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CHAPITRE II

DE l'ÉDIT de NANTES AU DECRET DE 1802

Au commencement du xvii* siècle, les questions religieuses occupant une grande place dans l'attention publique, le protestantisme sous le régime del'édit de Nantes avait fait des progrès rapides. Son principe d'individualité vivifiant les âmes et tenant haut les esprits, lesreligionnairesse multiplient. Ils marquent, à la cour, dans l'armée, dansles lettres. La jalousie en résulte et, dès le règne de Louis XIII, Tesprit de domination du clergé catholique se ma* nifeste par une série d'édits tendant à restreindre leurs droits ; puis, le mouvement continuant à croître, en 1685, sous le règne de Louis XIV, la révocation de TEdit de Nantes donne le signal d'une persécution nouvelle, moins sanglante peut-être que la première, mais plus odieuse parce qu'elle est plus régulière, plus acharnée^ plus habile et que la politique s'y mêle au fanatisme religieux. Un exode s'ensuit, qui enlève à la France la partie la plus

énergique de sa population, celle-là précisément qui, écartée de la cour et des administrations publiques, est à la tête du travail libre, de l'industrie, des transactions commerciales.

Le pouvoir, effrayé d'un tel affaiblissement, tente d'arrêter l'exode, ne retenant d'ailleurs les malheureux Réformés que pour les torturer de mille manières. Un système d'ordonnances et de déclarations les renferme dans un cercle d'airain. On leur prend leurs biens, on leur arrache leurs enfants, dès le premier âge, pour les enfermer dans des couvents et on condamne les plus coupables, c'est-à-dire les plus fermes dans la foi, aux galères et à la mort.

Ces moyens odieux semblent au premier abord réussir. Il y a, sous ce coup inattendu, une heure d'écrasement. On se courbe, on se tait et les conversions forcées suivent en masse. Peu avant sa mort, Louis XIV déclarepubliquementqu'il a vaincu l'hérésie et rétabli dans son royaume l'unité religieuse.

Illusion! Déjà, durant les dernières années du règne, les désastres militaires et les embarras de la guerre pour la Succession d'Espagne obligeant la royauté à dégarnir les provinces, la persécution s'est relâchée. Puis, le roi venant à mourir, on respire sous la régence durant quelques années. Les édits cependant gardent leur force, la persécution suspendue réapparaît à Toccasion, d'une façon inter-

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mittente. Sous le coup de son incessante menace, les malheureux Réformés se réfugient dans la partie montagneuse et inhabitée du pays, où ils forment une société hors la loi n'ayant d'autre état civil que la Bible de famille, où Ton inscrit les mariages, les naissances et les morts.

La profondeur des forêts, les antres des rochers, les cavernes leur servent de repaires. On y vit dans la terreur, mais sans cesser de se réunir pour prier et s'entr'aider les uns les autres. Cette vie d'incertitude et d'effroi finit pourtant par provoquer le plus grand trouble dans les âmes. Au commencement du XVIII* siècle, le désarroi est universel. Plus d'assemblée régulière, de pastorat constitué, de discipline ecclésiastique ! Un grand affaiblissement se marque de toute part. On se décourage, on se désespère. Chacun suivant sa route au hasard, une sorte d'affoUement religieux s'empare peu à peu du peuple. Les uns tombent en extase, les autres prophétisent; des femmes, des jeunes filles même, parcourant le pays en illuminées, profèrent les discours les plus extravagants.

Au milieu de ces désordres la Réforme menace de s'effondrer, lorsque se lève un homme de caractère et de foi,. qui la renouvelle : Antoine Court.

Né en 1696 à Villeneuve-de-Berg, Antoine Court n'avait eu, dans sa première jeunesse, d'autre culture qu'une Bible toujours ouverte et une mère pieuse. Doué d'ailleurs d'un sens droit et d'un courage invin-

cible devant le danger croissant, le salut lui apparaît dans la reconstitution ecclésiastique, qui, après TEdit de Nantes, a valu à la Réforme des années si prospères. Très jeune encore, il commence lentement à dresser un programme, puis, parcourant les coins les plus reculés de la province, il l'expose dans tous les groupes.

Partout on l'écoute, on l'approuve et bientôt on le suit.

Le 21 août 1715, onze jours avant la mort de Louis XIV, il convoque une première assemblée près de Nîmes, au fond d'une carrière creusée par les Romains pour la construction des arènes. Là il reconstitue dans son entier, au moins nominalement, le corps ecclésiastique : anciens, diacres et pasteurs. Ce premier pas fait, les groupes se réorganisent paisiblement d'eux-mêmes : consistoires, colloques et synodes.

Ainsi, après une interruption de cinquante-six ans, la tradition des synodes se renoue. Dès cette époque jusqu'à l'afiPranchissement, se réuniront sept autres synodes au désert, le dernier en 1763 (1) .

Antoine Court, ayant achevé son œuvre, se rend en 1730 à Lausanne, où il fonde et dirige une école de préparation au pastorat ou séminaire.

A Paris, cependant, où l'on sent les premiers frémissements de la Révolution, les protestants rencontrent des appuis, des sympathies inattendus :

(1) Feucb, Hittoire des synodes, p. 276.

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témoignages d'ailleurs bien fugitifs. Rabaut Saint- Etienne, fils de Paul Rabaut, lié avec le prince de Conti, n'en n'obtient que de vaines promesses ; et Voltaire lui-même, provoquant en 1762 le mouvement en faveur de Calas, a soin de déclarer qu'il défend l'humanité en sa personne et non le protestantisme.

De fait, la société spirituelle et lettrée, qui remplit les salons du temps, cache un profond égoïsme sous sa superficielle et bruyante sensibilité. Minée par l'ennui, comme toutes les sociétés de décadence, incapable de forte volonté et de nobles amours, elle n'accepte pour se distraire que de futiles amusements. Qu'on ne la fatigue point par l'éternel gémissement de ces entêtés d'hérésie, ces rebelles auxquels le pouvoir ne demande, après tout, que de se soumettre à quelques cérémonies et de répéter quelques formules! (1)

De nobles natures cependant font exception.

Parmi celles-ci, Lafayette, qui arrive des Etats-Unis où il avait rencontré nombre de huguenots dans les rangs de l'armée américaine. Son ami Washington, l'entretenant de la « grande injustice française, » lui avait peu à peu communiqué ses propres sentiments. Aussi, de retour en France, écrit-il à Rabaut que, d'une manière ou de l'autre, il est décidé à défendre la sainte cause des protestants. A peine

(1) Histoire de la restauration du protestantisme en France^ par Edme Hugues. Paris, 1875.

en efifet rentré dans son château de Chavagnac, en Auvergne, il se met en rapport avec Paul Rabaut et son fils Rabaut Saint-Etienne et, de retour à Paris, présente ce dernier au baron de Breteuil, auquel il pourra fournir des documents importants pour le mémoire qu'il prépare sur la situation des calvinistes en France. Ce mémoire est présenté à Louis XVI en octobre 1784.

La question, en efifet, est alors à Tordre du jour. Le Parlement de Paris ayant repris l'afifaire des droits civils des protestants, écartée en 1778, Robert de Saint- Vincent, conseiller à la grand'chambre, se référant à l'assemblée des notables de 1627, demande qu'on reprenne cette tradition d'équité, en réglant la question civile des mariages et des naissances. En février 1787, le premier président présente cette requête au roi qui Taccueille avec bienveillance, nonobstant l'opposition du clergé. Il accepte les requêtes concordantes du Parlement et des notables et, sur la proposition du baron de Breteuil et de Malesherbes, garde des sceaux, il signe redit de 1787, qui restituait Tétat civil aux protestants. C'est le point de départ de la libération.

En août 1789, à propos de la déclaration des droits de l'homme, Rabaut Saint-Etienne, député de la Sénéchaussée de Nîmes, réclame la liberté du culte non seulement pour les protestants, mais pour les Israélites. « Celui qui attaque les libertés, dit-il, mérite de vivre dans l'esclavage... il est temps enfin

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de briser les barrières qui séparent l'homme de l'homme, le Français du Français. »

Quelques députés toutefois, prétendant qu'il suffit de tolérer les non-catholiques, Mirabeau se lève et, dans un éloquent discours, déclare qu'il ne demande pas la tolérance, mais la liberté illimitée de la religion comme un droit sacré de Thomme. Sur l'insistance du clergé, la tolérance seule est accordée ; mais, l'année suivante, la question posée à nouveau, l'assemblée, dominée par l'éloquence de Mirabeau, vote l'ordre du jour présenté par le duc de la Rochefoucault, déclarant qu'elle n'a aucun pouvoir à exercer sur les consciences (1).

Un des défenseurs les plus fidèles des protestants à cette époque fut aussi le pasteur Marron. Né à Leyde, de réfugiés français, attaché comme chapelain à l'ambassade de Hollande en 1782, il entra en rapport avec ses coreligionnaires de France, leur ouvrit sa chapelle et devint pour eux un constant appui.

A la suite de l'édit du roi et du vote de l'assemblée, toutes les peines afflictives et infamantes pour cause de religion sont abolies et les réunions tolérées un peu partout. Les réformés dans la joie accourent alors en telle foule chez les juges royaux pour faire enregistrer leurs mariages et la nais-

(l) Voir BUT toute cette époque la très intéresiante Histoire de la liberté de conscience en France, par G. Bonet-Maury, professeur à la Faculté de théologie de Paris, spécialement ch. xi, pp. 36 à 84. (Paris, Félix Alcan.)

sance de leurs enfants que les rues en sont encombrées et ils ne tarissent pas d'actions de grâces envers Dieu et de bénédictions pour le roi.

On est alors témoin d'un singulier revirement de l'opinion. Ceux qu'on proscrivait la veille sont partout recherchés avec empressement. Rabaut Saint-Etienne est invité par les gens les plus qualifiés, entre autres Malesherbes, dans son hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. On le voit même prendre place au dîner d'apparat donné par le baron de Breteuil, ministre de l'intérieur, le jour de la procession du cordon bleu. Marron devient ouvertement leur pasteur. Les édits, toutefois, n'étant point abrogés, l'application en dépend en province de l'arbitraire des gouverneurs, commandants et intendants.

Appuyés sur ces premières réformes, les protestants demandent alors la restauration de l'état religieux comme impliquée dans la restauration de l'état civil. Le lieutenant de police s'y refuse d'abord, puis Taccorde verbalement. Le 7 juin 1789, rue Mondétour (depuis, rue Turbigo), attenant au cloître Saint-Jacques, a lieu le premier culte public protestant à Paris.

Après le 21 août, l'Assemblée, par l'article 11 de la déclaration des droits de l'homme, proclame tous les citoyens également admissibles aux dignités, places et emplois publics.

En 1790, le culte réformé est publiquement ins-

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