Service publics et socialisme^hvochuve. Pariai, OrioL
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l'État, en atténuant les maux de la concurrence, retardent l'émancipation finale : autrement dit, pour que tout aille mieux, il faut que les choses aillent de mal en pis, révolution d'abord, services publics ensuite.
Le langage et les théories des marxistes se sont modifiés depuis qu'ils ont pénétré eux-mêmes dans les corps élus, qu'ils se sont emparés des municipalités de grandes villes, et qu'ils ont procuré à M. Brousse ce triomphe d'appliquer en partie des théories jadis si méprisées, tout en les déclarant encore aujourd'hui insuffisantes.
Les marxistes poursuivent un but bien plus hardi. Il s'agit pour eux de s'emparer du pouvoir, afin que les classes ouvrières — ou eux, en leur nom — prennent possession de toute la propriété du pays, de toutes les forces productives, et en disposent pour le bien général.
Le marxisme est l'expression authentique du socialisme moderne. Il forme comme une synthèse des théories socialistes antérieures, auxquelles il s'est substitué. Il diffère des anciens systèmes en ce qu'il n'est pas seulement une critique de l'ordre économique actuel, mais une explication de son évolution nécessaire, une prévision de sa courbe future. Il formule une nouvelle conception de l'histoire.
Tandis que les Anglais sont portés par leur nature d'esprit vers l'empirisme, les Allemands rattachent leurs idées, sur toutes les questions, à une philosophie générale de l'homme et de la nature.
Le système auquel Marx a laissé son nom, mais
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qui est autant l'œuvre d'Engels que la sienne propre, n'est pas sorti tout armé de leurs cerveaux, bien qu'il soit admirablement lié. Il a ses racines dans le socialisme français antérieur, en partie dans Proudhon, pourtant si dédaigné par eux, dans l'hégélianisme et dans l'observation des classes ouvrières en Angleterre. Mais ce système présente une unité parfaite. A Hegel, ses auteurs ont emprunté la formule d'évolution, de devenir perpétuel. Il n'y a rien de fixe, de sacré, d'immuable dans l'humanité, non plus que dans l'univers : famille, propriété, religion sont toujours en métamorphose. La loi de ces changements doit être recherchée non dans des idées, mais dans la constatation des faits matériels, dont les idées ne sont que le reflet dans l'esprit de l'homme ; et par là le marxisme substitue à l'idéalisme de Hegel le matérialisme de Feuerbach. La réalité pour l'homme, ce sont ses premiers besoins économiques. Son intérêt suprême, primordial, consiste dans la satisfaction de ces besoins. C'est la lutte pour la vie, comme l'a prouvé Darwin pour le monde animal, lutte entre les peuples, les classes et les individus, lutte tantôt sourde et sournoise, tantôt éclatante, mais presque toujours impitoyable, amère, méchante, qui est le mobile de l'évolution, le premier facteur du progrès.
Au fond de toute sociologie, il y a une psychologie. Celle de Marx est aux antipodes de la croyance de Rousseau en la bonté native de l'homme ; elle se rapproche de la thèse de ce dédaigneux aristocrate, La Rochefoucauld, lorsqu'il
ramène tout à l'intérêt. Vous feriez hausser les épaules à un marxiste, si vous lui disiez que la question sociale est au premier chef une question morale. Cette thèse caractérise le socialisme utopique, chrétien, philanthropique. Le marxisme toutefois, ne fait pas profession d'immoralité, il est simplement amoral^ au même titre que l'économie politique. Il ne prêche pas ce qui devrait être, il se borne à constater, à interpréter ce qui est.
La lutte universelle, inévitable, des intérêts crée des unions, des groupes d'intéressés, des classes sociales, en conflit les unes avec les autres, pour s'emparer du pouvoir, afin de favoriser leurs intérêts économiques aux dépens des autres classes. C'est à Augustin Thierry, à Guizot, que Marx a emprunté sa théorie de la lutte des classes : ces historiens ont prouvé que tout le développement de l'histoire depuis la fin du moyen âge se ramène à l'antagonisme de la bourgeoisie et de la noblesse et s'achève par la victoire de la première. Depuis i83o, la bourgeoisie voit se dresser en face d'elle une classe nouvelle, celle des prolétaires, créée par la grande industrie. Notre état social actuel, caractérisé par cette lutte toujours grandissante, porte dans ses flancs une société nouvelle, car la lutte amènera des transformations économiques, et celles-ci dominent en général et modifient profondément la vie intellectuelle, juridique, religieuse et familiale.
Comment s'est formée la classe prolétaire ? Autrefois, avec le système du petit atelier, la produc-
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lion était individuelle, ainsi que le profit. Le machinisme, résultat des progrès de la science, a créé la grande industrie qui s'organise dans des proportions de plus en plus vastes, se centralise en syndicats de patrons, en trusts. La petite industrie, les patrons indépendants sont condamnés à disparaître. La production est aujourd'hui collective, mais la répartition demeure individuelle. Les profits, œuvre du travail de tous, s'accumulent entre les mains de quelques-uns. Toute la richesse s'assemble àun pôle, toute la misère à l'autre. L'industrie, en effet, crée à la fois la féodalité financière et prolétarise les masses, réduites à leurs salaires, exposées au chômage, résultat des crises de surproduction, à la concurrence des femmes et des enfants, des sans-travail, sorte d'armée de réserve qui empêche les salaires de monter. Quand cette évolution sera arrivée à sa dernière période, la petite et moyenne bourgeoisie aura disparu. Il ne restera plus qu'une infime minorité de riches, et quels riches ! détenant presque tout le capital d'un pays, en présence des masses paupérisées, formant la presque totalité de la société et en possession de la force publique, grâce au système démocratique, au suffrage universel. Le résultat n'est pas douteux : les expropriateurs seront expropriés.
Marx analyse cette évolution dans son livre le Capital. Il ramène tous les problèmes à un seul, la formation du Capital : le socialisme scientifique est, avant tout, une théorie sur l'origine du capital. Il distingue deux choses que l'économie politique, avec Adam Smith et ses successeurs.
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considère comme identiques : le Capital et le Travail.
Il prétend établir que dans le passé le capital est le résultat de la spoliation des paysans et du pillage des colonies, que dans Tère présente il est formé des profits réalisés par le non-paiement d'une certaine quantité de travail de Touvrier, par une plus-value représentant un surtravail. Le patron paie à l'ouvrier ce qui lui est strictement nécessaire pour se nourrir, valeur représentée par exemple par huit heures de travail, et, pour réaliser un bénéfice, une plus-value, il le fait travailler dix, onze, douze heures et au delà. Ce surtravail n'est que l'ancienne corvée alourdie et déguisée, d'où l'analogie du salariat et du servage. La limitation de la journée à huit heures, avec un minimum de salaire, serait un prélude au socialisme, en atténuant le surtravail, et en ralentissant l'accumulation.
Pour établir cette thèse, Marx prétend prouver mathématiquement que la valeur de tout objet est le résultat du travail de l'ouvrier, « que tout produit économique est uniquement une masse définitive de travail congelé ». Nous aurons occasion de revenir sur la discussion de cette théorie, noix si dure que presque tous les exégètes s'y sont cassé les dents.
Reprenons point par point la conception historique de Karl Marx pour l'examiner de plus près.
L'évolution ne peut se nier. Le droit de propriété n'a rien du fixe, d'immuable : il a été soumis à des restrictions de toute nature, mais il
reste à déterminer dans le passé et le présent le sens de cette évolution.
La lutte des classes remplit Thistoire. Mais estelle aussi constante, aussi aiguë, aussi acharnée que le prétendent les marxistes? Il n'est pas d'exemple d'une classe au pouvoir qui n'en ait usé et abusé au profit de ses intérêts. Les socialistes dans les municipalités suivent cet exemple. Peut-on dire, toutefois, que la bourgeoisie naît rien fait pour l'émancipation de la classe ouvrière, soit par crainte, soit par sympathie, soit par devoir? Guizot, l'incarnation du régime bourgeois, auquel on a tant reproché le mot : u Ennchissez-vous î » s'est montré promoteur zèle de l'instruction populaire en France. Une partie de la noblesse a collaboré à la Révolution de 1789; de même, des bourgeois ont été les premiers a répandre le socialisme et se sont mis à la tête du mouvement d'émancipation du prolétariat. — Et maintenant, par un juste retour, les apôtres les plus fervents de la guerre des classes, sans trêve et sans merci, voient se tourner leur propagande contre eux. Nous avons assisté au Congres de Londres, nous assistons tous les jours à une lutte de classes au sein même du parti socialiste \ ouvriers manuels contre socialistes bourgeois, qui portent les stigmates de la bourgeoisie, mains non calleuses et existence indépendante. Oui, nous voyons parmi les socialistes eux-mêmes se dessi-
l. Voir réludc'clc M. Hamon, Le Socialisme et le Congrès de Londres,
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ner nettement le vrai caractère du socialisme : la révolte des bras coiitre les têtes.
Il n'existe plus de classes au sens ancien, plus de catégories sociales, enfermées dans les barrières de la profession, avec interdiction du mariage, de l'une à l'autre. Les marxistes prennent le mot de classe dans un sens purement économique, et ils affirment que nous marchons, par suite du développement de la grande industrie, à la constitution de deux classes uniques, une infime minorité de Rothschild et de Vanderbilt, en présence d'une armée immense de prolétaires sans feu ni lieu. Or, jusqu'à présent, l'effet de la civilisation a été, non de restreindre, mais de multiplier les classes économiques, par le jeu naturel de la division du travail. On compte plus de classes dans nos sociétés occidentales que chez les Slaves, par exemple, ou les Bulgares qui n'ont guère d'industrie et pour ainsi dire pas de bourgeoisie. Que de couches sociales distinctes dans une ville comme Londres ou comme Paris? On invoque la concentration croissante delà grande industrie. Mais les grandes entreprises sont faites en partie de petites épargnes qui prennent de plus en plus la forme de l'association, de la coopération, de la mutualité. Comme l'a rappelé M. Deschanel, dans son éloquent discours de Carmaux, la dispersion de la fortune mobilière est beaucoup plus grande que ne le disent les théoriciens socialistes. Entre les féodaux de la finance et les prolétaires « sans feu ni lieu », il existe une foule de situations intermédiaires. M. de Foville, dans son enquête sur les
habitations en France, établit que la proportion des maisons habitées par leurs propriétaires est de 64 p. loo dans les communes de deux mille âmes et au-dessous : à Paris, elle n'est pas moins de 26 p. 100.
Les socialistes attribuent en partie les maux dont souffrent les classes ouvrières à la concurrence. Ils n'en signalent que les inconvénients. Mais la concurrence existe aussi bien entre les acheteurs de travail qu'entre vendeurs. Elle a pour résultat la baisse des prix et par suite l'augmentation de la puissance d'achat.
Au reste, il ne s'agit pas d'opposer à une thèse pessimiste, une thèse optimiste, que l'on pourrait aussi bien appuyer par des statistiques partielles sur la hausse des salaires dans certaines industries, sur la diminution de la mortalité, etc. Nous ne voulons invoquer que des faits reconnus, proclamés par les socialistes de bonne foi. On a publié en Allemagne les statistiques officielles de l'impôt sur le revenu dans quelques grandes villes, d'où il résulte qu'une sorte de classe moj/enne tend à se développer parmi les ouvriers : de 1884 à 1892, les revenus de 600 à 800 marks sont devenus moins nombreux, et les revenus de 801 à 1.200, et de 1.201 à 2.5oo marks ont monté. Et la Leipziger Volkszeiiung \ dirigée par le D'" Schœlank, un des protagonistes de la Sozial Démocratie allemande, et l'un des journaux du parti démocrate socialiste les plus répandus, constate que la situation singuliè-