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CHAPITRE III

L'entrée de M. iMillerand, socialiste collectiviste, dans le ministère de M. Waldeck-Rousseau, a causé une scission dans le groupe de l'Union socialiste à la Chambre; un congrès a réuni pour la première fois toutes les sectes rivales du socialisme français, afin de décider entre la politique opportuniste de M. Millerand et de M. Jaurès, traitée de duperie par leurs adversaires, et la politique plus intransigeante, plus fidèle à la tradition révolutionnaire, de M. Guesde et de M. Vaillant, sans que l'un ni l'autre parti ne nous semblent d'ailleurs susceptibles de se soumettre aux décisions de la majorité.

En acceptant un portefeuille des mains de M. Waldeck-Rousseau, M. Millerand a tranché de sa propre autorité une question de haute importance : quelle doit être l'attitude du parti socialiste vis-à-vis des autres partis; dans quelles circonstances peut-il s'allier avec eux; et, plus que raUiance, la collaboration est-elle permise? Cette

question de tactique est Tobjet de discussions interminables parmi les socialistes allemands soucieux de mettre d'accord les principes et la pratique. La polémique engagée à ce sujet au Congrès de Stuttgart s'est continuée dans la presse et les revues à l'occasion des articles de M. Bernstein, et d'un livre ' du môme auteur, peut-être la publication la plus importante depuis le Capital de Karl Marx. M. Bernstein prétend établir l'impuissance, la caducité de l'esprit révolutionnaire ; il veut prouver que le socialisme entre dans la phase d'adaptation à la société actuelle, et d'exploitation. Examiner les opinions de M. Bernstein, c'est parcourir le cercle d'idées, de tendances contradictoires où se meut le socialisme contemporain, assister à l'agonie de la plus importante doctrine du siècle, celle de Karl Marx, dominante pendant les trente dernières années en Allemagne, et dont les vues fondamentales ont été adoptées, avec plus ou moins de rigueur, par les partis socialistes dans tous les pays.

Le marxisme a pour caractère essentiel d'opposer le socialisme scientifique au socialisme utopique : avant de construire des théories,

1. Bie Voraussetzungen des Sozialismus luid die Aufyaben der Sozialdemokratie [Les hypothèses du socialisme et les tâches de la démocratie socialiste.) Stuttg^art, 1899, Dietz.

Marx prétend observer des faits. Il introduit, avec Hegel et Darwin, la loi d'évolution dans les sciences sociales, et il en tire une conception matérialiste de l'histoire. Ce qui détermine cette loi d'évolution, ce sont les premiers besoins, car l'intérêt suprême, primordial, c'est la vie matérielle. Les rapports économiques des peuples, fondés sur la satisfaction de ces besoins, mesurent la force impulsive du devenir historique. Comme Darwin l'a démontré pour les espèces animales, Marx aperçoit avant tout, dans les sociétés humaines, la lutle acharnée pour se disputer des parts de nourriture, lutte tantôt sourde et sournoise, tantôt éclatante, presque toujours méchante, cruelle, impitoyable. Avec Hegel, avec Kant, il assigne un rôle considérable à la méchanceté, à la malveillance, dans l'œuvre du progrès social. Il est bien loin de fonder le socialisme sur un idéal de justice : les déesses de la Justice et de l'Egalité font triste figure dans la vie des individus et des peuples. Il se place aux antipodes de Rousseau et de sa thèse sur la bonté native de l'homme. Il a des affinités avec La Rochefoucauld, qui ramène tout à l'intérêt, et il ne considère, comme les économistes, que cet aspect de la nature humaine.

Les révolutions profondes au sein des sociétés sont, d'après lui, déterminées, non par le progrès des idées, mais par les modifications de l'infrastructure économique dues au perfectionnement de la production, lesquelles altèrent le rapport des classes en modifiant la puissance dont elles dis-

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posent, et changent les conditions de la lutte qu'elles se livrent entre elles, jusqu'à ce que la force, accoucheuse des sociétés, décide du succès.

Toutes les révolutions modernes, d'après M. Schmoller, qui abonde ici dans le sens de Marx, tous les clTorts pour constituer un droit de plus en plus égalitaire, sont les suites de la révolution économique qui, à partir du xni'' et principalement au xvi*^ siècle, grâce au progrès de la navigation, à la découverte de l'Amérique et de la route des Indes, à rinvention de la poudre à canon, à l'essor du commerce, brisa la puissance de la noblesse au profit de la royauté. L'emploi des machines a détruit le régime féodal, anéanti la petite boutique patriarcale, amené le triomphe du Tiers État. Mais la vapeur, la grande industrie sont venues à leur tour diviser les producteurs en deux classes séparées de patrons capitalistes et d'ouvriers libres salariés, et les ont opposées Tune à l'autre, comme jadis la bourgeoisie à la noblesse. D'après Marx, le développement du nouveau mode de production amène ainsi un nouvel antagonisme de groupes d'intérêts, une nouvelle lutte de classes, un nouveau progrès. C'est toujours la classe la mieux adaptée au nouveau genre de production, la plus nécessaire à l'ensemble, qui finit pas s'emparer de l'État et en fait la cuirasse de ses intérêts, et cette loi de l'histoire est le gage de la victoire du prolétariat.

Examinons, à la lumière de ces idées générales, le phénomène économique essentiel de la société

moderne, la formation et l'évolution du capital et du mode de production capitaliste, et ses conséquences sociales.

Autrefois, avec le système du petit atelier, la production était individuelle, ainsi que le profit. Il n'en est pas de même avec le machinisme résultant des découvertes de la science, qui ont créé la i^rande industrie. Dans la société actuelle, la production est œuvre commune, et le profit, attribution individuelle. Les ouvriers ne peuvent plus posséder les instruments de production ; ils doivent Aendre, pour pouvoir vivre, leur force de travail aux détenteurs du capital.

Le travail crée la valeur. Or ces masses ouvrières auxquelles est due la richesse nationale ne peuvent elles-mêmes prospérer, car l'ouvrier ne reçoit pas, dans son salaire, toute la valeur que représente le travail exécuté, mais seulement une partie, déterminée pas le prix des subsistances nécessaires à son entretien. L'entrepreneur, par exemple, lui paie huit heures de travail, quand il le fait travailler dix, onze, douze heures. C'est l'ancienne corvée alourdie et déguisée, d'où l'analogie du salariat et du servage.

Cet excédent de valeur, engendré par le travail de l'ouvrier, cette plus-value, ce profit, résultat du surtravail, du travail non payé, le capital se l'attribue ; il en consacre une partie à la vie luxueuse ; mais la plus grande partie se capitalise et rend possible et nécessaire l'extension toujours plus large de la production. Formé à l'origine par la spoliation des paysans et l'exploitation des

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colonies, le capital est aujourd'hui « le vampire qui suce le sang des ouvriers ».

Avide, insatiable, il tend sans cesse à accroître sa j)roductivité^ à augmenter sa plus-value. Pour cela il a recours à deux moyens : allonger la journée de Touvrier, et faire usage de machines perfectionnées. La division du travail, le grand atelier, permettent d'employer des femmes et des enfants, réduisent le nombre des ouvriers occupés, forment une armée disponible de réserve industrielle soumise à toutes les exigences capitalistes. La concurrence des salaires les abaisse et les maintient au plus bas niveau possible.

Plus grande est la richesse sociale, le capital en fonction, plus grand le nombre des sans-travail et des pauvres. Plus la fortune s'accumule à un pôle, plus la pauvreté devient grande à l'autre pôle. Le progrès du capital a pour conséquence Faccroissement de la misère.

Cette paupérisation s'étend aux classes moyennes, par suite des phénomènes connexes de l'accumulation des capitaux et de la concentration des industries. La production se centralise dans un nombre toujours plus restreint d'entreprises géantes. Incapables de lutter contre cette concurrence, les petits industriels, les petits patrons tombent à leur tour dans le prolétariat. Quand cette évolution aura atteint son dernier période, la petite et la moyenne bourgeoisie auront disparu.

Mais dès lors la classe capitaliste ne sera plus capable de diriger la production. Le capitalisme, tandis qu'il accroît immensément la force produc-

tive du peuple exploité, tient au plus bas degré sa force de consommation. La grande industrie se ferme le marché intérieur, et elle est obligée de chercher des clients dans le monde entier. Les nations entrent en concurrence. L'extension des marchés ne suit point pas à pas l'extension de la production. Des crises pléthoriques se produisent. Les fabriques s'arrêtent, parce que les magasins sont encombrés de marchandises. Les ouvriers meurent de faim, parce qu'ils ont produit trop de richesses.

Les crises prouvent qu'une catastrophe est prochaine. D'après la conception matérialiste de l'histoire, une révolution sociale éclate quand les forces productives matérielles d'une société se trouvent en contradiction avec les modes de propriété au sein desquels elles se mouvaient jusqu'alors, quand le mode de propriété entrave la production. C'est le cas du régime capitaliste : son heure a sonné ; les expropriateurs seront expropriés.

Les lois de la production capitaliste conduisent ainsi à la chute de l'ordre actuel et de l'État de classes, et à la domination du prolétariat éduqué, uni, organisé par le mécanisme mèmedelagrande industrie, et qui viendra relever la bourgeoisie de sa gestion incapable et funeste.

La socialisation de la production, préparée par la concentration des industries, impose la transformation de la société dans le sens communiste. Elle mettra en harmonie pour tout le peuple la force de produire et la capacité de consommer.

Le capitalisme mène au socialisme, comme à la seule solution possible de ses contradictions immanentes*.

De cette conception du mouvement socialiste découle une tactique que Marx a formulée avec sa logique serrée, et qui fut adoptée par la démocratie socialiste allemande.

La doctrine détermine d'abord la tactique à regard des syndicats. La « prolétarisation croissante des masses » conduit à une certaine indifférence envers les ouvriers réunis en syndicats pour améliorer leur situation. Ils ne peuvent obtenir que des résultats très faibles. Avec le développement de l'industrie s'accroît en effet la puissance capitaliste. « L'armée de réserve industrielle » pèse fatalement sur les salaires. Les 7V«des Unions anglaises, si riches et si prospères, semblent réfuter, il est vrai, cette théorie. Mais Engels explique leur prospérité par des circonstances exceptionnelles et passagères. Longtemps les démocrates socialistes ne poursuivirent donc dans les syndicats d'autre but que l'agitation. Il s'agissait d'éclairer les ouvriers, de gagner au socialisme les couches populaires qu'on ne pouvait conquérir par la politique, et de faire des

1. Dans le premier volume du Capital, Marx éclaire ces contradictions par des chilTres et i)ar des faits. Marx et Engels n'ont pas laissé d'exposé systématique de l'ensemble de leurs vues historiques, ils ont donné simplement des indications élaborées par leurs disciples.

Pour l'esprit général du marxisme, consulter l'excellente brochure de M. Sombart : Le socialisme et le mouvement social. Giard et Brière, 1898.

organisations ouvrières autant de champs de manœuvres pour le combat de classes.

La lutte de classes se rattache à la théorie de la concentration des industries et des capitaux. Le marxisme aiguise ce combat et le simpUfie : capitalistes et prolétaires, exploiteurs et exploités, se dressent les uns contre les autres, comme des ennemis implacables, pour une guerre d'extermination. Les classes moyennes, vouées à la ruine, sont tenues pour quantité négligeable.

Delà formule unilatérale du combat des classes découle une théorie radicale de TEtat.

L'État n est que Faction réflexe, Forganisation de la classe exploitante, pour protéger ses conditions extérieures de production par la force, pour contenir et contraindre la classe asservie. Fortifier la puissance de l'État, c'est pour le prolétariat affaiblir sa propre position. La bureaucratie et surtout l'armée assurent la souveraineté économique de la bourgeoisie. L'armée n'est qu'une gendarmerie au service du capital, qui maintient le prolétariat sous le joug du salaire.

Foncièrement hostile à FÉtat et à Farmée, le marxisme Fest également à la patrie, par les mômes déductions logiques. Les conflits dintérêts des nations ne sont, en effet, que le combat d'âpre concurrence entre les classes capitalistes de chaque pays en particulier. Les oppositions naiionahs n'existent pas pour le prolétariat. L'exploitation capitaliste écartée, cette concurrence cessera, car la consommation déchaînée des masses écartera toute la difficulté d'écoulement des mar-

chandiscs, toute recherche de débouchés. Le prolétariat d'un pays est naturellement l'allié de celui des autres pays : ils doivent donc s'unir. Dans tous les pays à mode de production capitaliste, il n'y a qu'un ennemi, la bourgeoisie.

L'existence de la bourgeoisie en tant que classe est inconciliable avec une amélioration profonde du sort des prolétaires. Toute réforme sociale ne ferait que retarder la délivrance. Il ne reste en perspective que le combat décisif.^ Qu'il soit conduit plus ou moins longtemps sur le terrain légal, il doit finir par une dictature du prolétariat, par une transformation révolutionnaire de la société, qu'on ne peut concevoir sans rupture avec le droit historique. La Révolution n'est pas en contradiction avec l'évolution ; elle en est le moment nécessaire.

Elle peut, selon Marx, se produire de trois manières : d'après la théorie des crises, un krach énorme, i;ne catastrophe du capitalisme peut amener le })rolélariat au pouvoir. Après avoir cru, en i8/|7, (ju'on était à la veille dun bouleversement universel, Engels prophétisait pour 1898 la débâcle définitive.

Ou bien encore, d'après la théorie de la concentration des industries et de l'accumulation des capitaux, la révolte du prolétariat suscitée par sa misère atteindra un tel degré, qu'avec l'arme du suffrage universel il réussira à conquérir le pouvoir politique, à établir sa domination.

Ou, enfin, le socialisme sera le résultat d'un développement encore long, d'une concentration

générale des industries, et, dans ce cas, la transformation sociale pourrait s'accomplir pacifiquement. Marx et Engels, et les social-démocrates à leur suite, n'ont compté pratiquement qu'avec les deux premières hypothèses.

Ils sont très sobres d'indications précises sur la société de l'avenir. C'est là, aux yeux de Marx, un jeu puéril, la marque d'un esprit borné. La Révolution économique étant accomplie, l'infrastructure transformée, une nouvelle organisation de la famille, du droit, s'établira naturellement, comme le veut la théorie matérialisto de Ihistoire. L'avènement d'une société sans classes, sans ces luttes et sans cet antagonisme que Marx considère pourtant comme ta source de tout progrès, ce retour au communisme primitif mais industrialisé, ce n'est plus du matérialisme historique, remarque M. Sombart, c'est du prophétisme pur, le rêve d'un paradis perdu et retrouvé. Le marxisme finit en queue de chimère.

On remarquera combien les doctrines marxistes sont favorables à la propagande. D'une part, elles envisagent la société présente avec un pessimisme absolu ; elles affirment « le caractère fatidique des misères prolétariennes » ; elles ùtent la résignation et la paix à des millions d'hommes. Mais elles établissent que l'ordre actuel na rien de fixe ni de permanent. Devenue florissante par l'industrie, la bourgeoisie périra par elle. De V excès du mal viendra^ dans un avenir prochain, l'excès du bien^ la délivrance. La révolution a pour garantie suprême la science historique. De cette' fatalité l'idée

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(le justice est écartée en même temps que satisfaite.

La conviction que le marxisme a découvert les lois immanentes de la production capitaliste produit les mêmes effets psychologiques que toute foi fataliste : elle agit sur ses partisans comme la doctrine de la prédestination sur les puritains de Cromwell. C'est une sorte de calvinisme sans Dieu. L'œuvre de Marx est interprétée avec la même piété que s'il s'agissait des versets de la Bible ou du Coran. Elle inspire l'orgueil de la vérité révélée et rintolérance à l'égard des socialistes dissidents, notamment des idéalistes, traités d'imbéciles, et poursuivis par le fer et le feu avec autant d'ardeur que les représentants infiniment méprisés de l'économie politique bourgeoise.

Or, voici que cet édifice génial et harmonieux, ce palais de belle dialectique, cet arc de triomphe dressé au seuil de la société future, craque de toutes parts; et ce sont d'anciens marxistes, tels que ]\L Bernstein, qui travaillent avec zèle à sa démolition, et en recueillent les matériaux pour une construction nouvelle*.

^larx a séparé le socialisme du libéralisme bourgeois, il l'a organisé en parti indépendant, il l'a

1. Wandlungen in der Sozialdemocimlie, Soziale Pi-axis, nos 25,26,28,29; Berlin, 1898.— Pour le marxisme et sa tactique nous avons suivi Tordre d'exposition de l'auteur anonyme de cette étude, qui complète celle de M. Bernstein.

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maintenu en étroite solidarité : il lui a donné la conscience de l'intérêt de classe. Le marxisme a été adopté officiellement par la démocratie socialiste allemande, en 1891, au Congrès d'Erfurt*. Des partis socialistes se sont formés dans tous les pays d'Europe sur les mêmes principes. Et ceuxlà mêmes qui n'acceptent pas intégralement les doctrines et la tactique marxistes, leur empruntent les mots d'ordre flamboyants, les cris de guerre et de ralliement : « Lutte de classes. — Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! — Les exprojwinteurs seront expropriés. »

Mais bientôt il a fallu descendre des hauteurs doctrinales aux réalités de chaque jour. L'intérêt pratique, dans tous les partis, est bien plus fort que l'intérêt théorique. Les hommes d'action se déterminent selon les circonstances : ils sont souvent obligés d'agir avant d'avoir pensé. Ce qui importe, ce n'est pas ce que disent les meneurs, c'est ce que sentent et désirent les foules; si les changements de principes amènent des changements de tactique, la réciproque est peut-être plus fréquente.

Le marxisme a des points de contact avec le blanquisme, le révolutionnarisme insurrectionnel.

Liebknecht proclamait en 1869, au Reichstag, qu'il n'était entré dans cette assemblée bourgeoise que pour faire plus librement de la propa-

1. Dos Erfurter Progrnmm erloutert von Karl Kaulsky. Diclz, 1892, Stuttgart. Ce petit volume est l'exposé complet du marxisme orthodoxe et officiel.

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gande révolutionnaire du haut de la tribune : « Le socialisme, s'écriait-il, est une question de force qui, ainsi que toutes les questions de force, ne peut être résolue que sur les champs de bataille. » Dans la préface d'un résumé du C'ipital qu'il fut un des premiers à faire connaître en France, M. Gabriel Deville constatait, en i883, l'impuissance de toutes les méthodes pacifiques, et recommandait, en vue de la révolution, « d'utiliser toutes les ressources que la science met à la portée de ceux qui ont quelque chose à détruire ». MM. Guesde et Lafargue déclaraient, vers le même temps, qu'il ne s'agissait pas d'ouvrir avec les élections des fabriques de députés, mais des écoles socialistes et des officines de recrutement révolutionnaire.

Ces manifestations, est-il besoin de le dire, restèrent purement platoniques. M. Liebknecht ne chercha pas un instant à racoler des émeutiers dans les faubourgs de Berlin. On ne vit pas M. Deville appliquer ses facultés à la fabrication d'engins explosifs. MM. Guesde et Lafargue négligèrent de conduire leurs recrues au tir à la cible. Grâce aux armes perfectionnées, partout les gouvernements sont les maîtres incontestés de la rue. Pavés et barricades appartiennent désormais au musée des antiques.

Cependant les socialistes gagnaient des voix et des sièges dans les élections municipales et législatives, et leur croissance rapide orientait leur tactique vers la conquête de la majorité dans les corps élus, et par suite des pouvoirs publics.

Engels, enivré des progrès si imprévus des votes socialistes, écrivait en 1895, dans une sorte de testament : « Nous autres révolutionnaires, nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les illégaux. Les partis d'ordre crient le mot de désespoir d'Odilon Barrot : La légalité nous tue. » Les social-démocrates exigent aujourdliui, comme condition absolue d'admission aux congrès internationaux, la reconnaissance exclusive de cette tactique, de cette conquête des pouvoirs publics, qu'ils répudiaient autrefois avec mépris; ils se montrent fort intolérants, non seulement à Fégard des anarchistes, mais aussi envers les syndicaux, qui leur opposent la grève générale, la révolution des bras croisés. Mais il ne faudrait pas croire qu'ils excluent la violence : ils l'ajournent, jusqu'au moment où ils pourront l'exercer légalement. Car il n'y a pas seulement, remarque M. G. Sorel \ la violence qui se déchaîne les armes à la main : il y a aussi d'après Marx, la violence concentrée et organisée, la force de l'État, la guillotine légale. ]\L G. Sorel cite, sans le nommer, un socialiste très légalitaire qui avouait que, pour instaurer le nouveau régime, il faudrait abattre cent mille têtes. Après cette petite opération, le droit pourrait devenir une réalité. Pour d'autres, au contraire, tels que M. Millerand, les socialistes doivent surtout « avoir peur de faire peur », voiler la tête de Gorgone, prêcher un sociahsme rassurant. C'est

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