Revue socialiste, octobre
craies allemands. L'an passé, à Hanovre, avait eu lieu un grand débat théorique sur le catéchisme marxiste suranné et les idées de Bernstein qui introduisait dans ce catéchisme l'esprit critique, et demandait qu'on mît d'accord le langage et la pratique. Cette année, la discussion roulait sur la tactique, et l'on a vu se produire l'opposition habituelle entre le Nord et le Sud, entre opportunistes et intransigeants, mais les opportunistes l'ont emporté.
Liebknecht, l'ancien révolutionnaire de 1848, le compagnon d'exil de Marx et d'Engels, était mort quelques mois auparavant. Il était le doyen et le patriarche grondeur de la social-démocratie allemande, un homme d'un autre âge, plein de prestige, mais fidèle aux formules vieillies et pour ainsi dire figées : ces formules n'avaient réuni qu'une infime minorité au Congrès de Hanovre. C'est Auer, un Bavarois, qui a prononcé l'éloge funèbre de Liebknecht, bien qu'il soit un orateur mordant plutôt que solennel. Auer est un des dirigeants les plus habiles et les plus écoutés. On célébrait en même temps le jubilé du Congrès de Gotha qui, ving-cinq ans auparavant, avait uni les deux fractions rivales des hommes d'Eisenach et des Lassaliens. Au début, le parti ne comptait que quelques milliers d'adhérents, il comprend aujourd'hui plus de deux millions de volants, presque un tiers des électeurs allemands. C'était enfin le dixième anniversaire de la fin de la loi contre les socialistes, de la défaite suivie de la retraite du prince de Bismarck. Un musicien
socialiste, vieil ami de Wagner, avait composé une marche ou une cantate pour la circonstance. Le Congrès de Mayence a marqué un pas de plus dans l'évolution du parti. La délibération la plus intéressante concernait la participation ou l'abstention des socialistes aux élections des Landtags des différents pays de l'Allemagne. Ces élections ont lieu au suffrage restreint. Particulièrement en Prusse, avec le système censitaire des trois classes, les socialistes n'ont pour ainsi dire aucune chance d'y faire pénétrer leurs candidats. Aussi l'abstention électorale était-elle ordonnée au début par les Congrès du parti. Cette règle, comme l'avait décidé le Congrès de Cologne en 1893, ne devait pas souffrir d'exception. Le décret du Congrès de Hambourg, en 1897, avait supprimé le décret de Cologne par 160 voix contre 5o. Les socialistes s'apercevaient qu'en s'abstenant ils faisaient un métier de dupes. Ils laissaient le champ libre aux hobereaux toujours avides de lois réactionnaires. L'intérêt des socialistes était de voter pour les libéraux bourgeois, en dépit de la conception rigide de la lutte de classes d'après laquelle tous les partis bourgeois sans distinction ne forment qu'une masse réactionnaire. Mais aucune décision du parti ne pouvait empêcher d'agir d'une façon pratique, et les décrets des congrès de rester lettre morte. C'est grâce aux libéraux qu'on a pu échapper aux lois de répression, à la loi contre les menées subversives, à la loi dite du bagne, restreignant le droit de grève, à la loi Heinze, qui atteignait la liberté d'écrire. 11 a bien
ni L'EVOLUTION DU SOCIALISME
fallu consacrer à la fin, l'usap^e courant, et après avoir toléré les coalitions électorales avec les libéraux, voire même avec les cléricaux, comme en Bavière, les autoriser désormais.
Voici maintenant que le Congrès de Mayence les rend obligatoires. Malgré l'opposition de Singer, réduit sans doute à tenir compte du radicalisme de ses électeurs berlinois, Bebel a fait voter par i63 voix contre 06 la décision suivante :
a Dans les Etats allemands où existe le système des trois classes, c'est une obligation pour les socialistes de prendre part à l'agitation électorale. Pour les élections en Prusse, le comité directeur forme le comité électoral central ; sans son approbation, aucun accord ne peut se conclure dans les circonscriptions électorales entre les socialistes et les partis bourgeois. »
Ainsi le comité directeur se réserve la décision en matière d'alliances ou plutôt de coalitions. Le Congrès de Mayence n'admet pas (comme c'est au contraire le cas du Congrès de Rome, et comme M. Jaurès tendrait à le faire prévaloir en France) l'autonomie fédérale des circonscriptions électorales. On s'est occupé au Congrès de Mayence d'une nouvelle organisation du parti K
Cette organisation a lieu dans trois directions. Il y a une organisation éducative^ très iniéressanie à étudier, que M. Jules Legras et M. Sellière nous ont fait connaître. Puis une organisation corpora-
1. Voir sur l'organisation du parti socialiste en Allemagne, le Mouvement socialiste du 15 février 1900.
tiue, comprenant les syndicats socialistes. Enfin, l'organisation politique, la plus en vue, celle qui dirige le mouvement, la propagande, les élections, et qui tient des assises annuelles. Le comité directeur, qui en émane, dans lequel les membres du Reichstag occupent une situation prépondérante, était obligé, jusqu'à cette année, de se mettre en relation avec les organisations locales au moyen d'hommes de confiance. ^lais le Reichstag vient d'abroger la loi qui défend aux associations politiques de se fédérer, en sorte que le parti va pouvoir se constituer comme une union fermée des Vereine^ avec l'unité de direction d'une armée en 'marche. Les nouveaux statuts d'organisation fortifient le pouvoir central.
On s'est occupé aussi des recettes du parti. On a entendu les plaintes du caissier, et on a demandé l'établissement d'une sorte d'impôt direct qui oblige à des contributions régulières.
Le Congrès a écouté les discours habituels de Schœnlanket de Singer contre le gouvernement personnel. Il a protesté contre la politique mondiale, c'est-à-dire contre l'impérialisme allemand, contre la guerre du Transvaal.
A propos de l'augmentation du charbon, il a été décidé que la question serait portée aux divers Landtags et au Reichstag. On a discuté la nationalisation des mines, mais sur ce dernier point on a recommandé la prudence, car l'Etat, mieux que les particuliers, pourrait restreindre le droit de coalition des ouvriers.
La question si importante de la neutralité des
syndicats n'a pas été abordée. On sait en quoi elle consiste. Les syndicats n'ont de force dans la lutte économique qu'à condition de comprendre le plus grand nombre d'ouvriers. La politique, la religion sont autant de causes de divisions. Les syndicats catholiques comptent de nombreux adhérents dans certaines contrées de l'Allemagne, par exemple en Bavière. La neutralité politique et religieuse proclamée par les syndicats socialistes est donc nécessaire pour les attirer. Les syndicats suisses ont été les premiers à entrer dans cette voie de la neutralité que Bebel luimême recommande aux syndicats allemands.
Ceux-ci n'ont pas encore décidé la question.
On a parlé des chemins de fer de lEmpire; les Bavarois et les Saxons ont témoigné de leur hostilité à la prussification des chemins de fer allemands.
Enfin, on a discuté la question du protectionnisme et du libre échange. En théorie la social-démocratie allemande est libre échangiste. Mais Vollmar, qui vit dans la Bavière agricole^ a déclaré que ce n'était pas là une question de principe, mais d'utilité, et que des gages élevés valaient mieux que des prix bas.
Bref, les socialistes allemands cessent de plus en plus d'envisager les questions sous un aspect simpliste, unilatéral. Les hommes les plus intelligents et les plus influents : les David, les Vollmar, les Auer, sont des politiques, aux idées ouvertes, fort peu gênés par la doctrine, et par les programmes, opportunistes à un haut degré et déjà presque des hommes de gouvernement.
Le Congrès de Mayence avait été précédé par une conférence de femmes social-démocrates.
Mais hélas! ces dames apparaissent comme des colonels sans régiments. La social-démocratie exerce peu d'attirance sur la Hausfrau aUemande. Et dans le parti même, les Genossen, les camarades qui ont abjuré tous les préjugés, en conservent encore à l'égard du sexe faible. Ils sont de secrets adeptes de la supériorité des culottes sur la jupe et agissent en conséquence. Ils veulent être maîtres dans le ménage. Les congressistes femmes leur ont reproché de porter encore la perruque du Philistin. Que n'ont-elles proposé la grève générale de Lysistratal
Quelques-unes de ces dames social-démocrates semblent aussi se faire' une très fausse idée de l'égalité des sexes. Elles l'entendent dans le sens de leur propre supériorité reconnue de tous. La célèbre Clara Zetkin, surnommée Clara l'amère, Clara die hittere, nous a toujours, à ce point de vue, choquée dans tous les congrès internationaux. Nous l'entendions réclamer sans cesse, surtout de la part des Français irrévérencieux, les égards dus à une femme! Or, le principe d'égalité s'oppose absolument à ce que les femmes aient un traitement spécial, et la « camarade Zetkin » si elle était logique, devrait se résigner à être interrompue et interpellée au même titre que les camarades du sexe masculin. Un Congrès socialiste n'est pas un salon bourgeois, encore moins une cour d'amour.
.1. BOLRDEAU. — ÉvoL du sociaL 12
ns i;evolutiox du socialisme
Tandis que les Italiens, les Autrichiens', les Allemands avaient tenu leur congrès nationaux à la veille du Congrès international de Paris, les Français avaient ajourné le leur au lendemain même 'de ce congrès. Incapables de s'entendre, de régler leurs afl'aires eux-mêmes, de vider leurs querelles, ils faisaient appel aux autres nations, réunies dans une sorte de conseil amphyctionique ; et chacun des adversaires comptait se prévaloir contre l'autre de la sentence prononcée.
Le Congrès avait dû primitivement se réunir en Allemagne. Mais les Allemands ne garantissaient pas la sécurité des délégués étrangers, c'est-à-dire qu'ils craignaient, au contraire, que la police ne leur témoignât trop de sollicitude. On avait donc choisi Paris, où l'on s'abritait à l'ombre des ailes d'un ministre socialiste.
Les délégués, particulièrement les Allemands, étaient venus en très grand nombre. Beaucoup d'Anglais avaient été retenus par la lutte électorale. La salle Wagram, où se réunissait le congrès le 23 septembre 1900, comprenait environ 800 membres. Une quinzaine de nationalités étaient représentées, nationalités d'importance très inégale. Nous doutons, par exemple, que le socialisme soit très développé en Bulgarie.
Il eût été intéressant d être renseigné sur la statistique par profession des membres du Congrès.
1. La sozialdémocratie autrichienne est divisée en deux fractions, l'une tchèque, lautre allemande. C'est le Congrès tchèque qui s'est réuni cette année. Il présente peu d'intérêt général.
Bien que le bureau fût renouvelé chaque jour, nous n'y vîmes figurer, pour ainsi dire, que des bourgeois, avocats, professeurs, journalistes, etc., parfois même des capitalistes.
Les Congrès internationaux présentent de grandes difficultés, à cause des trois langues qu'on y parle, le français, l'anglais, Tallemand. Chaque discours doit être deux fois traduit. Cela ralentit et amortit singulièrement les discussions.
Le précédent Congrès international de Londres, en 1896, avait été profondément troublé par les querelles françaises entre les politiciens et les syndicaux mêlés aux anarchistes. La vérification des pouvoirs dans la section française, et les violentes dissensions qui en étaient nées avaient fait pei'dre deux jours au Congrès, au milieu de l'impatience générale. Cette fois on avait pris les précautions nécessaires. Une conférence qui s'était réunie préalablement à Bruxelles avait veillé à la stricte exécution des décisions de Londres, qui excluent à tout jamais du sein de la social-démocratie les anarchistes, dangereux et compromettants, et exigé des syndicats, pour participer aux congrès, sinon l'exercice, du moins la reconnaissance de l'action politique et parlementaire.
Mais, même en labsence des anarchistes, auxquels le gouvernement français, exécuteur des décisions de Londres, a interdit de se réunir en congrès séparé, la première journée du Congrès de Paris a été de nouveau profondément troublée. La guerre ne sévissait plus entre les socialistes et les anarchistes, mais entre les anciens conjurés
de Londres, entre M. Jaurès et M. Guesde, allié cette fois à M. Vaillant.
D'après la version de M. Rouanet \ une heure fausse de convocation aurait été publiée par les adversaires de M. Jaurès pour le mettre en minorité dans la section française dès la première séance. Les jaurésistes avaient éventé le piège et ce furent eux qui se trouvèrent les plus nombreux, M. Jaurès fut donc chargé de souhaiter la bienvenue aux délégués étrangers. Mais, à la fin de la séance, ses adversaires, les guesdistes, firent irruption sur l'estrade en protestant contre la validité de la nomination au bureau de M. Jaurès, alors que la séance était terminée, et en poussant les cris d'assassins, de massacreurs, d'escrocs, contre M. Jaurès et les ministériels, complices des fusillades de Chalon.
Ces fureurs, d'ailleurs réciproques, causèrent la plus mauvaise impression sur les étrangers. Les Français étaient considérés comme des barbares \ transformant les réunions en sabbat de sorcières. C'est à grand'peine que, sur l'invitation de M. Delory, le maire de Lille, ils finirent par consentir à une Trêve de Dieu, ajournant leurs 'petites querelles à leur propre Congrès, au lendemain du Congrès international.
L'ordre du jour du Congrès était très chargé. On avait repris des questions déjà traitées aux précédents Congrès. Tout ce qui concerne la législation.