PAUVRETÉ ET UNIFORMITÉ DE LA FLORE JURASSIQUE
végétal des temps jurassiques. Cette flore persiste toujours la même, avec des variations et des oscillations secondaires, jusqu’au moment de l’invasion des types angiospermiques. La mer change de place à plusieurs reprises; les terres de l’archipel européen primitif se soudent entre elles; l’espace continental s'agrandit, mais la végétation se maintient dans son uniformité jusqu’au delà de la période et l’on n’aperçoit de progrès bien sensible vers un nouvel état de choses, ni dans le néocomien ou l’urgonien, ni même dans le gault. Il faut s’avancer au delà et toucher au cénomanien avant de le voir se prononcer. Dans cette suite de myriades d'années, partant du rhétien pour aboutir à l’infracrétacé, aucune circonstance géographique ni climatérique ne s'était évidemment produite, qui fût de nature à provoquer un renouvellement de la flore; mais aussi l'énergie et la portée du mouvement novateur, coïncidant avec le cénomanien, se trouvent en raison directe et inverse de la longue durée du temps de repos. — Remarquons-le d’ailleurs d’une façon générale, si l’extension du sol continental favorise la marche et provoque l’émigration des types jeunes et plastiques, les types âgés, en possession du sol d’une région et que rien ne sollicite à sortir du périmètre de leur habitation, opposent leur masse à l'invasion venue du dehors. La forêt abandonnée à elle-même se défend; elle peut rester longtemps impénétrable aux nouveaux arrivants, surtout lorsqu’aucun agent perturbateur, comme l’homme, ne vient précipiter la perte des types vieillis, en détruisant des végétaux qui, une fois abattus, ne sauraient reprendre possesion des points d’où ils ont été chassés. À défaut de l’homme, des révolutions phytiques très accentuées, émersions ou immersions, terres séparées mises en communication, abaissements climatériques très marqués, peuvent seuls ouvrir à des végétaux envahisseurs la barrière et leur frayer le chemin. Le déclin rapide des types antérieurs devient alors la raison d’être de la substitution qui s’accomplit et qui peut, une fois inaugurée, aboutir à de rapides changements.
Il faut croire que, durant le cours de la période jurassique, il ne se produisit rien de pareil; que le climat, l’espace continental et l’orographie ne subirent pas de révolutions bien significatives, enfin que le refroidissement polaire ne s'était pas manifesté ou
n’avait pas fait des progrès assez sensibles pour motiver une rénovation des formes du règne végétal. Les occasions manquèrent ou ne furent pas assez décisives; de là l’immobilité du règne et sa persistance à comprendre toujours les mêmes éléments. Il n’en fut pas ainsi dans la période suivante et nous croyons que, d’une façon plausible, bien que conjecturale, les causes prochaines de la révolution qui s’opéra peuvent être déterminées.
Cette révolution, nous voulons parler de celle qui entraîna l'extension et la diffusion des Angiospermes, plus spécialement des Dicotylées, se réalisa simultanément dans les deux hémisphères, au centre de l'Amérique nord, comme au cœur même de l’Europe et aussi dans le Groënland. C’est là une première donnée indiquant que le phénomène eut lieu sous l'influence et par l'intermédiaire de la région aretique et qu’il coïncida, soit avec un abaissement climatérique, soit avec des connexions continentales en rapport avec la marche que suivirent alors les Angiospermes en pénétrant partout ‘et s'étendant plus loin vers le sud qu’elles ne l’avaient encore fait, au sortir de la région mère d’où elles provenaient pour en rayonner dans plusieurs directions.
L'absence même de ces Angiospermes, soit dans la Sibérie orientale, soit dans le Spitzberg et le Groënland, dans les âges immédiatement antérieurs au cénomanien, tend à prouver également que ces plantes n’ont pas eu leur premier berceau dans l'extrême nord, mais qu’elles s’y sont répandues à peu près en même temps qu’en Europe et en Amérique. Il semblerait done qu’à ce moment, les Dicotylées fussent venues d’une région intermédiaire à ces trois points et ayant des connexions avec ceux-ci, de manière à communiquer par eux avec tous les autres. Il est remarquable d’avoir à constater que la date de cette diffusion concorde justement avec celle à laquelle se rapportent les premiers indices assurés du refroidissement des régions polaires et de la différenciation des climats dans le sens des latitudes. Ainsi, connexions continentales avec une terre située de manière à favoriser l'immigration en Europe, au Groënland et en Amérique des Angiospermes primitives, peut-être propagées au sud de leur pays natal à la faveur de chaînes de montagnes facilitant leur extension, et abaissement de la température dans le sens des latitudes, manifesté pour la première fois d’une manière