Article du 5 novembre
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rement améliorée que révèlent ces chiffres existe réellement, qu'elle est le résultat non d'une évolution nécessaire, mais des propres [efforts des ouvriers. Engels reconnaît le même fait pour les Trades Unions anglaises. Le Journal de Leipzig conclut en ces termes : La démocratie socialiste nest pas le produit de la misère et du désespoir^ mais elle est le résultat de la conscience que possède de sa force une classe qui monte^ et de là vient sa puissance. Les révolutions tentées far des classes en décadence ne peuvent aboutir.
Autrement dit, le socialisme est la manifestation évidente d'un progrès de bien-être et d'instruction des classes ouvrières. Le mécontentement croissant de leur situation n'a d'autre origine et d'autre levier. Que deviennent dès lors toutes les déclamations sur la misère fatalement accrue par notre société capitaliste?
Dans l'analyse du Capital, Marx attribue sa formation au pillage des colonies. Or, l'Espagne a possédé, exploité de riches colonies, et elle n'est pas, sous le rapport des capitaux, la nation la plus favorisée. Le capital de la France a commencé à s'accroître considérablement, dans la première moitié du siècle, après la perte de ses principales colonies.
Le capital ne se gonflerait donc que par le surtravail,l\\x\ crée la plus-value. L'épargne, ce fruit, cet agent de la civilisation, servirait non à rémunérer des services productifs, mais à acheter du surtravail, c'est-à-dire à perpétuer le vol, en sorte qu'épargner, comme le font même les animaux,
capitaliser, serait œuvre de parasite '. Esl-il exact que Marx, après avoir nié, dans le premier volume du Capital, tout rapport entre la valeur du produit et le besoin des consommateurs, et s'être efforcé de mesurer la valeur des choses d'après la durée du travail, ait déclaré, dans le troisième volume du Capital, que sa théorie de la valeur, pierre angulaire de son système, est une catégorie du passé, s'applique de moins en moins à partir du xv" siècle? Un marxiste auquel nous soumettions cette difficulté nous écrivait : « Le Capital de Marx est fondé sur l'hypothèse que tous les mouvements se font automatiquement et complètement. C'est ainsi qu'en économie politique, on parle du monopole, du marché, etc. On suppose pour la commodité du raisonnement, que les choses se passent toujours de la même manière. » On n'arrive ainsi qu'à des à peu près, on se contente d'indiquer les tendances dominantes. Au reste, Marx, a dit Liebknecht, est comme la Bible, on l'interprète dans les sens les plus opposés. M. Sombart rapporte que Marx aurait dit un jour : J/oi, je ne suis pas marxiste », déclaration peu flatteuse pour l'intelligence de ses disciples. Il y a en réalité trois doctrines dans le marxisme. Une doctrine hermétique, (jue possédaient seuls ses auteurs, et dont M. Kautsky, le grand théologien marxiste, le directeur de la Neue Zeit, est peutêtre demeuré un des seuls dépositaires, — en
i. Le socialisme et la science sociale, \)av G. Richard F. Alcan, éditeur, 2* éd., 1900 .
j. BOURDEAU. — Évol. du social. s
admettanl même qu'il le soit, et qu'Engels n'ait pas emporté le secret dans la tombe, — une doctrine ésotérique que commentent un petit nombre de docteurs et de disciples ; enfin une doctrine exotérique^ pour la propagande et les réunions publiques, et qui ne s'accorde pas toujours avec la précédente.
Mais cette dernière est merveilleusement combinée, de manière à laisser une impression profonde sur un auditoire d'ouvriers de fabrique. Elle met le destin au service de leur cause. Leur émancipation sera le résultat d'un développement historique fatal. Ils succéderont à la bourgeoisie, de même que la bourgeoisie a succédé à la noblesse. Le jeu naturel de la concentration industrielle accroît chaque jour leur nombre et augmente leurs forces, en même temps que leur misère. Les prolétaires de tous les pays n'ont qu'à s'unir, à s'organiser en parti de classe, à appliquer chaque jour, sans faiblesse et sans compromis, le principe de la lutle des classes, à s'emparer enfin des pouvoirs publics, pour hâter leur délivrance finale, qui sera celle de l'humanité tout entière.
Les doctrines marxistes, qui forment la charte du socialisme allemand, se sont répandues dans tous les pays civilisés et servent de programmes à des partis bien organisés. M. Guesde a commencé à les prêcher dans les milieux ouvriers à partir de 1877; ^ï- Gabriel Deville a publié en i883 un résumé du premier volume du Capital. M. Guesde et ses amis ont élaboré, en s'inspirant des conseils
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de Karl Marx, le programme du premier parti ouvrier organisé en France. L'Internationale avait donné un grand prestige au nom de Marx, et les victoires allemandes de 1870-1871 nous avaient rendus d'ailleurs idolâtres de tout ce qui venait d'Allemagne, organisation militaire, universitaire, socialiste, etc.
Le socialisme idéaliste. — Le marxisme est profondément empreint d'esprit germanique, et il porte en outre la trace indélébile du temps où il a été conçu. Au même titre qu'en France la politique de Morny, la philosophie de Taine, la littérature de Flaubert, la peinture de Courbet, il rend témoignage, dans un autre ordre d'idées, de la dure et froide réaction qui commence en i85o, après les déceptions de 1848, contre le romantisme dans tous lesgenres. Cette réaction a été prépondérante jusque vers i885. On s'est fatigué à la longue du réalisme, parfois si brutal dans les exagérations des disciples. Les idéalistes ont songé à prendre leur revanche à leur tour; ainsi les symbolistes ont prétendu supplanter l'école du plein air. Enfin la querelle de la science et de la foi s'est transportée dans le petit monde socialiste. De même que les fervents de M. Zola se séparèrent avec éclat du maître, — Benoît Malon, ^LM. Rouanet, Fournière, Veber rompirent avec l'école de ]\Iarx vers 1 885-1 880, et en donnèrent les raisons dans la Bévue socialiste. Cette philosophie représentait à leurs yeux un matérialisme vieillot. Ainsi que le rappelle M,. Albert Ri-
charcl', ^larx a opposé un réalisme prolétarien au réalisme des économistes bourgeois. Le socialisme français a des aspirations plus élevées : il prétend rester fidèle à sa glorieuse tradition révolutionnaire, à ses idées de liberté, de fralernité, de justice, dont Marx se raillait, tout en leur donnant satisfaction par une voie détournée. D'une manière ou de Fautre, il faut toujours persuader aux foules que leur cause est celle de la justice, qu'il ne s'agit que de mettre la force au service du droit. Sans se séparer de Marx sur tous les points, les idéalistes revendiquent pour le socialisme français la gloire d'avoir le premier formulé des doctrines essentiellement collectivistes, et ajouté la générosité à la science. Ils refusent (( plus que jamais de considérer leur doctrine comme née uniquement d'une transformation de l'outillage industriel - ».
Le restaurateur le plus important de l'idéalisme fut Benoît Malon ; ancien membre de l'Internationale et de la Commune, Malon, comme le rappelait récemment M. Fournière, a suscité une préoccupation nouvelle ou plutôt oubliée dans le socialisme. II a concilié l'idéalisme exclusif des socialistes de la première période, et le réalisme non moins exclusif de ceux de la seconde. Dans son Socialisme intégral^ il aperçoit le progrès des idées sociales chez nombre d'écrivains du siècle.
1. Le réalisme soclallsle et l'idée du dfuil. Revue socialiste de décembre 189G.
2. Article de M. Fournière, Revue socialiste de sej»tembre 1896.
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II adopte la théorie de Marx sur révolution éciDuomique, mais il appuie cette évolution par une théorie du progrès dans le sens de l'altruisme, selon Auguste Comte. Sorti des rangs les plus humbles du prolétariat, Malon était personnellement un brave homme, un esprit vague et laborieux, qui s'était forgé une meilleure idée de la nature humaine que Karl Marx.
Un jeune néophyte, M. Jaurès, dans sa thèse latine de doctorat soutenue en Sorbonne (1891), après avoir étudié le socialisme allemand, voyait se relléter dans le socialisme français de Benoît -Alalon « l'humanité tout entière ». Contre son ami d'alors, M. Lafargue, il a exposé une conception idéaliste du développement de l'histoire, sinon en opposition, du moins en complément à la doctrine matérialiste de Marx. Selon la méthode de Hegel, il a fait la synthèse des contradictoires.
Mais les marxistes ont toujours poursuivi par le fer et le feu les socialistes dissidents, non moins méprisés, non moins maltraités par eux que les représentants de l'économie poUtique « bourgeoise ». Marx leur a transmis toute l'âpreté d'une science orgueilleuse et d'im tempérament dictatorial. M. Brousse', docteur en médecine, a beau se déclarer matérialiste, expérimental, antisentimental, il est qualifié de défroqué de l'anarchisme, et son parti, de « clique » par M. Gabriel Deville. Le caractère de M. Brousse, dans les brochures marxistes, est aussi vilipendé que son système. En réponse à Benoît Malon, auquel il échappa de traiter un jour les doctrines de M. Guesde de
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socialisme « du ventre », M. Gabriel Deville ^ tourne en dérision Fauteur du Socialisme intégral, (( qui veut éternuer plus haut que son nez ». Il compare Benoît IMalon, cherchant à compléter Marx, à ces bandagistes qui ornent, à leur étalage, d'une façon burlesque, les belles statues antiques d'appareils herniaires; il juge enfin le socialisme idéaliste de IMalon bon tout au plus pour les francs-maçons et les spiriles.
On pense bien que les amis de Benoît Malon n'ont pas laissé de pareilles attaques sans riposter. M. G. Renard, dans la Revue socialisie'\ se gausse à son tour de j\I. Gabriel Deville et des marxistes. Il retourne contre la plupart d'entre eux le mot méprisant de jNI. Guesde à ses adversaires bourgeois : Instruisez-vous. « Le premier volume du Capital, écrit M. Renard, est seul traduit en français, et ceux qui se recommandent de la pensée de Marx — auxquels ne manquent ni la connaissance de l'allemand, ni l'argent pour faire les frais d'une édition — laissent attendre le même honneur au II" volume depuis des années, et au IIP depuis des mois ; en sorte que le livre est plongé aux deux tiers dans l'ombre mystérieuse du sanctuaire. Même parmi les docteurs, le nombre de ceux qui ont lu Marx d'un bout à l'autre est restreint. La plupart ont les yeux de la foi pour suppléer à une familiarité réelle avec le texte sacré. » M. Renard rappelle à M. Deville qu'il a
i. Principes socialistes. Giard et Brière, 189G, 2. Revue socialiste, mai 1896.
chanté les louanges de Tintérêt : « l'intérêt qui est le point de départ de tous les actes de l'homme, qui régit tous les rapporls de l'individu avec le milieu ambiant » ; il lui rappelle son dédain transcendant pour le droit, la fraternité et autres blagues bourgeoises, pour la morale et autres principes mirobolants. Quel reproche adresser dès lors à l'égoïsme bourgeois? c'est réduire le socialisme à une question de force. M. Gabriel Deville fait toutefois dans son dernier volume * quelques concessions aux idéalistes. Il consent à ce que « l'esprit de justice et le sentiment soient utilisés comme mobiles d'action ». Mais ce n'est là qu'un expédient.
Nous n'avons point à prendre parti dans cette querelle. Nous donnerions toutefois la préférence aux matérialistes, sans attacher d'ailleurs à ce mot aucun sens défavorable. Il est impossible de discuter avec les idéalistes : on peut contester des faits, mais non des sentiments. Nous sommes pleinement d'accord avec ^I. Sorel, un théoricien marxiste des plus compétents, lorsqu'il met les socialistes en garde contre la prédication des idéalistes^ « Ces meneurs, dit-il, se contentent de troubler la raison populaire par leurs illusions, leurs promesses, leurs revendications ; et quand l'enthousiasme a rendu les hommes incapables de raisonner, ils se lavent les mains du sang versé, et parlent de la pureté de leurs intentions. Il est
i. Principes socialistes, p. 6.