PHÉNOMÈNES DE CROISEMENT
tances considérables ou qu’assure une projection de poussière pollinique par l'ouverture élastique des loges. C’est là le premier degré, le plus simple et qui non seulement justifie l’exclusion définitive de l’un des sexes par l’autre, dans beaucoup de fleurs, mais qui semble démontrer aussi que ce procédé a dû être originairement le plus efficace et peut-être le seul, soit par suite de la rareté primitive des insectes, soit par le fait même de l’évolution, qui n’aurait donné naissance que tardivement et graduellement aux autres mécanismes de structure, si divers, si ingénieux et si délicats, auxquels les plus parfaites des Angiospermes ont élé redevables du bénéfice de la fécondation croisée. L'établissement d’une structure favorable au croisement, combiné avec l'intervention inconsciente des insectes, tel est le double moyen qui à fini par assurer les effets utiles de l’opération aux Angiospermes à fleurs demeurées hermaphrodites. Pour atteindre ce but, l’évolution végétale, de plus en plus active, a certainement donné naissance à une telle multiplicité de combinaisons, qu’elles dépassent de beaucoup, en nombre comme en efficacité, ce que cette même évolution a pu accomplir dans aucune autre direction du règne végétal, en le transformant et le perfectionnant peu à peu.
La structure florale a donc varié dans un but déterminé et Les insectes ont concouru inconsciemment à ce que ce but fût atteint plus sûrement. Il existe à cet égard une dépendance étroite et réciproque du monde des plantes et de celui des insectes, intimement liés au point de vue de leur commun développement. En effet, il est des substances, comme le nectar, qui, ne s’étant montrées que dans des fleurs déjà perfectionnées et relativement récentes, entraînent l'absence antérieure des catégories d'insectes qui vivent exclusivement de ces substances. Il a fallu qu’il existât des fleurs sécrétant le nectar pour que des insectes méliphages aient pu s’adapter à un pareil régime et se multiplier et, d’autre part, les fleurs contenant des sues mielleux et que fréquentent ces insectes sont, non seulement plus récentes que les autres, mais le plus souvent conformées de telle façon que leur fécondation exige pour s'effectuer l'intervention d’un insecte spécial. De là l’étroite connexion de ces deux catégories qui n’ont évidemment pu se précéder beaucoup dans le temps, l’une d'elles ayant été la cause déterminante de l’apparition de
l’autre, mais toutes deux ayant dû forcément se développer côte à côte, par suite d’une marche et de progrès enchaînés, sur lesquels nous insisterons en peu de mots. Mais les insectes, pris dans leur ensemble, ayant avec les plantes des termes de con- .nexion très divers, il faut nécessairement remonter plus haut que les suceurs de nectar pour mieux saisir le principe de cette influence graduellement acquise de l’un des règnes vis-à-vis de l’autre.
Il est des classes entières d'insectes dont l'influence est nulle sur la fécondation des fleurs ou du moins dont le rôle à cet égard est à peu près insignifiant. Il en est d’autres dont l’intervention partielle se trouve limitée à certaines espèces ou tout au plus à certaines familles; d’autres enfin, qui, se nourrissant exclusivement de sucs floraux, de la poussière pollinique ou du nectar, sont en même temps des agents actifs de croisement ou déterminent seuls la fécondation.
M. Müller, à qui nous emprunterons la plupart des détails qui suivent, dispose les catégories d’insectes dans l’ordre croissant de leur importance vis-à-vis des fleurs, soit sous le rapport du régime, soit en ce qui touche laptitude à faciliter la fécondation. Il place au dernier rang les Orthoptères et les Névroptères, puis les Hémiptères, plus haut les Coléoptères suivis des Diptères, audessus desquels vont se placer les Hyménoptères et enfin les Lépidoptères, les plus étroitement adaptés de tous, dans l'état parfait, à un régime exclusivement limité aux substances nectariennes, sécrétées par les fleurs, ceux de tous aussi, concurremment avec les Hyménoptères et les Diptères, dont l'intervention est la plus efficace pour amener la fécondation.
Or, nous n’avons qu’à jeter les yeux sur la faune des insectes du lias inférieur, observée soit en Suisse (Schambelen), soit dans le sud de l’Angleterre !, à une époque antérieure à l’apparition des Angiospermes, pour voir se confirmer d'une façon éclatante la disposition sérielle adoptée par Müller. Cette étude fait ressortir l’ancienneté des adaptations actuellement existantes et démontre l’absence des catégories adonnées de nos jours aux fleurs et dont l’évolution n’était pas encore inaugurée.
1. Voy. Heer, Le Monde primitif de la Suisse, trad. par Isaac Demole, 1572, p. 100 et suiv. ;