‹ L'évolution du protestantisme francais au XIXe siècleChapitre 24 sur 32 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Kant renouvelle la philosophie par son point de départ. Ce n'est pas dans l'infini de l'univers transcendental qu'il le pose, c'est dans la réalité humaine.

Sa rigoureuse et profonde analyse de nos facultés de connaître le conduit à une double rénovation : intellectuelle, par la critique de la raison pure; morale et religieuse, par l'impératif de la raison pratique.

La critique de la raison pure nous fait saisir d'une façon lumineuse l'insuffisance de la raison abstraite pour atteindre l'absolu, dans aucun ordre de la pensée ou de l'action. Le seul terrain delà connaissance rationnelle est dans le monde extérieur de la relativité, où l'esprit recueille les matériaux de ses notions et de ses jugements au rtioyen des méthodes qui y correspondent : l'observation, la détermination, l'enchaînement des faits et l'induction qui s'y rapporte, en un mot, l'ana-

lyse. Ainsi se constitue la science sur une base de relativité et de contrôle où elle pourra s'étendre indéfiniment avec nos travaux et nos découvertes.

Quand, dépassant ce domaine du relatif, nous voulons appliquer la même méthode à des spéculations sur l'universel, l'infini de Dieu ou du monde, l'immortalité de l'âme, nous nous perdons dans le rèwesL'Etre métaphysique qui, pendsLnXidintdesiècleSy a agité les esprits et provoqué dans les grands centres de la pensée humaine des écoles, dont les luttes et les travaux remplissent l'histoire, est réduit, sous cet impitoyable scalpel, à l'état de fantôme. Toutes les constructions élevées sur sa base chimérique aboutissent à la contradiction.

Si la critique de la raison pure détruit dans son germe le dogmatisme intellectuel, l'impératif catégorique reconstitue la morale et la religion, qu'on prétendait y rattacher, sur un fondement nouveau. C'est dans les profondeurs mystérieuses de notre nature que nous en percevons la source par l'intuition d'un bien supérieur à toutes les satisfactions de l'instinct, bien dont la réalisation pratique s'impose à nous au nom d'un commandement absolument obligatoire. Ce commandement nous révèle en même temps la réalité divine, car îl nous dépasse, et la liberté humaine, car l'obligation absolue de l'obéissance implique la liberté d'obéir.

La morale, en effet, pa« plus que la religion, ne

sort d'un raisonnement logique. C'est un même acte de foi dans la noblesse de l'humanité et la grandeur de la vie. Elle comprend en germe et explique la religion qui, d'autre part, la complète et la continue par l'amour et l'espérance, en nous montrant, au delà d'une existence passagère, le triomphe définitif du bien.

Telle est l'origine de la lutte initiale entre la vie intérieure spirituelle, volontaire et libre, et la vie extérieure, instinctive, sensuelle, soumise à des forces dont nous classons les effets, sans pouvoir en atteindre la cause. Cette morale, en raison de son origine, revêt déjà par soi un caractère religieux, qui la distingue de toutes lea morales de l'utilité; et, d'autre part, si elle ne sort pas de la religion, elle y conduit.

La loi morale, en effet, aux yeux de Kant, ne suppose pas seulement l'existence d'un Etre suprême : elle le postule comme une vérité nécessaire. Au point de vue de la raison spéculative, Dieu reste, il est vrai, un idéal de perfection qu'on ne saurait démontrer, mais qu'on ne saurait non plus réfuter. L'existence de Dieu, la vie future, l'immortalité de l'âme découlent de la foi morale, comme des vérités nécessaires à sa réalisation, par l'espérance qu'elles nous apportent de participer un jour au bonheur parfait, dans la mesure où nous nous en serons rendus dignes.

Ce principe posé, Kant, jetant un coup d'œil sur

les diverses conceptions religieuses dont l'histoire de l'humanité témoigne, reconnaît que le christianisme les dépasse toutes en beauté et en pureté morale et satisfait en outre aux exigences les plus rigoureuses de la raison pratique.

Ainsi, en ramenant également à la subjectivité l'origine de la foi et l'origine de la connaissance, et en en distinguant la source, Kant donne une nouvelle direction à la métaphysique et à la science. Aussi l'apparition de son œuvre détermine-t-elle, en Allemagne d'abord, puis en France, un mouvement immense, dont les effets toutefois se produiront lentement, car la dialectique abstraite et la forme obscure du maître ne facilitent pas la pénétration de sa pensée.

A l'heure où ces théories apparaissent, dans la seconde partie du dix-huitième siècle, l'Allemagne n'est point le puissant empire politique et militaire que nous voyons aujourd'hui. C'est une confédération de petites principautés indépendantes, modestes et studieuses, le pays des universités, des professeurs, des pasteurs et des étudiants. Là, sous l'inspiration de Luther, étranger au dogmatisme intraitable et à l'esprit militant de Calvin, les choses de l'esprit marchent de pair avec les choses de la foi ; la philosophie et la théologie s'y développent de concert, échangent leurs arguments en paix dans la chaire des maîtres et sur les banquettes des étudiants.

Deux systèmes d'idées prédominent alors en Allemagne : un dogmatisme traditionnel et autoritaire et un rationalisme superficiel, fondé sur l'observation extérieure. Le souffle puissant de la dialectique kantienne met promptement au jour leur insuffisance. Toutefois, en séparant profondément le domaine de l'analyse de celui de l'intuition, cette théorie paraît briser l'unité de l'être pensant et soulève un nouveau problème. Deux écoles se posent en vue de le résoudre : l'une de philosophie avec les Reynolds, les Fichte, les Hegel, etc., l'autre de théologie allant de Schelling à Schleiermacher.

L'école philosophique, remarquable par ses travaux et ses efforts, s'adonne à une dialectique artificielle qui ne survivra guère aux puissants esprits qui l'ont créée; tandis que l'école de théologie, dominée par la large et sympathique personnalité de Schleiermacher, donnera des fruits plus durables.

Schleiermacher, élevé chez les Moraves, y a puisé une piété profonde ; mais, doué en même temps de besoins intellectuels très puissants, il s'écarte bientôt de la théologie étroite de ses premiers maîtres, tout en gardant leurs sentiments évangéliques. La liberté de l'esprit lui paraît inséparable de la foi, de la conscience et des sentiments du cœur. Aussi, t4:ouve-t-on dans la nouvelle théologie, à laquelle il imprime si fortement sa marque, tous les contrastes

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de sa nature. Abordant l'étude des livres bibliques dans Tesprit kantien^ il dégage intuitivement des textes l'essence de la religion et la sépare de son expression objective et symbolique. Sans doute, ces livres contiennent des vérités divines, mais sous une forme contingente et passagère que la conscience et le cœur doivent dépouiller pour se les assimiler profondément.

11 y a donc deux parts à faire dans cette étude : celle de la science et celle de la foi. La science, objective de sa nature, appliquera aux textes la critique dans toute sa rigueur. Au lieu de les expliquer au moyen d'une dogmatique postérieure à leur existence, elle les analysera d'après les données de l'histoire, les règles de la langue, les idées et les mœurs de l'époque à laquelle ils ont été écrits; tandis que la foi subjective, vous ramenant en vous-mêmes, dégagera leur substance religieuse de son enveloppe humaine, pour en tirer la vie intérieure, la communion avec Dieu, où religion et morale s'identifient. La norme de la foi ne réside donc ni dans les textes écrits, ni dans l'autorité ecclésiastique qui les valide, mais dans la conscience qui les interprète et les vivifie. La conscience individuelle est de soi le véritable organe de la dogmatique, en décidant pour le croyant les symboles religieux les plus aptes à alimenter en lui la vie spirituelle.

La théologie de Schleîermacher a suivi directe-

ment jusqu'ici les données kantiennes, mais arrivée à ce point exact, elle va les dépasser.

Kant, en effet, après avoir ramené à l'intuition subjective, au dedans, le domaine de la morale et de la religion, et à l'analyse objective, au dehors, le domaine 'de la science, laisse la racine de leur opposition dans le mystère de la nature des choses. Schleiermacher, voyant dans cette opposition même une contradiction fondamentale, prétend résoudre le problème en ramenant Tunité à une culture générale, où la raison scientifique, la conscience et le cœur s'entr'aident pour contribuer à nos développements. Cette syn thèse définitive s'opère par l'union intérieure du fini et de l'infini, qui, plaçant l'homme dans une dépendance absolue à l'égard de Dieu, réalise, à la racine de l'être, l'unité humaine et divine. C'est la révélation de l'âme à elle-même, achevée par la révélation chrétienne.

Cette conception a paru à certains entachée de panthéisme. Le profond sentiment de responsabilité individuelle, qui caractérise Schleiermacher, le défend contre cette accusation. Il faut pourtant reconnaître que sa conclusion métaphysique est dénuée de la critique rigoureuse qu'il applique à l'histoire sacrée. C'est que Schleiermacher est artiste et poète dans sa théologie, plus encore que philosophe. Il développe sa thèse avec une ardeur de sentiments et une beauté d'images, qui laissent à distance l'austère sobriété des maîtres. Mais, à ce

titre même, îl exerce sur les âmes religieuses de son temps une influence, qui passera bientôt de la théologie allemande à la théologie française, en raison des rapports constants qui lient alors les deux pays.

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