‹ L'évolution du socialismeChapitre 11 sur 78 · THÉORIES ET ÉCOLES SOCIALISTES CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

THÉORIES ET ÉCOLES SOCIALISTES CONTEMPORAINES

Le mot de socialisme est fort vague, et ne représente pas toujours le môme groupe d'idées. On ne peut guère en donner que des définitions historiques. La signification a beaucoup varié en ce siècle : il a un sens différent selon les pays et les écoles. Il exprime des tendances très variées, mais qui dépassent l'idée de progrès social, de réforme sociale, qui visent à transformer, à abolir l'ordre social actuel, la propriété privée, la famille, par des moyens légaux ou violents.

L'importance du socialisme vient de ce fait qu'il est sorti du domaine de la spéculation, pour entrer dans la pratique. Les sectes, autrefois composées de quelques adeptes, ont fait des recrues à l'usine, à l'atelier, sur la place publique ; elles ont des représentants dans les parlements, disposent même du pouvoir dans les municipalités.

Elles représentent plus ou moins fidèlement les sentiments, les aspirations des classes laborieuses.

Or ces classes, après de durs combats, ont obtenu tous les droits politiques. Par suite de la conquête du suffrage universel, Taxe du pouvoir a été déplacé, il passe aux mains des foules : c'est le chœur qui occupe maintenant le devant de la scène : rois et ministres n'apparaissent plus qu'avec des rôles de comparses. En conséquence, la lutte des « masses contre les classes », jusque-là sourde et latente, s'avance au premier plan. Au xv!** siècle s'agitaient entre les peuples les questions religieuses; au xvnr siècle c'étaient des questions politiques qui se débattaient entre des classes d'accord sur le principe de propriété privée, sinon sur les applications. Aujourd'hui les querelles purement politiques ont perdu de leur acuité, la liberté démocratique est assurée. Une sorte de nécessité, en dehors des théories, amène les gouvernements à intervenir de plus en plus dans l'organisation de la production économique, qui devient la préoccupation principale. Libres au point de vue politique, les classes laborieuses les moins favorisées se trouvent asservies au point de vue économique, qui leur importe le plus. Maîtresses par droit de suffrage, elles se prétendent esclaves en fait et ne songent qu'à se servir des armes qu'on leur a données pour s'affranchir, transformer la société à leur avantage, selon des théories qui découlent de leurs instincts, de leurs souffrances et de leurs rêves ^ On entrevoit le danger extrême qui peut en

\. John Slnart-Mill. Le Socialisme.

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résulter. Des questions fondamentales de Tordre social sont débattues entre des partisans de nouveautés et des adversaires de tout changement parfois également ignorants. Les premiers peuvent occuper le pouvoir et soumettre toute la nation à des expériences meurtrières.

Disons enfin sans exagération que, sur cinquante députés socialistes à la Chambre, il y en a peut-être une douzaine qui sachent exactement ce qu'ils entendent par socialisme et qui soient capables de l'expliquer clairement. Ceux-là mêmes qui appartiennent à des sectes fondées sur des théories se reprochent mutuellement leur ignorance. Ajoutons, pour être juste, que M. Say adressait le même reproche à la jeunesse libérale vis-à-vis des socialistes, et lui faisait un devoir pressant de s'instruire.

Le socialisme instinctif. — La plupart des socialistes, même parmi les meneurs, sont socialistes d'instinct, le socialisme est pour eux une formule énergique de mécontentement et de révolte.

Le progrès de la civilisation a accumulé d'immenses richesses et n'a pas résolu le problème de la pauvreté. C'est la thèse que Henry George a soutenue avec grande éloquence. La société se divise en riches oisifs (contre lesquels on déclame en soupirant secrètement après leur richesse et leur oisiveté) et en pauvres laborieux. Le petit nombre seul se tire d'affaire. Dans la concurrence acharnée, chacun ne songe qu'à soi, et le fort écrase le faible. Ce n'est pas le plus honnête qui a j. BOURDEAU. — Évol. du social. 4

le plus de chances de réussir, c'est celui qui possède le plus d'énergie, d'habileté, parfois le moins de scrupules. Il n'est pas aussi avantageux d'être honnête, que de monter de quelques échelons dans la société. Les ouvriers réduits à leurs salaires ne peuvent suffire à leurs besoins moraux et matériels. La grande industrie, avec le travail de la femme et de l'enfant, détruit la famille. Les salaires n'ont rien d'assuré : les crises industrielles amènent le chômage. La vieillesse de l'ouvrier est souvent sans ressources : il ne lui reste que l'hôpital. Mettez en contraste les profits du capital, les revenus de l'oisif. Tel est le résultat de la concurrence ^qui livre le faible au fort. C'est la guerre de tous contre tous.

Ceux qui tiennent ce langage ne voient de remède que dans l'établissement d'une société où la concurrence et la propriété privée seront abolies. Ils ne songent pas à se demander si les choses n'allaient pas encore plus mal autrefois et si le remède ne serait pas pire que le mal.

Enfin les foules pénétrées de ces idées ou plutôt de ces sentiments sont infectées de la grande superstition politique, si bien analysée par Spencer, sur la souveraineté du peuple, sur le droit divin des parlements, sur leur omniscience, leur omnipotence, qui donnent à ces nouveaux oints du Seigneur la possibilité de guérir les écrouelles sociales.

Au-dessus de ce socialisme vague et instinctif, il y a un socialisme théorique, œuvre de docteurs d'une culture spéciale et générale très étendue, et qui prétendent assurer aux aspirations popu-

laires une rigueur scientifique. C'est ce socialisme qu'il importe d'étudier et d'élucider, sans animosité, s'il se pouvait, sans parti pris, afin de démêler ce qu'il peut avoir de conforme ou de contraire aux lois générales qui régissent les sociétés.

La tâche n'est pas aisée. Comme l'économie politique, le socialisme compte de nombreuses écoles, ce qui tendrait d'abord à prouver que pas plus que la science économique, la science socialiste n'est achevée, n'ofîre de solutions définitives incontestables, et qu'elle se trouve encore dans le devenir. Du moins chaque école économique présente un ensemble de doctrines parfaitement liées sur toutes les questions. S'il vous plaît de les critiquer, vous n'avez qu'à ouvrir M. Paul Leroy-Beaulieu, M.Yves Guyot,M. Gide, M. Rambaud. Avec les socialistes vous ne recueillez que des membres épars, des brochures dispersées, des articles de revues, çà et là quelques volumes, et vous reliez le tout tant bien que mal. Il vous faut lire le Capital de Marx, les commmentaires et résumés qu'en ont donnés ses disciples, par exemple M. Gabriel Deville : Les Principes socialistes du même auteur ; le livre sur La I^ropriété de M. Paul Lafargue, fait en contradiction avec M. Yves Guyot; Le Devenir social^ revue savante presque exclusivement consacrée à l'examen et au développement des doctrines de Karl Marx, à l'élaboration d'une sorte de néo-marxisme* :

1. Le Devenir social a cessé de paraître, d'autres revues se sont fondées depuis : Le Mouvement socialiste, Les Cahiers 'le quinzaine, etc.

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la Revue socialiste^ plus attachée à suivre le mouvement socialiste qu'aux ithéories pures, et qui continue Fesprit éclectique et synthétique, les tendances idéalistes de son fondateur, Benoît Malon; enfin une foule de brochures dont Ténumération serait trop longue, et qu'il n'est pas toujours aisé de se procurer \

A l'heure présente, il existe en France quatre écoles socialistes, qui ont des origines mêlées, et où se retrouvent certains traits de diverses races : le socialisme expérimental s'est surtout développé en Angleterre ; le marxisme a eu l'Allemagne pour foyer; le socialisme idéaliste est spécial à la France; enfin l'anarchisme porte l'empreinte slave de son fondateur Bakounine qui l'a renouvelé de Proudhon : il s'est surtout répandu, dans les pays latins, en France, en Espagne et en Italie.

Le socialisme expérimental. — Les socialistes de cette école croient peu au bienfait des subites organisations : ils ont plus de confiance dans les améliorations successives. Il ne leur semble guère pratique de commencer de propos délibéré par confisquer toute propriété, d'établir en un mot Fanarchie, sans opinion déterminée sur la forme et le fonctionnement de la société nouvelle, surtout sans essais préalables. Gela ne veut pas dire que beaucoup parmi eux ne songent pas à transformer la société actuelle, à écarter la concur-

1. Voir la bibliothèque de la Revue socialiste, du Parti Ouvrier, du Socialiste, etc.

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