De Rousiers, les Trusts en Amérique
d'administration, qui devraient se borner à un contrôle. On conçoit ce que deviendraient les industries soumises à des conseils électifs d'ouvriers, discutant non seulement des questions de sécurité, comme dans les mines, de règlements, de salaires, mais intervenant dans la conduite même de l'usine. Le régime parlementaire a donné partout ailleurs qu'en Angleterre, des résultats si insuffisants, que Ton petit, a j^triori, éprouver une grande défiance du parlementarisme industriel. C'est justement ce manque de capacités supérieures, personnellement intéressées au succès de l'entreprise, et libres dans son gouvernement, qui forme un obstacle au succès des coopératives de production. Dans le règlement primitif de la Verrerie ouvrière d'Albi, nous lisons : « que la liberté la plus grande est donnée aux ouvriers de diriger le travail à leur gré », mais nous serions fort étonnés s'il n'y avait pas à Albi quelque esprit dirigeant, obéi de tous, dont l'action soit déterminante pour le succès de l'entreprise. Une verrerie de quatre cents ouvriers ne se peut d'ailleurs comparer à des établissements qui comptent des milliers de travailleurs de différents métiers ; et, pour des millions d'employés de l'industrie, l'exemple ne serait pas assez probant.
Le travail*, la force musculaire, l'habileté et la promptitude d'exécution ne sont pas moins essen-
1. Voyez, sur cette question crensemble, le livre de ]\I. André Liesse : le Travail au point de vue scientifique ^ indusiriel et social. Paris, Guillaumin, 1899.
tiels que rintelligence directrice et le capital; si le travail a des intérêts identiques à ceux du capital et de l'intelligence en ce qui touche la production, il en a de nécessairement opposés quant à la répartition : ainsi le veut la loi de V économie de Vefforl, qui domine toute la nature, et qui fait que chacun cherche à économiser sa peine et à accroître son gain. Le travail ne peut vivre en perpétuelle harmonie ni avec le capital ni avec l'intelligence directrice, et il ne peut vivre non plus en guerre perpétuelle avec eux : nec tecum, nec sine te, ainsi que le disait le poète latin à sa maîtresse. La tête a une tendance naturelle à épuiser la force des bras, qui se révoltent contre elle, alors que, privés de son secours, ils resteraient inertes et paralysés.
Les grèves produisent des elïets bienfaisants, en tant qu'elles provoquent l'augmentation des salaires, qu'elles empêchent ainsi le travail de se détériorer, de s'avilir. Elles fixent les prix de manière à obtenir un maximum de bien-être. La conservation, l'élévation des classes ouvrières, qui intéresse l'humanité au premier chef, ne présente pas moins d'importance au point de vue de la productivité. Mais les grèves n'acquièrent ces résultats qu'au prix de pertes considérables. Armes à deux tranchants, elles blessent à la fois patrons et ouvriers. Les guerres industrielles, non moins que les guerres militaires, méritent un chapitre à part dans le bilan qu'on a dressé^ des gaspillages, des
i. U. Novicow.
forces perdues, dans les sociétés modernes. Pour ne citer que la dernière grève des mécaniciens anglais, l'organisation ouvrière la plus puissante et la plus riche du monde entier, elle a englouti 7 millions ; elle coûtait aux grévistes 36o.ooo francs par semaine. Les patrons, de leur côté, ont vu les exportations diminuer de 12 millions. Aux États-Unis, les grèves présentent une autre envergure. De 1881 à 1884, la statistique officielle a enregistré environ i5.ooo grèves. Elles ont mis en chômage 4 millions d'ouvriers environ, et auraient coûté, en chiffres ronds, un milliard de francs aux associations, sans compter, bien entendu, les pertes des employeurs*. On estime le succès des grèves, en Amérique, à 45 pour 100, en France et en Angleterre, à 20 et à 22 pour 100.
A proportion que les effets des deux guerres, militaire et industrielle, deviennent désastreux, la nécessité s'impose de chercher d'autres moyens pour régler les différends, et apaiser les conflits. On préconise la conciliation et l'arbitrage, sans être encore parvenu à en assurer reflicacité. Le gouvernement allemand a essayé de faire voter sa « loi du bagne », Ziichthausvorlage ^ qui punit avec une extrême rigueur toute excitation à la grève : il vient d'échouer devant le Reichstag. M. Yves Guyot-, en réponse à une proposition de MM. Guesde et Vaillant, d'organiser légalement le droit de grève, demandait qu'on rétablît, au con-