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LA QUESTION AGRAIRE

(le Fancienne société. Mais, du moins en France, nous sommes loin de cet état de choses s'il doit jamais s'accomplir, et le callectivisme cher aux ouvriers ne suscite aucun enthousiasme chez les petits bourgeois et les petits paysans. Les socialistes, tant idéalistes que matérialistes, sont obligés de tenir grand compte de ce fait. Ils se présentent à la campagne en défenseurs de la petite propriété contre la grande. Esl-il vrai que M. Guesde ait dit un jour : « La solution de la question sociale est le morcellement du sol'?» Du moins le propos cité dans un journal n'a pas été démenti. Mais alors quelle hérésie collectiviste! M. Gabriel Deville n'a jamais varié dans la confiance qu'il a en la disparition de la petite propriété, par suite de l'évolution économique. Mais il voulait autrefois hâter cette évolution, il ne parle plus aujourd'hui que de la ralentir. Il écrivait en i883, dans l'introduction à son résumé du Capital de. Karl Marx, page i5 : « La petite propriété rurale est vouée à la disparition; mais sa fin inévitable sera d'autant moins ruineuse pour les intéressés directs et pour la nation, qu'on préviendra plus tôt ce qui ne saurait être esquivé. » Il écrit en 1896, dans ^e^Principts socialistes, page 55 : « On ne gagne pas la masse en poussant à la roue, pour hâter l'expropriation, la prolétarisation des paysans sans lesquels on ne peut rien. » Et l'on sait qu'au Congrèsde Marseille, en 1892, le parti ouvrier français, grâce à l'action

1. Cité par M. Gide. Le néo-collect'ivisme ( Revue d'économie politique , mai 1894 .

(le M. Lafargue et de M. Guesde, et en présence de Liebknecht, qui n'a pu obtenir de son parti, malgré son autorité, la même contradiction à Breslau, a élaboré un programme agraire en opposition formelle aux principes marxistes — cela, au grand scandale de Engels encore vivant et de M. Kautsky, qui reprochaient à leurs amis français leur inconséquence, leurs emprunts au programme réactionnaire qui ne vise qu'à la consolidation de la petite propriété. En sorte que M. Deville, qui se moque si fort de M. Benoît Malon, lorsqu'il complète la belle statue marxiste de bandages herniaires, semble lui-même l'affubler de gros sabots garnis de clous, au lieu du cothurne ailé. En réalité, il récuse absolument, en matière rurale, l'autorité de Marx et d'Engels. De même, lorsqu'un autre théoricien marxisle, M. Bonnier, vante dans la Neiie Zeit l'excellence d'un programme agraire qui favorise la conquête des municipalités, M. Kautsky lui fait remarquer dans une note, qu'il s'agirait non d'inventer un programme qui permet d'obtenir les Aoix des petits propriétaires paysans, mais de gagner, au contraire, ces mêmes propriétaires paysans à un programme nettement collectivisie^ ce qui est infiniment plus malaisé, et à vrai dire impossible. Et l'on voit à quel point les exigences de la tactique rejettent les théories à l'arrière-plan.

Le communisme. — Toutes les écoles vraiment socialistes proclament que le collectivisme est le but final auquel nous conduit le développement

industriel. Il faut bien comprendre leur théorie. Il ne s'agit pas d'un plan de reconstitution sociale, de réforme législative, mais de préouion sociologique. C'est ce que M. Gaston Richard a fort bien mis en lumière dans un livre récent'. Nous reproduisons sa définition du socialisme, en la modifiant légèrement : « Le socialisme est une analyse de Vévolulion économique passée et présente, et la prévision quon en tire de f avènement d\ine société sans concurrence, grâce à une organisation de la production sans entreprise capitaliste et à un système de répartition où la durée de travail serait la seule mesure de la valeur. »

Le Communisme a été très répandu dans le passé; le Paraguay, l'ancien Pérou nous ont laissé des modèles d'organisation collectiviste. La propriété commune existe encore dans des sociétés barbares et à demi civilisées. De nombreux essais communistes ont été tentés dans ce siècle avec des succès divers, généralement mauvais, particulièrement en Amérique, mais grâce à la libre initiative et sur une échelle restreinte. Toutefois des échecs partiels ne prouvent rien contre la vérité ou la fausseté de la thèse. De même en chimie industrielle, comme le remarque M. Gaston Richard, on compte vingt essais sur une formule exacte, avant d'arriver à l'application. De ce que nous ne connaissons rien d'analogue au grand

1. Le socialisme et la science sociale. Paris, F. Alcan, 2'' éd., 1900. Il ne fciul pas confondre M. Gaston Rictiard et M. Albert Richard, l'ancien ami de Baivounine, que nous avons cité plus haut.

collectivisme agricole et industriel que nous annoncent les socialistes, ils ne s'ensuit pas qu'il ne puisse exister.

Mais sur quoi se fondent les socialistes pour le concevoir comme inéluctable? D'une part, sur les maux croissants, d'après eux, que la propriété privée et la concurrence infligent à la société actuelle; d'autre part, sur la thèse de Vico, des ricorsi^ du progrès conçu sous forme de circuit, de longue spirale, de retour à un passé lointain, à des formes primitives, mais infiniment perfectionnées par la technique de l'industrie moderne ^

Quant à la forme que pourra prendre cette société collectiviste, il règne à ce sujet une grande indécision et de grandes contradictions entre les sectes.

Marx y a fait à peine quelques allusions, et les marxistes se montrent, en général, très sobres sur la société de Tavenir. Et cela logiquement : puis- ({u'il ne s'agit pas de constructions a priori, ces formes seront déterminées par l'évolution ultérieure. Ils nous affirment seulement que, dans cette société privée de classes, tout le monde se trouvera fort à l'aise. Espérons-le!

Les idéalistes se donnent libre carrière. M. Jaurès, tout en reconnaissant qu'on ne peut rien affirmer de précis, s'est amusé à esquisser dans la Revue socialiste tout un plan d'organisation future.

1. Voir, dons lo Devenir social de 1890, une savante étude de M. G. Sorel sur Vico.

et cela nous fait songer au mot de Bouvard à Pécuchet : « Crois-tu que le monde va changer, grâce aux théories d'un Monsieur ? » Les portes de la société collectiviste apparaissent à M. Jaurès plus belles encore que celles du baptistère de Florence. Ces mêmes portes, aux yeux de Proudhon, ressembleront fort à celles de Y Enfer du Dante : « Vous qui entrez^ quittez toute espérance. » Proudhon et M. Jaurès parlent de ce qu'ils ignorent. Nous pouvons seulement être assurés que les hommes ne vivront ni dans vm paradis ni dans un enfer.

Sans nous poser en prophète, il nous est permis d'envisager, sinon les impossibilités, du moins quelques-unes des difficultés d'une organisation collectiviste.

Difficultés économiques. Supposons résolue, soit par indemnité, soit par violence, la question pourtant si ardue de l'expropriation. Les socialistes signalent comme l'un des plus grands maux de la société actuelle Taccumulation des capitaux, et pour y remédier, ils veulent les concentrer entre des mains uniques, celles de l'Etat, ou de la société, comme ils disent. Mais de deux choses l'une : si la consommation est immédiate, il en résultera un apprauvrissement général et la plus âpre concurrence. La Russie, l'Inde, où la propriété est organisée d'une façon communiste, et où l'épargne n'est point répandue, sont les plus éprouvées par les famines, les épidémies. Si la société veut épargner, alimenter, accroître le capital, les travailleurs ne toucheront plus le produit intégral

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de leur travail et les retenues que prévoyait Marx ne seraient peut-être pas moindres que celles que l'ouvrier doit subir dans la société actuelle. Nous avons vu par un exemple récent (le Vooruit de Gand) que le surtravail existe aussi dans les organisations socialistes, au profit, il est vrai, de la communauté. — L'organisation du travail ne présenterait pas moins de difficultés que l'entretien et l'augmentation du capital. Sera-t-elle syndicale, communale, nationale, internationale? Les anarchistes décentralisateurs ne s'entendent pas sur ce point avec les marxistes. La question des travaux répugnants par corvée implique l'intervention de l'autorité, non moins que la distribution des produits.

Point d'organisation sans direction. Les socialistes nous disent, c'est la formule consacrée : Au gouvernement des personnes nous substituerons Vadministration des choses. Mais comment séparer les choses des personnes, étant donnée la nécessité de la contrainte? Pour remplacer l'initiative privée, dans la production et la répartition des richesses, il faudra un nombre considérable de fonctionnaires. Ils seront nommés à l'élection et toujours révocables. A la concurrence économique succédera la concurrence électorale, déjà si âpre entre les socialistes, et qui le deviendra d'autant plus que toute autre forme de concurrence aura disparu. Sera-ce seulement une lutte pour la prééminence entre les plus capables ? ]Mais ils n'auront pas plus de pouvoir et de considération, et beaucoup plus de soucis et de responsabilité. S'ils

veulent innover, améliorer, ils devront lutter contre la routine des foules. Et cela nous laisse soupçonner les difficultés politiques du socialisme.

Elles se ramènent en dernière analyse à des difficultés/^syc/io/o^i^wes. Le socialisme implique non seulement un changement de l'ordre économique, mais aussi, ce qui est tout à fait problématique, une transformation de la nature humaine. En effet, le plus puissant motif d'action, l'intérêt personnel, sera singulièrement atténué. Actuellement, le plus fort stimulant d'activité, de progrès, vient du désir d'améliorer sa condition personnelle, celle de sa famille et de ses enfants, et plus on y réussit, plus on déploie de zèle. Mais dans la société communiste, les conditions sont égales, la famille n'existe plus, les enfants restent à la charge de la communauté. Le ressort unique sera donc la chose publique, l'opinion, le devoir de travailler au profit général, sentiments qui se rencontrent assurément dans la société actuelle, mais qui sont plutôt un obstacle à mal faire qu'une incitation permanente à bien faire ^

Ces difficultés n'existent pas pour les anarchistes, qui croient avec Rousseau à la bonté native de l'homme et mettent toutes ses imperfections sur le compte de la propriété privée. Les idéalistes ont foi au progrès moral. Mais les marxistes font peu de cas de la théorie spencérienne de l'altruisme transmis de génération en génération, et nous^ne voyons pas bien comment

1. Stuart Mill. Essai sur le socialisme. j. BOURDEAU. — Évol. du social. 6

ils peuvent concevoir une solution cle la difficullé. Faia viam invcnieni.

En dernière analyse, toute prévision sociologique à longue échéance est absolument vaine. Il y aura des changements, mais nous ne pouvons dire lesquels : nous ne sommes pas sûrs, malgré les affirmations des socialistes, que le nombre de ceux qui veulent renverser notre société soit plus nombreux que ceux qui ont intérêt à la maintenir en la réformant. S'il est vrai que la coopération puisse atténuer la concurrence, que l'inégalité des fortunes soit tempérée par la baisse croissante du taux de l'intérêt, que la propriété privée soit un privilège qui aille se généralisant, se démocratisant, le collectivisme est encore loin de nous. Quoi qu'il en soit, toute société a besoin d'être organisée, tout individu a besoin d'être libre, et les arrangements sociaux sont obligés de satisfaire tant bien que mal à cette double exigence. Une société moderne ne comportera jamais longtemps ni liberté absolue, ni servitude absolue. Eniin il y a eu, il y aura sans doute encore des révolutions, des translations de propriété, des déplacements d'abus, au profit tantôt de la minorité, tantôt de la majorité; il n'y aura jamais de grands changements, car on se heurtera toujours aux limites infranchissables de la nature humaine.

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