CHAPITRE III
RECONNAISSANCE OFFICIELLE DE l'ÉGLISE REFORMEE DE FRANCE LE 18 GERMINAL AN X. ETAT RELIGIEUX DE l'eGLISE a CETTE EPOQUE.
Ce ne fut pas sans opposition que le Premier Consul fit une place dans l'Etat à l'Eglise réformée de France. Si l'affranchissement de l'hérésie autorisée à vivre au grand jour, à se gouverner, se développer librement elle-même paraissait déjà dure au catholicisme, au moins entendait-il garder le monopole de la religion d'Etat. Aussi les plus grands efforts furent-ils faits à Rome pour obtenir le maintien exclusif de ce privilège. Mais les protestants veillaient à la défense et le Premier Consul ne céda pas.
La théorie idéale de la liberté religieuse, qui nous paraît en effet aujourd'hui sortir clairement de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, disparaissait alors dans la souveraineté et le prestige du pouvoir public* Le protestantisme à l'état
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d'association privée serait resté sans arme contre les attaques d'une Eglise dont on connaissait la tyrannique intolérance. Aussi, les réformés se serrent-ils autour du Premier Consul dans leur réclamation et, la loi édictée, les principaux d'entre eux accourent à Paris en vue de procéder à la réorganisation de l'Eglise, qui s'accomplit d'ailleurs sur place très promptement.
Dès le 17 février 1803, MM. Delessert, Mallet et Bidermann présentent le nouveau consistoire à Tandience de Bonaparte, qui s'entretient avec ces membres d'une façon très cordiale.
Les pasteurs Mauron, Rabaut-Pommier et Mestrezat vont ensuite faire une visite à l'archevêque de Paris qui, faisant bon cœur contre mauvaise fortune, les accueille lui-même fort courtoisement (1).
Par suite de la reconnaissance officielle, des temples, des écoles, une faculté de théologie à Montauban^ sont assignés au nouveau culte. Les présentations se feront par l'Eglise, les nominations par l'Etat.
Un pouvoir officiel toutefois peut bien restaurer une Eglise, il ne la vivifie pas. Tout est à faire sur ce champ de lutte et de ruines. Les protestants dispersés sur toute la surface de l'empire se connaissent à peine. Combien sont-ils seulement? Us ne le savent pas. Rabaut-Pommier, troisième fils de Paul
(1) Voir G. Bonet-Maury (ouv. cité), ch. m, et le Réveil religieux de Léon Maury, 1. 1, ch. t»'.
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Rabaut, essaye bien alors d'en faire le dénombrement ; mais au milieu des confusions de Tépoque, on n'arrive à rien de précis : quelques millions, disent les uns, quelques centaines de mille, disent les autres, probablement entre les deux.
Peu à peu cependant l'atmosphère s'éclaircit. Paris servira de modèle à la province. C'est au midi, à Nîmes, à Montauban et à Montpellier que la réorganisation se concentrera autour de la nouvelle faculté. Les consistoires se constituent assez aisément; mais les colloques et les synodes provinciaux qui, plus largement composés, auraient pu donner un élan et servir de guide, restent lettre morte, l'administration impériale, autoritaire et défiante, entourant leur réorganisation de difficultés. Quant au synode national, l'acte ofiîcîel n'en a pas même fait mention.
La faculté de Montauban, solennellement installée le 3 novembre 1808, semblait désignée pour constituer un centre de vie religieuse; mais son enseignement strictement orthodoxe reste purement formel et [les étudiants au-dessous de leur tâche.
Dans les dernières années de l'Empire, la conscription prenant tous les jeunes hommes, la Faculté, qui dispense du service militaire, devient un refuge. « On allait chercher à Montauban, non la science, mais la sécurité », nous dit M. Pédézert. On s'en aperçut plus tard quand, le danger disparu,
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les faux étudiants reprirent le chemin de leur foyer, à la grande joie de la Faculté délivrée de ce déshonorant fardeau. Les élèves sérieux seuls demeurent et le nombre eu est petit (1). Aussi, Daniel Encontre, doyen de la Faculté, pourra-t-il s'écrier quelque temps après : « Notre âme. Seigneur, est triste jusqu'à la mort à cause de la langueur et de la consomption où gémit ton Eglise, a (2)
On conçoit qu'en ces conditions de jeunes Eglises ignorantes, dispersées, ne recevant aucune direction, demeurent dans une inertie involontaire. Heureuses, après tant d'épreuves, de la sécurité présente, elles s'y abandonnent insoucieusement. C'est une telle joie déjà de vivre au grand jour sa propre vie, de n'avoir plus à se cacher pour lire l'Ecriture et chanter les psaumes en commun! Elles trouvent là un épanouissement de jeunesse, qui se satisfait de sa propre expansion. Aussi, la dogmatique reste vague, la vie intérieure, languissante. Plus même de discipline ecclésiastique, de profession de foi. Le titre de protestant suffît pour être reconnu comme frère et l'absence de sollicitude pour l'entretien d'un culte défrayé par l'Etat favorise encore la passivité. La prédication, d'ailleurs, reflétant cet état d'esprit, se résume en dissertations
(1) On cite entre antres le jeune Jalaguier et Athanase Coqnerel, brillant déjà, main qui portera bien\ât aux Eglises WallODoei des PajB-Bai «an coucootb. PÉDiZEBT, Cf. Etuda et Souvenirt, p. 12Ï.
(9| Uea UAmt, BUteirt du Bieeil, XI, p. S7t.
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interminables et des plus banales : le devoir pra^ tique, la bienséance, les as^antages de la médiocrité, les jugements téméraires, et ce fatras mêlé des plus plates louanges à l'Empereur (1). Aucun accent vraiment religieux, aucun retour sur soi-même, aucune émotion intérieure. La tenue morale, il est vrai, est irréprochable, les règles rigoureusement respectées dans la vie de famille et dans la vie sociale. La criminalité, on en a fait la remarque, est moindre alors chez les religionnaires que dans la moyenne de la population et leur instruction est supérieure. Aussi jouissent-ils, parmi leurs concitoyens, d'une grande estime. Pas d'intolérance, d'ailleurs, à cette époque. Catholiques et protestants se rapprochent volontiers sans se confondre; les mémoires et les biographies du temps en témoignent.
Un pasteur, Martin Dupont, de la vallée de Champsaur, dans le Dauphiné, nous les montre dans les veillées d'hiver exposant chacun paisiblement leurs opinions et leurs usages. Les uns vont à la messe, les autres au prêche, mais, à la sortie, on se retrouve, on cause tranquillement ensemble, on se livre aux mêmes passe-temps. L'esprit de travail et de famille rapproche et la théologie absente ne sépare pas.
Parmi les groupes protestants très disséminés, on remarque celui du Ban de la Roche, si merveil-
(1) Maury, Histoire du Réveil, t. II, p. 239.
leusement maintenu dès l'époque de la Révolution par son pasteur Oberlîn. Au moment où la Convention transformait les lieux de culte en clubs populaires, Oberlin se fait nommer président d'un de ces clubs et il explique toutes les libertés nouvelles en les rattachant à l'Evangile, de sorte que la réunion se termine par des psaumes. On connaît d'ailleurs la grande œuvre chrétienne et sociale d'Oberlin (1).
D'autres groupes arrivent d'eux-mêmes à garder la tradition et la foi.
Les mélanges de religion, de morale et de critique sacrées, publiés à Nîmes en 1820, chez Vincent Mourgues (2), nous disent que, vers cette époque ou un peu plus tard, le consistoire de Paris, apprenant vaguement Texistence d'un groupe de protestants dans quelques villages du département de l'Oise, y envoie le pasteur adjoint Monod fils. Voici la substance de son rapport :
« Dans trois villages aux environs de Pont-Saint- Maxence, entre autres à Breuil-le-Vertet aux Ageux, il a découvert environ 120 protestants inviolablement attachés à leur foi, mais privés de tout culte et de tout service religieux depuis nombre d'années. Le seul rite qu'il n*ont jamais perdu est une cérémonie funèbre pour les morts, qu'ils enterrent dans leurs propriétés privées, n'ayant aucun cime-
(1) Maury, t. I, p. 240.
(2) Bibliothèque de la faculté de l'Eglise libre de Lausanne.