CHAPITRE PREMIER
Le protestantisme français, si souvent accusé d'importation étrangère, a au contraire une origine nationale bien marquée.
Dès le XIII* et le xiv® siècle, on en retrouve le germe dans TEglise gallicane qui, au milieu des troubles de la papauté, prend l'habitude de se conduire ellemême, d'administrer ses biens, de régler sa hiérarchie, de veiller à sa discipline, avec une science et une sagesse qui, d'ailleurs, lui valent en Europe une véritable célébrité.
La doctrine de Gerson touchant l'autorité ecclésiastique caractérise à cette époque le gallicanisme.
Cette doctrine distingue l'Eglise apostolique, qui a reçu la garde de la parole de Dieu, avec le droit de distribuer au peuple certains moyens de salut, de l'Eglise universelle, assemblée de tous les chrétiens, hommes et femmes, nobles et paysans, riches
et pauvres, Grecs et barbares, représentés par le Concile œcuménique. Celle-ci, seule infaillible, peut seule aussi décider souverainement de l'interprétation de la doctrine et des règles discipliqaires, décrétées ensuite par la papauté.
Gerson, chancelier de l'Université de Paris, se rendant au concile de Constance, réuni pour mettre fin aux troubles d'une double et triple papauté, y défend cette doctrine et, en son nom, combat l'idée théocratique comme une usurpation, et les méthodes de la scolastique, qui la systématisent, comme artificielles et desséchantes, tendant à remplacer les vertus vivifiantes du christianisme par une vaine et stérile argumentation. L'essence de la religion ramenée à la vie intérieure avec Dieu, les sacrements et cérémonies ne représentent que des aides pour y conduire, ou des façons de l'exprimer.
Gerson, unissant à toutes les connaissances théologiques du temps une âme chaleureuse et haute, une profonde piété et une grande éloquence, domine le concile de son génie et de sa vertu. Dans la séance du 23 mai 1415, le concile adopte sa doctrine et bientôt après la met en pratique en déposant deux papes, arrachant l'abdication du troisième et procédant à l'élection de celui qui les remplacera, Martin V. A la suite de cette élection, le concile fatigué de trois ans et demi de débats, après avoir adopté ces réformes, au lieu de veiller à leur application, comme Gerson l'en suppliait, remet
cette mission au nouveau pape, incapable de Taccomplir, et prononce sa propre clôture.
Gerson désespéré quitte alors Constance. Pauvre et sans ressource, il rejette toutes les propositions de l'Université de Vienne qui voudrait se l'attacher et reprend en pèlerin le chemin delà France. Il finira ses jours au cloître des Célestins à Lyon, voué à renseignement des enfants et des pauvres et occupé, dit-on, à écrire Y Imitation, dont l'accent profond et parfois tragique trahit les débats de sa vie intérieure.
Quelques années après, le concile de Bâle confirme les décisions ecclésiastiques de Constance et l'Eglise gallicane constituée, poursuivant, de concert avec la royauté, son œuvre d'indépendance, se réunit en concile national à Bourges en 1438 et tire des canons de Constance et de Bâle l'acte fameux connu sous le nom de Pragmatique Sanction qui deviendra sa propre charte.
Les désordres ecclésiastiques néanmoins continuent et les âmes qui gardent quelque foi crient vainement de toutes parts : Réforme ! Réforme !
Au commencement du xvi« siècle, un peu avant Luther, l'inspiration gersonnienne se retrouve, avec moins d'éclat, dans les écrits et la vie d'un modeste maître es arts de l'Université de Paris, professeur au collège du cardinal Lemoine, Lefebvre d'Etaples.
Le goût de l'érudition conduisit Lefebvre d'Eta-
pies à Rome ; il y entra en rapport avec des Grecs réfugiés, adonnés comme lui à l'étude des vieux textes. Il compare leurs traductions d'Aristote et de Platon à celles des scolastiques et remarquant chez ces derniers des altérations nombreuses qui tiennent à l'esprit du système, il s'applique à les rectifier. Sa piété le conduit alors du profane au sacré : il reprend les dernières traductions françaises de la Bible.
Dans ce contact journalier avec l'Ecriture, sa vie religieuse devint plus intense, plus personnelle, le mena à distinguer, comme Gerson, le sens inspiré du sens littéral des Ecritures et à admettre que l'âme pieuse possède, par la méditation et la prière, la faculté de formuler cette distinction et le droit d'en faire sa règle.
Dès lors il s'attache, dans tous ses écrits, à dégager la vie intérieure des signes dont le seul objet est de la provoquer. S'il rencontre au passage des dogmes, des usages, des pratiques approuvés qui lui fassent obstacle, il les néglige et passe outre, non par esprit de révolte, mais son sentiment intérieur le conduit et, consciemment ou inconsciemment, il secoue le joug de l'orthodoxie officielle pour se mettre sous le seul joug de Dieu.
En l'année 1512, avant les premières manifestations de Luther, il se déclare d'une manière explicite, dans ses Commentaires latins sur les épitres de saint Paul, pour la doctrine du salut par la foi.
La même année, il publie ses Exhortations sur les évangiles et épitres des dimanches et fêtes qui ont joué un si grand rôle dans l'origine de la Réformation à Meaux.
En 1523, paraît à Paris son Nouveau Testament chez Simon de Colines. Chaque jour son nom devient plus célèbre au dehors, plus populaire au dedans. La jeunesse surtout le répète avec enthousiasme. Elle se presse à ses leçons, adopte ses doctrines (1).
C'est six ans après seulement que Luther entre publiquement en révolte avec le pape (1517). La doctrine de ces deux réformateurs est commune par le fond des idées, mais l'histoire n'a jamais témoigné entre eux d'aucun rapprochement.
Calvin, dont la puissante figure dominera tout le mouvement qui va suivre, nous présente une tout autre personnalité. Sa grande œuvre théorique, UInstitution, est un exposé systématique du dogme de l'Eglise et de ses rapports avec l'Etat. Conçue dans l'esprit du moyen âge avec toute la science théologique du temps. et écrite dans une langue sur la beauté de laquelle on a tout dit, V Institution nous représente la conception ordonnée d'une théocratie républicaine dont tous les membres, unis dans la même foi, identifient l'Eglise et l'Etat (2).
(1) Essai sur la vie et les écrits de Lefebvre d'E tapies, thèse publiée par Henri Graff. Strasbourg, 1842.
(2) Chose curieuse, après la mort du maître, celte Taste concè|)tîo]& théocratique, se développant dans l'application, se transformera en uâ« âérie de |)étited l^épùbllquei indépendantes.
Calvin, nature de juriste, unit à une pensée systématique et forte une volonté impérieuse, une conscience austère, une âme passionnée de foi. En lui, toutefois, l'esprit dominateur est pallié par une abnégation inépuisable. Chétif et souffreteux, les traits irréguliers, les membres grêles, l'attitude pleine de gaucherie, sa foi ardente se manifeste dans réclair des yeux sombres, passionnés, profonds, et dans le bref accent de la parole qui commande toujours.
Echoué à Genève en proscrit, l'œuvre qu'il y accomplit est une merveille. Prendre une ville de richesses, de désordres, de bruits et de plaisirs, pour la transformer en une cité silencieuse de travail, de devoirs et de prières, et cela sans force armée, sans tradition nationale, sans prestige de naissance, n'y a-t-il pas là du miracle ? Dans son œuvre française il y en a peut-être plus encore. Vivant en exilé avec une austérité monacale, dans un coin reculé de la ville qu'il immortalisera, de cet obscur réduit, il enveloppe la France réformée tout entière. Tinspire, l'organise, la conduit.
Les édits de proscriptions se succédant jour à jour, des populations entières menacées dans leur conscience et dans leur vie, dépouillées de tout, se dirigent vers Genève. Dès que la cloche de Saint- Pierre a sonné, cet homme de pensée et de gouvernement, transformé en charité vivante, se multiplie pour leur préparer un asile. Pauvre, il donne
plus qu'il ne possède et demande, demande encore et toujours à ceux qui ont seulement « une goutte d'humanité dans les veines. » « Il sera prest, coust que coust, dust-il engager teste et pieds. »
Les plus misérables d'ailleurs ne sont pas encore ceux qui arrivent, mais ceux qui restent en arrière, silencieux et tremblants devant le bûcher qui flamboie et la hache qui se lève. A ceux-là, Calvin appartient plus encore. Etendant à travers l'espace sa grande main bienfaisante, partout il les atteint, et leur communique la foi victorieuse de la vie, victorieuse de la mort. On est surpris de tout ce qui sort journellement pour eux de son âme et de sa plume : traités élémentaires dethéologîepour éclairer dans l'esprit des accusés les points de doctrine, réponses aux questionnaires de la Sorbonne pour leur faciliter l'interrogatoire, sermons recueillis au temple de sa bouche en vue d'alimenter leur foi ; lettres personnelles surtout, en nombre infini, qui vont les chercher aux lieux les plus fermés et partout les atteignent.
Nul n'a plus vécu de la vie des persécutés, dans la fuite, l'arrestation, l'interrogatoire, le cachot, la torture. Pas un cri, une plainte, une angoisse, une terreur qui n'ait trouvé dans son âme un écho.
Chose plus étrange, peut-être, c'est qu'au milieu de troubles si effroyables, il arrive, de loin, à organiser l'Eglise. La Réforme française à ses débuts, sans dogmes formulés, sans discipline extérieure, livrée
à tous les hasards de l'inspiration individuelle, nous apparaît dispersée et flottante. Ses premières manifestations se font au hasard des lieux, des circonstances, des hommes. « En 1555, nous dit Théodore de Bèze, il n'y avait encore proprement aucune Eglise dressée dans toutes ses parties, c'estaient seulement des fidèles, enseignés par la lecture des bons livres et selon qu'il plaisait à Dieu de les instruire. Quelquefois par exhortations particulières, sans avoir instructions de la parole et des sacrements ni consistoires establis. On se consolait l'un l'autre comme on pouvait, s'assemblant selon l'opportunité pour faire des prières, sans qu'il y eust proprement aultres prescheurs que les martyres. » (1)
Aucun lieu fixe d'assemblée : une chambre haute, un galetas, le creux d'un rocher, le lit d'un torrent desséché, le sommet d'une montagne... On se réunissait par petites bandes! le soir, la nuit, l'oreille au guet, le pied levé.
De tels groupes, manquant de cohésion et de solidité, ne peuvent suffire à la résistance. Aussi Calvin exhorte les fidèles à s'organiser; et c'est merveille, nous dit encore Théodore de Bèze, de voir comment à sa voix les Eglises se modèlent d'après les ordonnances de Genève en consistoires et synodes sur toute la surface du royaume (2).
(1) Cité par DE Féligc, Hiêiùirê dh iynode,
(2) De Félice, ouv. cité, p. 13.
Ces églises ébauchées manquent d'unité doctrinale. Pour éviter les divisions, qui les eussent aJQTaiblies dans un état si tourmenté et si précaire, Antoine Chaudieu, ministre à Paris, s'entretenant avec ses collègues du Poitou, vers la fin de 1558, ils reconnaissent, nous dit Théodore de Bèze, qu'il serait bien de dresser d'un commun accord une confession de foi et une discipline ecclésiastique communes. Le consistoire de Paris, qui exerçait déjà dans le royaume les fonctions de direction, décide alors de convoquer un synode national, qui se réunit au faubourg Saint-Germain, dans un humble hôtel garni, nommé \di Petite Genè{>e^ à cause du grand nombre des réformés qui y descendaient et pouvaient aller et venir sans attirer trop l'attention. On répond de toutes parts à l'appel et c'est dans les circonstances les plus tragiques que le synode se rassemble; Paris était alors partagé entre les mariages royaux et les gibets et bûchers dressés dans toutes les rues pour faire honneur aux Espagnols (1),
Le synode composé d'une poignée d'hommes obscurs, dont quelques noms seulement nous sont restés, accepte et rédige, d'un commun accord, la confession de foi et la discipline.
L'objet des confessions de foi de toute cette épo-
(1) Le mariage de Marguerite de France, sœur de Henri II, avec le duc de Savoie et celui d'Elisabeth, propre fille du roi, avec le roi d'Espagne.
que était d'abord de préciser les points qui séparaient les réformés de Rome, de répondre aux calomnies de la multitude qui accusaient les réformés des crimes les plus atroces et enfin d'assurer aux accusés, qui avaient à répondre à Tinterrogatoire des magistrats, un appui et une direction. En outre, elles donnaient à l'individu isolé la force d'une collectivité unie où chacun sent la fidélité de tous dans la sienne propre.
Le synode, en émettant la confession de foi comme représentation générale de la croyance du peuple» fut l'appui qui permit au protestantisme français de se maintenir uni et fidèle au milieu de la lutte cruelle et inégale qu'il avait à livrer.
Cette confession toutefois n'a jamais été, même dans l'esprit de son auteur, qu'une simple exposition des textes de l'Ecriture accompagnés de commentaires explicatifs, sans prétendre s'imposer en qualité de vérité absolue et immuable. C'était une interprétation humaine et, par conséquent, faillible et révisable de l'Ecriture. Ainsi l'entend Calvin qui, dictant à Théodore de Bèze la circulaire destinée à l'Eglise de Paris lors du synode de 1559, dît textuellement :
« Mon intention n'est point de prescrire à aucun homme vivant un formulaire de confession de foi, mais de déclarer premièrement quelle est la mienne, puis aussi d'aider selon mon petit pouvoir aux ordres de l'Eglise du Seigneur. Je désire
que chacun, qui la verra, la contrôle directement par l'Ecriture qui est la seule pierre de touche pour éprouver la vraie doctrine. » (1)
Tels sont les trois fondateurs de la Réforme française, dans chacun desquels, d'ailleurs, on trouve un aspect bien marqué de l'âme nationale.
Gerson et Lefebvre d'Etaples, le premier avec plus de grandeur, le second avec plus d'intimité, représentent le sentiment de large humanité qu'on a toujours reconnu à la France; Calvin, esprit absolu, exclusif et parfois sectaire nous en montre une autre face. C'est à lui que le protestantisme français doit sa formule et son organisation pratique et loin de les emprunter à l'étranger, c'est au contraire l'étranger qui les imitera. On les retrouve encore aujourd'hui partout, principalement dans les Eglises dissidentes, en Ecosse, en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Amérique. Gerson devait succomber sous le poids d'une conception qui embrassait l'Eglise universelle. Il est vaincu par Rome, mais il laisse sa marque ineffaçable à l'Eglise de France.
Lefebvre d'Etaples, tout en puisant à la même source spirituelle la libération de l'Evangile, n'a pas l'ampleur, la hardiesse, l'originalité de Gerson. Homme de savoir et de vertu, très attaché à la monarchie et à Tépiscopat, c'est une réforme mitigée et nationale, analogue à celle de l'anglicanisme^ à
(1) Cité par de Felice, Histoire du synode^ p. 32.
20 LE PROTESTANTISME FRANÇAIS AU XIX® SlÈCLE
laquelle il aspire : simplifier, sans les détruire, les cérémonies et les symboles, spiritualiser le culte, élargir et vivifier la doctrine en donnant la Bible au peuple comme la source de la foi.
Cette conception, assez large pour embrasser le pays dans son ensemble et assez souple pour ne pas le heurter, est celle de la nation elle-même. Aussi ses progrès sont rapides, particulièrement dans la classe des lettrés et dans la classe populaire.
Protégé par François l^r et sa sœur la Marguerite des Marguerites, Lefebvre d'Etaples put un moment tout espérer. La nature du roi le portait à cette réforme. Unissant certaines tendances religieuses individuelles à une intelligence vive, ouverte, curieuse et à une personnalité hautaine, impatiente du joug et toujours prête à s'en jouer, il prend plaisir à la lutte qui commence contre les corps constitués.
« Ce grand roy, nous dit Brantôme, quelque grand zélateur qu'il fust de l'Eglise romaine, si hésita-t-il à s'esbranler de son obéyssance, lorsque luy et le roy d'Angleterre s'assemblèrent à Boulogne et, en leur entrevue, s'entredirent le grand mécontentement qu'ils avoient du pape et de la cour pour les extorsions qu'ils tiroient de France... de sorte que je sais de bon lieu et se disoit alors qu'il estoit à même de le renoncer, comme l'Anglois. » (1)
D'autre part, sa passion pour l'Italie nécessitait
(1) Bbantome, t. II, p. 845.
rallîance du pape; et le Concordat, l'ayant mis en partage du pouvoir etdes biens ecclésiastiques, le désintéressait de la Réforme. Redoutant d'ailleurs les luttes populaires, se défiant des Etats Généraux qu'il aurait fallu réunir, après quelques hésitations, il se rallia à l'Eglise. La persécution alors commença et elle redoublera encore sous son successeur Henri II, d'esprit étroit, faible et fanatisé. On sait ce qu'elle fut.
La Réforme, pour se maintenir en des temps si terribles, a besoin d'un chef plus audacieux et plus résolu que le savant et pieux érudit qui en a semé les premiers germes. La destinée le lui réserve en la personne de Calvin, mais sous une forme tout autre.
La France, en effet, n'a jamais été puritaine. En ses temps mêmes les plus religieux, la piété chez elle, plutôt instinctive que raisonneuse, s'unit à un esprit prompt, facile, épanoui, porté à glisser sur le majestueux et le terrible, à alléger les pesanteurs dogmatiques de la foi par des retours soudains vers la bonne nature, le doute du transcendant, l'ironie ailée et fugitive. La persécution seule a fait le grand rôle de Calvin, en jetant à ses pieds la Réforme éperdue. Sans consistance encore, sans corps visible, sans organisation, l'instinct du salut la lui livre. Ce chef puissant s'en empare et de sa rude main la moule en une forme rigide, bonne à la résistance mais antipathique au génie de la nation. Aussi y restera-t-elle à l'état de minorité.
22 LE PROTESTANTISME IfRANÇAIS AU XIX* SIECLE
On a dît que si la France avait réellement voulu la Réforme, elle Teût réalisée en dépit de la monarchie. Où a-t-on vu un tel prodige ?
Les âmes capables d'un sentiment religieux assez intense pour s'y sacrifier sans réserve, forment partout une minorité. La Réforme ne s'est accomplie nulle part en Europe qu'avec le concours des pouvoirs publics. Nulle part même, comme en France, elle ne s'est maintenue contre ces pouvoirs, quarante ans hors la loi, sans tirer les armes, et quarante ans armée, les tenant en échec et les forçant en définitive à compter avec elle.