Voir M. Rouanet, Revue Socialiste, septembre
que s'accentuer par la concurrence électorale. Evidemment, dès qu'on s'adressait aux électeurs, la décomposition devait commencer, car ceux-ci se préoccupent non de métaphysique socialiste, mais d'intérêts immédiats, variables selon les milieux, et les candidats rivalisent de zèle à les satisfaire.
Au élections municipales de 1881, où ils commencèrent à gagner des voix, les socialistes présentèrent des candidats opposés. A Paris, Brousse, étalon, Jolïrin, Fournière rendent le programme responsable de l'échec du parti, et réclament pour chaque localité la liberté de profession de foi. L'élection de Jofïrin, à Montmartre, où celui-ci fut violemment accusé d'avoir atténué les exigences du parti, amena un schisme au congrès de Saint- Étienne (1882). La majorité des délégués ne voulut point légitimer l'influence croissante des disciples de Karl Marx, et obligea ceux-ci à former un nouveau parti ouvrier français. Ouant aux premiers, dirigés par ^I. Brousse, on leur donna le nom de possibilistes, parce qu'ils semblaient parfois s'attacher plutôt à des réformes graduelles et partielles qu'aux principes généraux et à l'action révolutionnaire \
Enfin d'autres socialistes, ^I. Deville, M. Fournière, M. Bouanet, éprouvent le besoin de deve-
. i. Les possihilistes se divisent eux-mêmes, au eongrès de Chàtellerault, en deux fractions, Lune intransigeante, surtout composée d'ouvriers manuels (les allemanistes), l'autre plutôt radicale socialiste. En 1896, une nouvelle scission se déclare parmi les allemanistes. Rien n'est plus fastidieux que l'histoire de ces querelles et de ces divisions.
nir indépendants de la tyrannie des sectes. Les deux derniers se rattachaient à Fécole de Benoît Malon qui, tout en acceptant la théorie de l'évolution de Karl Max, reprend la phraséologie humanitaire et sentimentale des socialistes français, prétend réconcilier le réalisme avec Tidéalisme dans un socialisme intégral, et, en adoucissant la théorie de la lutte de classes, prépare les alliances '"lectorales avec les radicaux bourgeois.
Bientôt le parti ouvrier, dirigé par Guesde et Lafargue, à mesure qu'il trouve accès dans le corps électoral, se départ de la tactique intransigeante déjà abandonnée par les possibilistes et les indépendants. Il jette lanathème sur les anarchistes : en étroite communion d'idées avec les marxistes allemands, il exige qu'on exclue ces dangereux compagnons des partis socialistes de tous les pays. Aux congrès internationaux de Paris en i88ij, où lut décidée la démonstration du V mai en faveur de la journée de huit heures, à Bruxelles en 1891, à Zurich en 189.3, à Londres en 1896, éclatent les divisions des socialistes français.
La prédominance exclusive de l'action électorale, et les dissensions des sectes écartent de plus en plus le mouvement syndical du mouvement socialiste. Les syndicats ont été officiellement reconnus par la loi de i884, qui abolit la loi de 1791, et fortifie à la fois les unions de patrons et les unions d'ouvriers ; les syndicats ouvriers grouperont bientôt plus de ^oo.ooo travailleurs. Les bourses du travail favorisent la constitution de
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groupes corporatifs locaux : les anarchistes prennent dans les syndicats la place des politiciens et poussent les ouvriers organisés à l'action indépendante et à Tautonomie. Ils arborent le drapeau de la grève générale, en opposition à la formule politicienne de la Conquête des pouvoirs publics par le bulletin de vote : ils amènent au Congrès de Nantes (1894) la scission des syndicats et du parti guesdiste. En fondant au Congrès de Limoges (1896) la Confédération générale du travail, les syndicats tentent d'organiser une force indépendante par le groupement fédératif et l'action des grèves de plus en plus étendues.
Les socialistes des diverses sectes avaient commencé à obtenir des voix dans le corps électoral dès 1881. Les possibilistes étaient entrés dans le Conseil municipal de Paris. Les guesdistes prenaient pied dans quelques villes manufacturières du Nord.
Aux élections de i885, quelques socialistes entraient au Corps législatif, grâce à l'alliance des radicaux : c'étaient MM. Antide Boyer et Clovis Hugues, un ancien mineur, M. Basly, M. Camelinat, ancien directeur de la Monnaie pendant la Commune. On recueillait le premier fruit des alliances électorales.
La crise du boulangisme mettait bientôt en conflit aigu les différentes fractions de la bourgeoisie. Aux élections de 1889, les plus modérés parmi les socialistes s'allièrent aux opportunistes; d'autres restèrent neutres entre les deux camps.
prêts à lirer parti du moindre trouble. Toutefois, les électeurs du Nord et de Paris, parmi lesquels les socialistes recrutaient le plus d'adhérents, votaient en masse pour le général Boulanger. Les élus socialistes formèrent à la Chambre un groupe séparé. A la suite des événements de Fourmies, en 1891, l'un des principaux meneurs, M. Lafargue, était envové au Palais-Bourbon.
Maintenant que le suffrage universel leur ouvrait les voies, les marxistes du parti ouvrier fran<ais s'attachaient de plus en plus aux reformes pratiques. Ils élaboraient un programme municipal réformiste, et, aux élections municipales de i8q2, i's entraient dans vingt hôtels de ville, a Boubaix, Montluçon Marseille, Toulon, >ar-
bonne, etc.
Après les grandes villes, toujours en croissance et de plus en plus industrielles, il sagit de conquérir les campagnes sans lesquelles on ne pe^t rien. Ce sont les paysans, soldats de Bonaparte qui ont mis fin à la première révolution; ce sont eux encore qui, par leurs votes ou leurs baïonnettes, ont arrêté le mouvement de 1848 et de 18/ 1. 11 s'agit de les gagner par des promesses positives Les circonstances sont favorables. Par suite de rabaissement du fret et de la production sans cesse accrue des céréales, l'agriculture va se trouver exposée, comme l'industrie, à la concurrence universelle. Le protectionnisme des propriétaires doit avoir pour conséquence celm des ouvriers agricoles... Ou éteindra les dettes des petits pav^ans. L'expropriation collective du sol ne lou-
chera que les gros propriétaires et, en attendant, l'impôt sera payé par les riches. Le congrès de Marseille (septembre 1892) élabore tout un programme touchant les fermages, les impôts, les droits de mutation, etc.
C'est auxélections générales de 1898 que le socialisme français conquiert le droit de cité parmi les partis politiques. Jusqu'à cette date, il avait pour ainsi dire vécu en marge de la vie parlementaire.
Après le boulangisme et la défaite des partis monarchiques, la République est indiscutée. Cvest sur les questions sociales que vont se livrer désormais les batailles électorales, puis parlementaires.
D'une part les ralliés se rapprochaient des éléments modérés de l'opportunisme et préparaient ainsi la majorité de M. Méline. Un autre parti avancé allait se constituer avec les radicaux et les socialistes.
Auxélections de 1893, les éléments républicains extrêmes, pour supplanter les opportunistes, puis un certain nombre de radicaux socialistes, dirigés par M. Millerand et Tex-modérélM. Goblet, s'allièrent aux socialistes pour marcher au scrutin.
La coalition fit enlrer à la Chambre une quarantaine de socialisles. On comptait que les candidats socialistes avaient recueilli dans le pays 600.000 voix. Parmi les élus se trouvaient M. Guesde, M. Deville, M. Jaurès, professeur d'université, hier encore centre gauche des plus modérés, M. Millerand, M. Viviani.
Le premier résultat fut d'imprimer une physio-
nomie très différente à l'opposition socialiste.
Les questions sociales étaient à l'ordre du jour, tous les partis commençaient à s'en occuper. La droite comptait quelques socialistes chrétiens, entre autres l'abbé Lemire.
Parmi les républicains libéraux, M. Paul Deschanel fut l'un des premiers à comprendre la nécessité d'une politique sociale.
Les socialistes les plus qualifiés firent à la tribune des expositions doctrinales. Ils intervenaient dans tous les débals en faveur des revendications ouvrières, de la protection du travail. Vers la fin de la législature, M. Jaurès, M. Deville engageaient contre M. Méline et M. Deschanel un long débat sur la question agraire; ils se montraient les défenseurs ardents de la petite propriété.
Pendant les six mois qu'avait duré le ministère radical de M. Bourgeois, on avait assisté à un spectacle nouveau : les socialistes révolutionnaires étaient devenus des ministériels fervents.
L'expérience poursuivie au l^alais-Bourbon se continuait dans d'importantes communes par la gestion des municipalités socialistes. Aux élections municipales de mai i8(j6, les socialistes continuèrent leur conquête des grandes villes commencée en 1892.
Le socialisme entrait ainsi en voie d'adaptation à la République et au suffrage universel. Ce changement de tactique devait avoir sa répercussion sur l'organisation et les doctrines.
Le groupe qui s'était constitué à la Chambre au
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lendemain de 1898 était ouvert sans conditions à qui prenait la vague épithète de socialiste. On sentit bientôt la nécessité de fixer au parti des frontières doctrinales.
Il s'agissait de réunir sous une même enseigne teintée de rouge des formules élastiques quant aux principes.
Ce fut l'œuvre de M. Millerand au banquet de Saint-Mandé, à la suite des élections municipales de mai 1896. Il déclare que le parti vise à Fabolition|du régime capitaliste afin de mettre un terme à rexploitation de Thomme parThomme. Pour cela le prolétariat organisé en parti de classe doit conquérir le pouvoir politique. L'État démocratique sera conduit à transformer peu à peu les différentes catégories de moyens de production et d'échange, dans la mesure où elles seront mûres pour Tappropriation sociale. (C'est la théorie de M. Brousse sur les services publics.) Enfin M. Millerand déclarait Tentente internationale des travailleurs nécessaire à la réalisation de ces buts. Il s'abstenait de prononcer le mot de révolution. Il donnait un jour aux socialistes le conseil (( d'avoir peur de faire peur ». Un schisme faillit se produire parmi les socialistes de la Chambre sur le programme de Saint-Mandé. 26 députés seulement signèrent la déclaration collectiviste, contre 7 abstentions et 10 absents.
L'affaire Dreyfus semait dans les rangs de la bourgeoisie les mêmes divisions et suscitait les mêmes luttes que le boulangisme : ces divisions se
reflétaient dans le parti socialiste. Quelques-uns se ralliaient aux nationalistes. Les guesdistes et les blanquistes gardaient une attitude expectante. D'autres enfin, à la suite de M. Jaurès, se jetaient à corps perdu dans lagitation dreyfusienne, autant pour la revision du procès que contre le haut commandement qu'il s'agissait d'atteindre.
L'Union socialiste à la Chambre se trouvait ainsi disloquée. Aux élections de 1898, on ne publiait aucun manifeste. Les indépendants marchaient au scrutin avec les républicains dreyfusistes.
Après les élections, le parti, comprenant 37 membres et comptant 900.000 voix dans le pays, coupait sa queue boulangiste, nationaliste et antisémite. En juin 1898, à une grande réunion du Tivoli-Vauxhall, M. Jaurès, qui avait échoué à Carmaux, faisait acclamer l'union sociahste et passait ainsi sur la tête des sectes organisées. Il y avait là en germe de nouvelles dissensions.
L'élection de M. Loubet à la présidence de la République en 1899 et l'agitation nationaliste amenèrent un rapprochement plus étroit entre les répubhcains de gauche, les radicaux et les socialistes, pour la défense de la République, soi-disant menacée. Les diverses fractions socialistes formèrent en dehors de la Chambre un comité de vigilance, puis un comité d'entente. C'était un premier pas vers Tunité.
L'entrée de M. Millerand dans le ministère de M. Waldeck-Rousseau aux côtés du général de Galliffet, l'un des vainqueurs de la Commune, servit de prétexte à une rupture éclatante entre
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M. Guesde, allié de M. Vaillant d'une part, et M. Jaurès et les indépendants de l'autre. Ceux-ci en appelèrent habilement à un congrès destiné à fonder Tunité socialiste.
Ce congrès était formé à la fois par les délégués des sectes organisées et des comités électoraux. Les syndicats s'abstinrent d'envoyer des représentants, laissant à l'assemblée le caractère politique et semi-bourgeois. Au congrès, l'unité fut imposée aux chefs dissidents par les soldats ; on vota des motions transactionnelles, blâmant l'entrée d'un socialiste dans un ministère bourgeois, tout en la tolérant dans certains cas. On s'abstenait de discuter la question Dreyfus, de définir la lutte de classes, l'internationalisme, le collectivisme, sujets sur lesquels on ne pouvait s'entendre qu'à la condition de les laisser dans l'indéterminé. On proclama une fois de plus que le parti ne visait la conquête des pouvoirs publics que pour accomplir légalement la Révolution et exproprier le capitalisme. — On organisait le parti unifié en le soumettant à un comité général, émanation des congrès annuels, et composé des représentants des organisations, des fédérations départementales, des syndicats (absents) et des coopératives, proportionnellement à leur importance respective.
Le comité, où dominaient les guesdistes, entrait bientôt en conflit avec la majorité des députés socialistes à la Chambre, plus soucieux de plaire à leurs électeurs qu'à ce comité absolutiste. Certains députés socialistes se montraient ministériels au point de condamner le collectivisme. Une
scission semblait de nouveau imminente entre les chefs rivaux.
Aux élections municipales de mai 1900, lunion était encore plus étroite entre républicains radicaux et socialistes, et s'ils ont perdu Paris, les alliés ont conquis de nouvelles villes. Le centre de gravité du mouvement socialiste s'est transporté dans la province.
Malgré d'éternelles divisions, l'armée socialiste, sous l'iniluence de l'extension industrielle, de la crise agricole, de la propagande incessante, n'a cessé de croître. L'accession de M. Millerand au ministère marque que le socialisme est entré dans la phase non seulement d'adaptation au développement de la démocratie, mais d'exploitation de la puissance politique dans le sens du socialisme d'État; comme tel, il rallie les intellectuels de la bourgeoisie, avocats, universitaires, etc., trop pressés peut-être de s'attribuer un rôle dirigeant.
M. iMillerand a collaboré activement à la protection du travail, à l'extension de l'action autonome des syndicats. Mais il n'a fait en cela que continuer l'œuvre de ses prédécesseurs opportunistes et radicaux '. Il a étendu le vote corporatif
1. Loi du 21 mars 1884 sur les syndicats, du 8 juillet et du l^'" août 1890 sur les délégués mineurs, — du 29 juin 1894 et du U"» juillet 1896, sur les Caisses de retraite des mineurs, — du 9 avril 1898, sur les accidents du travail. A l'actif de M. Millerand, on peut compter le décret du 10 août 1899, sur les conditions du travail, le récent décret introduisant les délégués ouvriers dans le conseil supérieur du travail (fondé le 22 janvier 1891), la réorganisation de lOffice du Travail fondé le 20 juillet 1891). etc.
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(inauguré par la loi sur les délégués mineurs) au Conseil supérieur du Travail, refondu FOffice du Travail, introduit dans le cahier des charges des travaux publics des clauses de minimum de salaire et de journée normale, organisé les conseils du travail.
En même temps son langage s'est singulièrement atténué. Il est allé jusqu'à nier la lutte de classes.
En trente ans le sociahsme est passé de l'état de secte à celui de parti d'opposition, puis de parti de gouvernement, et cela permet de mesurer le chemin parcouru ^.
2. Pour la bibliographie générale du socialisme, voir l'ouvrage de Stammhammer, léna, G. Fischer.
Pour le mouvement social en France, voir Van den Osten : Die Fachvereine und die soziale Bewegung in Frùnkreich. lahrbuch de SchmoUer, 1891,