de Guizot, les orthodoxes obtiennent l'autorisation si vivement souhaitée.
Un synode national se réunit le 6 juin 1872.
Il n'y avait pas lieu de revenir sur des débats dont on connaissait le résultat d'avance, les orthodoxes possédant la majorité. Par 61 voix contre 41, la question dogmatique est tranchée. La confession de foi de la Rochelle devient le drapeau de l'Eglise réformée de France, qui au moyen de ce symbole, « conserve et maintient à la base de sa foi, de son enseignement, de son culte et de sa discipline, les grands faits chrétiens, représentés dans ses cérémonies religieuses,exprimés dans sa liturgie et notamment dans la confession des péchés, dans le symbole des apôtres et dans la sainte cène. » C'était toute la théologie du xvi® siècle que l'on demandait à l'Etat de consacrer comme marque indélébile de TEglise.
Toutefois, quand la question électorale se pose à nouveau devant le synode, les orthodoxes sentent la nécessité de s'élargir, sous peine, en écartant les votants, d'affaiblir l'Eglise. On décide donc qu'il
suffira pour devenir électeur de se déclarer « attaché de cœur à l'Eglise réformée et à la vérité révélée, telle qu'elle est contenue dans les livres sacrés de rAncien et du Nouveau Testament, » formule suffisamment imprécise pour n'éloigner personne. Les pasteurs seuls sont tenus à la profession de foi. On en dispense les conseillers presbytéraux comme les membres de l'Eglise. Les candidats au saint ministère déclareront seulement qu'ils adhèrent à la foi de l'Eglise, telle qu'elle est constituée par le synode général.
Les libéraux rejettent ces conclusions en opposant à l'immuable souveraineté des dogmes la souveraineté de la conscience individuelle et la libre interprétation de l'Ecriture, comme le grand principe, au nom duquel la Réforme elle-même s'est détachée du catholicisme. Ce principe implique pour TEglise, non le droit de porter atteinte à la divine source de la foi, mais celui d'en modifier les formes humaines, symboles intellectuels et rituels, de manière à les adapter, dans les générations successives, aux idées et aux connaissances de chaque époque. Ainsi, l'Eglise évolue, tout en restant liée à un passé, qui a eu sa raison d'être, sa beauté, sa grandeur et s'impose comme tel des pères aux enfants.
C'est au nom de ce lien sacré que les libéraux rejettent la proposition de former une nouvelle Eglise. Ils entendent continuer sous l'égide de
leurs ancêtres le bon combat de rhumanité. Si le protestantisme, disent-ils, s'enlise dans Timmuabilité du dogme et de l'autorité ecclésiastique, ne présentant qu'un catholicisme amoindri, il doit retourner logiquement à cette Eglise dont l'organisation grandiose le dominera toujours. Le principe de la conscience, l'interprétation individuelle et libre de l'Ecriture fait la grandeur et la force du protestantisme. Appuyé sur cette base qui lui permettra indéfiniment de se renouveler, il n'a rien à craindre de l'avenir.
Telle est la thèse de la Réforme dans toute son ampleur et sa fierté.
Il est bien vrai, si nous retournons en arrière, que les premiers réformateurs ne l'ont pas dégagée de la philosophie du temps, avec la simplicité et la clarté qui aujourd'hui la caractérisent. La critique de l'esprit n'ayant point été faite à cette époque, la vague et mystérieuse idée de l'absolu éblouissait penseurs et croyants et une grande confusion en résultait entre l'objet de la foi et celui de la connaissance.
Cependafit, Calvin lui-même, qu'on n'accusera pas de libéralisme, tout en liant inséparablement le dogme à la vie, reconnaît formellement, par une contradiction heureuse, cette pleine souveraineté delà conscience qui, dans l'ordre moral et religieux, nous affranchit du symbole abstrait.
Libellant par la plume de Théodore de Bèze la confession de foi proposée au premier synode de
1559, « mon intention, dit-il, n'est point de pres- « crire à aucun homme vivant un formulaire de « confession de foi, mais de déclarer premièrement « quelle est la mienne, et puis aussi d'aider, selon « mon petit pouvoir, aux ordres de l'Eglise du Sei- « gneur... Je désire qu'un chacun qui la verra la « confère diligemment avec l'Ecriture, qui est la « seule pierre de touche pour éprouver la doctrine. »
D'un bout à l'autre de l'énumération des dogmes, ajoute M. de Félice, il n'y a pas un seul mot qui affecte la prétention à « l'infaillibilité et à la per- « pétuîté. Chaque synode aurait pu, la Bible dans a la main droite, et la confession de foi dans la « gauche, composer un autre formulaire de doctrine « en restant parfaitement fidèle à l'intention des « réformateurs, et une assemblée générale pour- « rait le faire très légitimement de nos jours...
« Nous croyons, nous confessons, disent nos « pères en tète des articles du symbole ; nulle con- « trainte, point d'expression impérative, comme « dans les décrets des conciles, rien qui ressemble (( à un joug. C'est la manifestation spontanée de « leur foi personnelle. C'est parce qu'ils croient « qu'ils ouvrent la bouche devant Dieu, devant les « Eglises, devant le monde, et qu'ils déclarent leurs « convictions individuelles aussi bien que coUec « tives. » (1)
Calvin, il est vrai, à cette heure même, est trop
(1) Histoire des êynodes nationaux^ par M. de Félice, p. 32.
possédé par l'absolutisme du dogme, pour douter qu'une conscience sincère puisse le modifier, et de cet aveuglement naîtra plus tard la tyrannie de son gouvernement ecclésiastique, particulièrement à Genève. Mais il n'est pas moins vrai que, consciemment ou inconsciemment, il a posé de sa main puissante le grand principe de là libre conscience, qui permettra à la Réforme, tout en restant elle-même, de se renouveler d'une manière indéfinie.
Le synode de 1872 a méconnu ce principe profondément évangélique. Ne réussissant pas d'ailleurs à faire consacrer par l'Etat sa propre thèse, il clôture ses débats le 15 novembre 1872 sur un échec dissimulé.