RAISON D'ÊTRE DES CIRCONSCRIPTIONS VÉGÉTALES
Ces ensembles partiels, simultanés ou successifs, qu'ils soient demeurés tels qu’ils étaient en se localisant pour la première fois ou qu’ils se composent, ce qui arrive le plus souvent, d'épaves ou d'éléments d'emprunt détachés d’autres associations diversement combinées entre elles, ces ensembles ont eu pourtant chacun à un moment donné leur raison d’être tirée de la présence de certaines conditions extérieures, relatives soit au sol, soit au climat, soit à l'exposition. L'action de ces influences n’a pu que s'accroître par l'isolement, ainsi que par la durée des phénomènes générateurs, jusqu’à imprimer à des collections entières de végétaux un cachet exclusif et général ; de même que les révolutions, en se succédant et se superposant, au moyen des emprunts qu’elles réalisent, des résidus qu'elles laissent et des vides qu’elles occasionnent, ont toujours fini par effacer, au moins partiellement, les résultats antérieurs, mais pour en produire de nouveaux.
Ce n’est pas tout, et à l’intérieur même des circonscriptions végétales dépendant de la distribution, variable selon les temps, du sol émergé, influencé par l’orographie et le climat, il existe encore pour les plantes des causes secondaires de différenciation qui n’ont été ni moins actives ni moins fécondes que celles dont nous venons de parler. Ces causes, d’une intensité inégale, mais destinées à toujours reparaître, dépendent de la « station », c’està-dire du milieu local, créé par les accidents du sol dans ce qu'ils ont de limité à un plus étroit espace. La nature physique du terrain, son exposition au sud ou au nord, abritée ou découverte, l'abondance ou la rareté, l’absence ou la permanence de l’eau, telles sont les principales de ces conditions de détail qui ont suffi pourtant de tout temps pour motiver la présence d’espèces plus particulièrement adaptées à chacune de ces circonstances et presque toujours d’une façon si étroite qu’elles ne sauraient survivre à leur disparition, à moins que par l’effet d’une adaptation d’une nature spéciale, il ne s’agisse d’une plante devenue elle-même cosmopolite. L'influence de la station, en entraînant une localisation et un fractionnement des formes végétales d’un pays, distribuées en un certain nombre d’associations partielles, adaptées aux accidents que nous venons d’énumérer, a contribué largement à la différenciation croissante du monde des plantes. Cette influence est de tous les temps et cependant il semble que
l'égalité originaire de la température et l’uniformité primitive de la surface terrestre soient un indice de la nullité presque complète de son action au début. Cette nullité aurait fait place à une importance toujours croissante, à mesure que le climat se diversifiait dans le sens de l’altitude et de la latitude et que les accidents du sol, en se multipliant, multipliaient aussi les divergences purement locales, autrement dit les stations et les expositions. — Ainsi, les deux phénomènes, l'un matériel et extérieur, l’autre purement organique, auraient marché d’un pas égal et la surface terrestre aurait possédé une végétation d'autant plus variée qu’elle présentait elle-même plus de diversité.
Les enseignements retirés de l'examen des plantes fossiles tendent à confirmer les données précédentes. — Pendant toute la durée des temps jurassiques, la flore européenne a très peu changé. Sauf d’imperceptibles variations, ce sont toujours les mêmes formes que l’on aperçoit d'un bout à l’autre de la période. De plus, on a constaté depuis longtemps une répétition ou, comme l’on dit, une récurrence de certaines associations végétales déterminées, qui reparaissent à plusieurs niveaux successifs, comme si le temps, après avoir mis de côté une collection d'espèces, prenait soin de la ramener combinée dans les mêmes proportions, mais faiblement modifiée. IL existe en outre une sorte d’alternance entre deux de ces ensembles récurrents, comme si l’un d’eux cédant la place à l’autre ne s'était effacé devant lui que pour le remplacer à son tour et être plus tard éliminé de nouveau par son antagoniste. Pourtant ce ne sont pas là des indices de substitutions absolues ni de révolutions générales, comme on a affecté parfois de le croire. Ge sont plutôt des signes de l'existence de deux associations distinctes, dues à la station et se montrant tour à tour selon la nature du gisement d’où proviennent les plantes que l'on examine. La composition de la roche fossilifère laisse bien entrevoir le vrai sens du phénomène. Tantôt effectivement ce sont des calcaires, ou des grès, c’est-à-dire des sédiments d'apport, entraînés de loin et résultant de l’action des courants, tantôt ce sont des schistes minces et marneux ou des feuillets charbonneux, déposés dans des bas-fonds et par des eaux tranquilles. Dès lors, tout s’explique et, dans l’un des cas, nous aurons des végétaux