La crise du socialisme
j. BouRDEAt. — Évol. du sociaL 7
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ainsi que M. Jules Simon nous prometiaii jadis la « République aimable ».
La conquête des pouvoirs publics, la nécessité de gagner un nombre toujours croissant d'électeurs, modifiait considérablement la tactique du parti. C'est chez les ouvriers des villes que les marxistes ont cherché leur première clientèle : la doctrine de Marx est taillée sur mesure pour les ouvriers de la grande industrie. Mais ceux-là mêmes qui sont animés de l'esprit révolutionnaire veulent, avant tout, rendre leur situation meilleure. Les intérêts corporatifs, l'organisation syndicale, les inspecteurs ouvriers, les caisses de secours, etc., passent au premier plan. Candidats et députés sont obligés de tenir grand compte de ces sentiments et de ces désirs, de revendiquer la réforme ouvrière, le socialisme d'État. La tactique marxiste reçoit une première entorse, puisqu'il s'agit d'améliorer le sort des ouvriers dans la société présente, par suite, de retarder la révolution. On s'en tire en accolant un programme minimum^ un programme de réformes, à des considérants révolutionnaires conformes à l'orthodoxie.
Puis les socialistes ont dû songer à sortir de l'étroite enceinte des villes. Sans les campagnes^ sans les paysans, la victoire est impossible, car ceux-ci forment partout la grande majorité. Si l'on allait dire aux paysans : « Vous êtes voués à la ruine ; aos petites propriétés seront fatalement absorbées par les grosses, et notre tâche consiste à précipiter cette évolution, » les paysans rece-
vraient à coups de fourche les gens qui leur tiendraient ce langage. Pourtant le programme du Havre, en 1880, était sévèrement communiste : il s'agissait de l'expropriation immédiate, de la mise en commun de toutes les propriétés et des moyens de production. On repoussait même la propriété communale, parce qu'elle paraissait une forme de la propriété privée... Mais bientôt la petite propriété rurale n'a pas eu, dans les réunions publiques et à la Chambre, de plus ardents défenseurs que les socialistes et même que les marxistes, tels que MM. Guesde et Deville, au grand scandale d'Engels, qui reprochait à ses amis de France, à propos du programme de Marseille (1892), « de se donner une apparence de déloyauté, en ayant l'air de promettre aux paysans ce qu'ils savent ne pouvoir tenir... Si l'on A^eut maintenir la petite propriété d'une manière permanente, on sacrifie les principes, on devient réactionnaire ». « En France, dit un écrivain socialiste, beaucoup de socialistes avouent qu'ils trompent les paysans, en leur tendant un programme hameçon \ » Plus scrupuleux, les socialistes allemands, après d'interminables discussions, ont renoncé à mettre sur pied un programme agraire. Enfin, le Congrès international de Londres déclare que toutes les terres doivent revenir à la collectivité, mais il laisse les socialistes de chaque. pays libres d'agir selon les circonstances et les transformations
1. Hubert Lagardelle : La question agraire et le socia- Uisme, p. 3; cité par M. G. Sorel.
de ragriculture, sans se préoccuper du dogme.
Le socialisme, surtout en France, a chaussé les sabots rustiques, il est devenu un parti à demi agraire. Il trouve un accès facile auprès des paysans, en opposant la petite propriété à la grande, en prêchant a l'impôt payé par les riches ». Cette plate-forme lui a valu de notables succès aux dernières élections.
Les socialistes enfin se recrutent dans la petite bourgeoisie, qui forme leurs principaux cadres, ils cherchent à attirer vers eux la clientèle des radicaux, tous les mécontents : petits patrons, en qui les ouvriers voient cependant leurs pires exploiteurs, petits boutiquiers, employés, prolétaires intellectuels, bacheliers, professeurs, médecins, avocats. Pour plaire à des électeurs si bigarrés, il faut serrer les principes dans Farmoire à argenterie, et ne les sortir qu'aux jours de fête. On se pose en candidat des humbles ; on se borne à déclamer contre la ploutocratie. Tel orateur réduit le collectivisme à la communauté des rues, auquel cas, nous sommes tous communistes. M. G. Sorel cite un candidat appuyé par le groupe parlementaire de la Chambre, qui promettait aux marchands de vin, ces empoisonneurs du peuple, de les soutenir contre les coopératives ouvrières ! L'Union socialiste, à la dernière Chambre, représentait non pas une doctrine, une classe sociale, mais un salmigondis d'idées, un monde bariolé. « Dans cette Union, écrit l'auteur d'une brochure socialiste, il y a des admirateurs du drapeau tricolore, du drapeau jaune avec l'alliance russe,
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des partisans du drapeau rouge '. 11 y a des communistes, des collectivistes, des défenseurs de la propriété individuelle, des patriotes, des internationalistes, des protectionnistes, des libre-échangistes, des partisans de la grève générale, mais beaucoup plus de ses adversaires. Il y a beaucoup de médecins, de gros rentiers, de journalistes, et seulement une demi-douzaine d'anciens ouvriers. » Et Ton retrouve la même bigarrure, la même opposition des votes et des doctrines, concernant Tarmée, la politique coloniale, le libre-échange, — dans la fraction socialiste du Reichstag.
Après les dernières élections, le groupe de rUnion socialiste s'est purifié des éléments nationalistes. Il s'est constitué sur la base d'un manifeste des trente-sept, qui prétend exprimer sinon le marxisme pur, — une seule des cinq organisations françaises, celle des guesdistes, se rattache directement à Karl Marx, — du moins a la pensée essentielle du socialisme de tous les pays » : conquête des pouvoirs publics, collectivisme successifs entente internationale des prolétaires. C'était le Credo formulé par M. Millerand au banquet des municipalités socialistes de Saint-.Mandé. M. G. Sorel met en relief les atténuations et les incohérences : « On propose, dit-il, d'assurer à tous la libr.^ disposition des fruits du travail. On n'ose pas prononcer le mot propriété; mais le lecteur, peu au courant des subtilités dialectiques, ne
l. La véinté sur l'Union socialiste, chez XWemane, 21, rue Saint-Sauveur.
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manque pas de comprendre qu'il s'agit d'étendre la propriété privée, et non de la supprimer. En 1896, on parlait d'abolir le régime capitaliste; on ne vise plus qu'à préparer « la transformation en propriété sociale des moyens de production, de transport et de crédit, déjà arrachés à leurs propriétaires individuels par la féodalité capitaliste » . C'est sans doute, remarque M. G. Sorel, des grands magasins dont il est question, car comment cela pourrait-il s'appliquer aux banques, aux chemins de fer, aux raffineries de sucre, que M. Millerand, en 1896, signalait comme mûres pour la socialisation ?
M. Millerand, il est vrai, est un indépendant qui se pique fort peu de théories. Son entrée dans le ministère Waldeck- Rousseau -Galliffet ne marque pas moins un pas énorme dans la voie de l'abandon de l'ancienne tactique.
La doctrine marxiste enseigne qu'en face de la démocratie socialiste, tous les parJLis bourgeois ne forment qu'une masse réaclionnaire. Mais, dans les luttes que se livrent entre elles les différentes couches de la bourgeoisie; Marx et Engels admettaient, conseillaient môme l'alliance avec les partis avancés. Rien d'hétérodoxe, rien de choquant à ce que les sociahstes belges s'unissent aux libéraux, voire aux démocrates chrétiens, pour obtenir le suffrage universel. Le pacte de Bordeaux^ le traité conclu avec les monarchistes, pour administrer la ville contre les républicains opportunistes, est déjà plus suspect. M. de Vollmar, aUié des catholiques contre les libéraux, aux
dernières élections bavaroises, a soulevé quelques polémiques dans le parti. Et il ne s'agit encore ici que d'un compromis transitoire, d'une action parallèle avec d'autres partis d'opposition, commandée par les circonstances, et non pas d'un programme commun ^ Mais avec M. Millerand, c'est une collaboration, une participation directe à l'exercice du pouvoir, pour le maintien, la consolidation de la République bourgeoise, approuvée par une fraction des socialistes français, comme sauvegarde des conquêtes démocratiques. Oue deviennent, ici, le collectivisme, Tinternationalisme et la lutte de classes? De l'absolutisme théorique au relativisme pratique, quel chemin parcouru !
Les nécessités d'ordre pratique ont ainsi contribué à éveiller, chez ceux qui pensent, l'esprit critique. M. G. Sorel en France, le professeur Labriola en Italie, M. Yan Kol en Hollande, jM. Vandervelde en Belgique, etc., estiment que les doctrines de Karl Marx ont besoin d'être élucidées, qu'on doit y chercher non un dogme, mais une méthode, un procédé d'investigation et, comme il le recommandait lui-même, « un fil con-
1. Dans son excellent livre Socialisme et prohlè)nes sociaux (F. Alcan, 1899), M. E. d'Eichthal donne de nombreux exemples de ces contradictions entre le socialisme scieniilique et le socialisme électoral.
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ducteur ». La revision la plus complète est due à M. Bernstein, un Allemand qui a vécu exilé à Londres depuis de longues annéees\ représentant des plus radicaux du marxisme au début, et lié d'amitié avec Engels jusqu'à la mort de ce dernier.
D'après M. Bernstein, Tobservation positive des faits oblige d'abandonner le marxisme, en tant que système fermé : le développement politique et social n'a pas suivi le cours que lui avait tracé le programme de la démocratie socialiste. Le matérialisme historique, la prépondérance décisive que Marx attribue aux causes économiques et aux besoins matériels, a été atténué par Marx lui-même. A côté des facteurs économiques, jVL Bernstein introduit, en histoire les facteurs idéologiques ; on ne saurait, non plus, méconnaître l'importance des faits géographiques et naturels, des traditions historiques. Lliomo economicus n'est pas tout l'homme. Il n'est qu'une abstraction, un mannequin.
Marx a contredit et, pour ainsi dire, abandonné lui-même, dans ses notes posthumes qui forment le troisième volume du Capital, la théorie de la valeur déterminée par le travail des foules ouvrières, pierre angulaire de sa dialectique. Engels, qui a édité et interprété ces notes, explique que, selon Marx, la valeur n'était proportionnelle au temps de travail que sous le régime du petit atelier. Ce n'est plus le cas avec le système de la
1. M. Bernstein vient dètre autorisé à rentrer en Allemagne .
grande industrie : la valeur du travail propre a joué son rôle, et coïncide de plus en plus rarement avec le prix. C'est le degré de la production sociale, Tensemble de la vie sociale, en dernière analyse l'offre et la demande, qui déterminent ce prix. Loin de résulter des heures de travail non payées, d'être un vol fait à ses ouvriers, le gain de lentrepreneur dépend- de Tétat du marché, du machinisme perfectionné, du travail de tête et de Tesprit d'entreprise, de la chance, de l'habileté, de la décision. Les théories de la valeur, de la plus-value, et, en une certaine mesure, du surtravail disparaissent à la base même de l'édifice du marxisme.
Marx ne s'est point trompé en signalant la tendance croissante de la grande industrie vers la concentration des entreprises ; elle n'est pourtant ni aussi avancée, ni aussi générale qu'il le croyait. De moyennes, de petites entreprises subsistent à côté des grandes, et on ne voit pas bien comment on pourrait s'en passer. Pour l'agriculture notamment, Vollmar a montré que le machinisme ne joue pas un rôle décisif. La petite culture intensive, en particulier celle des fruits, de la vigne, des légumes, est plus rémunératrice que la culture extensive. Partout, même en Amérique, il y a arrêt ou recul des grandes exploitations, en sens inverse du mouvement que présuppose Marx. Comment, dès lors, résoudre l'antinomie entre l'industrie socialisée et l'agriculture individualiste?
Il faut se garder, d'après M. Bernstein, de considérer comme connexes la concentration des
industries et celle des fortunes. Les capitaux ne s'accumulent pas exclusivement entre les mains de quelques magnats : ils s'éparpillent sous forme de sociétés par actions*. Les statistiques de tous les pays accusent une augmentation continue du nombre des propriétaires, un accroissement des classes moyennes. Si la réalisation du socialisme devait dépendre de la disparition de la bourgeoisie, elle se ferait attendre longtemps.
Et il en est de môme de la paupérisation des masses par Texploitation capitaliste : c'est le contraire qui est vrai.
Peut-on, demande M. Bernstein, parler d'exploitation, de misère, d'oppression, de servitude pour la classe la plus nombreuse, celle des paysans? Et la grande industrie appauvrit si peu les ouvriers dans l'ensemble que, — de l'aveu même des socialistes les plus exaltés ^, — la classe ouvrière trouve les conditions les plus favorables justement dans les pays où le capitalisme et le machinisme ont atteint le plus haut degré de développement. Les salaires augmentent en
1. De mémo ([lie pour la (lueslion de la plus-value, Marx, dans le III^ volume du CapUal, contredit lui-même la thèse de l'identité de la concentration des capitaux et de celle des fortunes. Il parle « d'une concentration des capitaux accompagnée, mais dans une moindre proportion, d'un accrohsement du nombre des capitalistes ». — Voir dans la Revue socialiste de février 1901, Farticle de M.Cornelissen : La dialectique hégélienne dans Vœuvre de Marx.
2. Voir le Parti ouvrier, organe socialiste révolutionnaire, du 15 octobre 1898; la Petite République du il juillet 1898, auxquels nous empruntons de préférence ces citations.
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rai son de Fimportance des établissements industriels. Les États-Unis, le pays des Trusts et des milliardaires, le pays qui, d'après la théorie de IMarx, devrait nous otïrir ce spectacle de quelques douzaines de Vanderbilt, de Gould et d'Astor entourés d'un monde croissant d'affamés, — est au contraire le pays où les classes moyennes et les classes ouvrières ne cessent de s'élever le plus rapidement. Il en est de même en Angleterre. L'un des protagonistes de la social-démocratie allemande, le D^ Schœnlank ^ citant les statistiques officielles de l'impôt sur le revenu des grandes villes d'Allemagne, reconnaît qu'une petite bourgeoisie tend à émerger du sein des classes ouvrières, et il conclut : « La démocratie socialiste n'est pas le produit de la misère et du désespoir. Elle est le résultat de la conscience que possède de sa force une classe qui s'élève, et de là vient sa puissance. Les révolutions tentées par des classes en décadence ne peuvent aboutir. » Le socialisme, en effet, est la manifestation éclatante de l'amélioration du sort des classes ouvrières : le désir de bien-être, de culture, croît à mesure qu'il reçoit satisfaction. Le capital, ce « vampire qui suce le sang des ouvriers », leur infuse, en réalité, un sang nouveau, une vie nouvelle.
Si l'évolution que Marx a assignée au régime capitaliste est loin d'être démontrée, la théorie de son auto-destruction par les crises périodiques,