JUSOUAU CONGRÈS INTERNATIONAL DE
Au lendemain de la Commune, lorsque les syndicats commencent à se former, Tesprit de ces nouveaux groupements, délivrés de l'influence des révolutionnaires, est identique à celui du. iManif es te des Soixante^ qui fut la première grande manifestation ouvrière depuis i848. « Les ouvriers, disentils, ont besoin de la direction de la bourgeoisie, qui, de son côté, ne peut se passer des ouvriers. » Ils aspirent à l'union des classes, au règlement pacifique de toutes les questions pendantes entre patrons et ouvriers. L'émancipation des travailleurs se fera par le crédit mutuel, la coopération libre, l'intervention de l'État. Ils se proposent de clore l'ère des grèves. S'ils adoptent le principe des candidatures ouvrières, ce n'est point en vue de la conquête des pouvoirs publics par la classe salariée, mais pour faire parvenir aux gouvernants la plainte des ouvriers.
Telles sont les tendances qui se font jour au Congrès de Paris (1876), au Congrès de Lyon
(1878), et clans les rapports des délégués ouvriers aux expositions de Vienne (1873), et de Philadelphie (1876), au grand mécontentement des Communeux réfugiés à Londres, qui accusaient les syndicats d'abjurer la Révolution.
On reconnaît dans ces congrès ouvriers l'esprit du socialisme de Proudhon, le seul théoricien sorti lui-même de la classe ouvrière.
Mais il allait être combattu par une autre théorie et une autre tactique qui avait fini par triompher dans les congrès de l'Internationale, celle de Karl Marx.
Le livre du Capital, que Marx a publié en 1867, a exercé la môme influence qu'au siècle dernier le Contrat social de Rousseau. Ce qui le distingue de ses prédécesseurs, auxquels il a fait d'ailleurs beaucoup d'emprunts, c'est qu'il introduit dans le socialisme ridée hégélienne d'évolution, et l'idée darwinienne de concurrence vitale. De même que les espèces animales, les classes sociales luttent entre elles, et c'est, à chaque époque, la classe la mieux adaptée au mode de production, et par conséquent la plus forte, qui est destinée à supplanter les autres classes jusque-là dominantes.
La concentration fatale des industries et des richesses d'une part, et la prolétarisation croissante des masses, d'autre part, séparent le monde en deux classes irréconciliables. Par le nombre, par l'organisation, par la puissance politique dont elle parviendra à s'emparer, la classe prolétarienne est assurée du triomphe : les expropriateurs seront expropriés. Marx se moque de l'idée de jus-
tice, mais il la satisfait indirectement. Le capital, daprès lui, ne s'est formé que par le travail d*autrui, la plus-value que le patron s'attribue indûment. — Par une contradiction flagrante à la loi d'évolution et d'éternelle lutte, il annonce que le monde se figera dans le collectivisme et que les classes seront abolies.
En même temps qu'il rejette avec un suprême dédain les illusions mystiques de fraternité humanitaire qui hantaient les socialistes français jusque derrière les barricades de 1848, Marx avait donné dès 1847 ^^ formule de la « guerre des classes ». Comme Bismarck, il fait appel à la Force, accoucheuse des sociétés.
Le parti social-démocrate allemand s'était organisé selon les vues de Karl Marx, et, après la guerre de 1870, le centre de gravité du socialisme passait de France en Allemagne. De même que la France refaisait son armée sur le modèle du vainqueur, un petit groupe de socialistes français, en rapport avec Marx et Engels, tentaient de prendre modèle sur la démocratie d'outre-Vosges pour fonder un parti socialiste en France.
C'étaient des hommes nouveaux et appartenant à la bourgeoisie, étudiants comme M. Deville et M. Brousse, journalistes comme M. Guesde, docteurs comme M. Paul Lafargue, gendre" de Karl Marx. Ils répandirent leurs idées dans une petite feuille, L'Egalité, à partir de 1877. Traduits devant les tribunaux en 1878 pour avoir tenté de réunir, à l'occasion de l'Exposition, un congrès international, ce leur fut une occasion de se
j. BOURDEAU. — Évol. du social. 3
révéler au public. Ils lancèrent un manifeste de Sainte-Pélagie, puis M. Guesde commença sa propagande en province.
Alliés aux anarchistes et aux hommes de la Commune, qui commençaient à rentrer après la première amnistie, résultat de l'élection de M. Grévy à la présidence et de la victoire des républicains, ils tentèrent au congrès de IMarseille (octobre 1879) de s'emparer de la seule force organisée, les syndicats ouvriers, et de les faire servir à leurs buts révolutionnaires; ils a leur enfoncèrent dans la gorge, jusqu'à la garde, un programme collectiviste ». Ils avaient obtenu la majorité en opposant des groupes socialistes sans consistance, et d'un nombre d'adhérents parfois infime, aux groupes corporatifs.
Ainsi que tous les partis naissants, les meneurs outraient la théorie et la tactique. Ils n'admettaient aucun compromis possible avec les autres partis : capitalistes et ouvriers, bourgeois et prolétaires, formaient deux blocs irréductibles, destinés à se heurter. S'ils n'allaient pas jusqu'à repousser absolument, comme les anarchistes, l'action électorale, du moins ils estimaient que la tribune de l'Assemblée ne pouvait servir que pour la propagande, pour une mise en demeure révolutionnaire à la bourgeoisie d'avoir à vider la place. Vis-à-vis des élus socialistes eux-mêmes, on devait prendre les plus grandes précautions, leur imposer le mandat impératif, disposer en partie de leur traitement. Il ne fallait presque rien attendre de l'action légale et parlementaire. Les socialistes
marxistes ne répudiaient aucun des moyens violents que « la science pouvait mettre à leur disposition ». Ils ne se distinguaient par là ni des anarchistes ni des blanquistes^
L'unité du parti socialiste français semblait constituée au congrès de Marseille. Mais presque aussitôt la dissension éclatait entre les chefs, dont les troupes étaient plutôt des escouades.
Le programme, rédigé à Londres avec le concours de Karl Marx, était attaqué par les vétérans de l'anarchie internationale, les Caffîero, les Malatesta, qui se gaussaient fort de « la mise en demeure révolutionnaire », et reprenaient contre les marxistes l'opposition de Bakounine contre Marx, qui avait hâté la dissolution de l'Internationale après 1871. Les Guesde, les Brousse, les Lafargue sont des jacobins terriblement autoritaires, qui ne s'accordaient platoniquement avec la tactique anarchique de violence immédiate qu'à cause de l'indifférence du suffrage universel, des élections encore conservatrices.
D'autre part, les revenants de la Commune, les Lucipia, les Longuet, les .lourde, étaient mécontents de voir un parti socialiste se former sans eux et en dehors d'eux. Etrangers au marxisme, ils se contentaient de dresser une liste de réformes plus ou moins radicales.
Le programme même servit de prétexte aux rivalités inexpiables des chefs du nouveau parti, Guesde et Paul Brousse, rivalités qui ne firent