‹ L'évolution du protestantisme francais au XIXe siècleChapitre 26 sur 32 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

l'bvolution prend une assise philosophique

La commune erreur des deux partis, qui se partagent le protestantisme français, consiste à croire qu'on peut ramener à la raison analytique la démonstration des vérités religieuses : les orthodoxes, en partant d'une conception artificielle de l'absolu, développée par une dialectique non moins artificielle des idées ; les libéraux, en déduisant ce même absolu de faits extérieurs et relatifs. La critique de la raison pure met au jour Finanité de cette double argumentation. L'intuition seule nous donne l'absolu, dans la morale impérative et dans la foi religieuse, avec le sentiment d'une réalité spirituelle supérieure à toutes les réalités positives. En remontant à sa source, nous découvrons le Dieu esprit et vie, dont nous affirmons intuitivement l'existence, comme nous affirmions la nôtre propre sans pouvoir l'analyser. La critique kantienne qui a sa source dans la nature vivante

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des choses, non dans la pure abstraction, a mis ces vérités au jour d'une manière évidente, et le synode de 1872 ne les entamera pas.

Ce synode représente une protestation de l'esprit traditionnel contre les excès de la critique, manifestés dans la Reçue de Strasbourg. Un acte d'autorité dans l'ordre des faits, toutefois, ne saurait rien résoudre dans l'ordre des idées. Après donc comme avant, les deux partis gardent, chacun, ses positions et ses vues, tout en se sentant gravement atteints par la critique kantienne, soii^ directement, soit à travers la théologie allemande. Un double ébranlement s'ensuit.

La translation de la faculté de Strasbourg à Paris, après la guerre, accroît ce mouvement (1). La plupart de ses maîtres, d'origines variées, luthériens, néoorthodoxes, néo-libéraux, unissant à la nouvelle théologie une piété vivante et sincère, entrent en rapport dans l'Eglise avec les deux partis, et peu à peu, tout en gardant officiellement leur dénomination particulière, ces partis se rapprochent. Si quelques individualités restent encore attachées aux

(1) Cette translation a eu lieu le 1*' juin 1877, sous le ministère Waddington, dans les bâtiments de Tancien collège RoUin, puis delà, en 1879, au boulevard Ârago sous le ministère de Jules Ferry. Les principaux maîtres de cette Faculté sont : le doyen Frédéric Lichtenberger, puis le doyen Auguste Sabatier, Albert Matter, Philippe Berger, qui la suivent dans sa nouvelle résidence. On leur adjoint deux professeurs de l'Eglise réformée à tendance libérale : Viguié de Nimes, Bonet Maury de Paris et quatre maîtres de conférences : Ménégoz, Edmond Stapfer, Massebau et Maurice Vernes.

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vieilles formules, la plupart évoluent sous Tinfluence de Tesprît kantien et le public les suit.

Qu'on relise, de cette époque, la Revue Chrétienne dirigée par Edmond de Pressensé et, du même auteur, les Problèmes de la connaissance religieuse (1883), après Y Histoire des trois premiers siècles de VEglise (1858-1877) et toute sa polémique sur la séparation de FEglise et de TEtat. Qu'on relise Eugène Bersier, son collègue dans le pastorat à la chapelle Taitbout et son collaborateur à la Reçue Chrétienne, notamment sa remarquable Introduction au Synode de 1872, ses pages sur l'Histoire des Huguenots, la collection de ses sermons et conférences. Qu'on consulte V Encyclopédie des Sciences Religieuses, qui commence à paraître en 1873 et où Lîchtenberger a fait preuve de tant de savoir et d'esprit religieux ; qu'on suive la pensée d'Ernest Dhombres, rédacteur du Christianisme au vi* siècle, dont l'âme pieuse domine la sécheresse de toutes les formules. Que, d'autre part, chez les libéraux, on revienne aux travaux de Pélissier, d'Emile Roberty, d'Aristide Viguié, de Charles Wagner, d'André Bertrand et que> d'une génération à l'autre, on compare les pères aux enfants : François Puaux, par exemple, dans les Dragons d'autrefois et les Rongeurs d'aujourd'hui à son fils Frank qui a dirigé la Reçue Chrétienne après Edmond de Pressensé dans un esprit si ouvert et si large; Charles Bois, dans la rédaction de la Co/t-

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fession de foi du synode de 1812 et le Rôle de la morale dans la recherche de la çèrité à son fils Henri Bois, dont l'œuvre profondément religieuse révèle une âme beaucoup plus attachée à la vie intérieure qu'à la défense du dogme; puis Albert Réville qui, pendant vingt années, a exposé au Collège de France, et dans la Revue des Deux-Mondes l'histoire des religions avec tant de savoir et d'autorité, mais sans aucun esprit mystique, à Jean Réville dans son étude sur le quatrième évangile et ses conférences de Genève ; Athanase Goquerel père enfin, dans le Christianisme expérimental, à Athanase Goquerel fils, dans les Sermons et Méditations ; et on aura la mesure du chemin parcouru. N'oublions pas non plus que, nombre d'années auparavant, Samuel Vincent avait ouvert la route. Samuel Vincent n'est pas un métaphysicien, il ne s'est point plongé dans la dialectique laborieuse de la raison pure; mais il pénètre l'impératif catégorique sans le formuler ; TEvangile lui a tout appris ; il rejoint Kant par ses successeurs, les théologiens anglais et allemands.

Nous pourrions en citer bien d'autres, s'il ne fallait se restreindre et si nous n'étions limités au protestantisme français. Il est pourtant quelques théologiens genevois et lausannois, à peine étrangers à la France puisqu'ils parlent sa langue et sont toujours demeurés en communion religieuse avec elle, dont il est juste de rappeler, une fois de plus ici, les travaux et l'influence. Au premier rang.

les belles œuvres de Vînet, Auguste Bouvier dont la dogmatique, publiée par Emile Roberty, marque si bien la transition de l'ancienne tradition à la nouvelle, les fortes œuvres de Charles Secrétan, celles aussi d'Astié.

C'est toutefois un des nôtres, un Français bien Français, descendant des Huguenots^ Auguste Sabatier(l), doyen de la faculté de Paris, qui résume ce mouvement dans deux œuvres maîtresses : Esquisse d'une philosophie de la religion et Les religions d* autorité et la religion de V esprit. Cette œuvre maîtresse marque le point décisif de l'évolution.

(1) Né à Valla (Ardèche), en 1839.

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