LE MOUVEMENT OUVRIER DE 1871 A
éprouvait le besoin de faire une démonstration de sa force ». 35o associations, 260 syndicats étaient représentés à Marseille : le protocole du Congrès forme un volume de 829 pages. — La commission executive qu'avait laissée le Congrès de Lyon n'avait pu s'entendre avec les députés de Marseille, bien qu'ils appartinssent à l'extrême gauche, même sur la question des prud'hommes et du -droit de réunion. Le Congrès de Marseille décida l'organisation indépendante de la classe ouvrière, pour entrer dans les luttes électorales, et conquérir les pouvoirs municipaux et législatifs. La France fut divisée en six régions : celle de Paris ou du Centre, de Lyon ou de l'Est, de Marseille ou du Midi, de Bordeaux ou de l'Ouest, de Lille ou du Nord, d'Alger ou de l'Algérie. A ces organisations régionales devaient correspondre des associations, des comités et des congrès régionaux, et un Congrès général, errant de région en région. C'était le squelette destiné à servir d'armature à la masse vivante des travailleurs. Les socialistes révolutionnaires, qui voulaient en prendre la direction, après quelques hésitations du Congrès, firent voter comme but la transformation des moyens de production en propriété collective et annuler, par conséquent, les conclusions des deux Congrès précédents, qui considéraient les syndicats comme les moyens uniques d'émancipation des ouvriers. L'amélioration du sort de la classe ouvrière ne peut avoir lieu que par cette transformation complète de Tordre social. — • L'opposition était di
M. Finance, qui opposait l'évolution progressive à la révolution, et jugeait la masse ouvrière encore trop peu cultivée pour pouvoir diriger la révolution : la bourgeoisie n"a pu vaincre la noblesse qu'à cause de son degré supérieur de culture. — Le mot d'ordre du collectivisme passait ainsi dans le monde ouvrier après le Congrès de Marseille. Les adversaires ont soutenu plus tard que ces conclusions étaient le résultat de majorités fictives, inexactement comptées : vingt-trois délégués protestèrent en effet formellement à ce sujet.
La première conséquence du Congrès de Marseille, destiné à faire l'union des forces ouvrières, fut d'y causer une scission. Une grande partie des syndicats français refusèrent de suivre sa direction. Au Congrès du Havre, les deux fractions, représentées à peu près en nombre égal, 55 collectivistes et 57 doctrinaires réformistes, ne purent s'entendre : on se sépara, et deux congrès se tinrent à côté l'un de l'autre : chacun émettait la prétention d'être le vrai Congrès national. La coupure entre les éléments politiques et révolutionnaires et les éléments purement syndicaux était consommée. — Mais les révolutionnaires eux-mêmes ne pouvaient rester unis.
Le Congrès de Marseille avait à peine terminé ses travaux qu'une première mesure de clémence de la part du gouvernement, après la nomination de Jules Grévy à la présidence de la République, avait mis en liberté un nombre assez considérable de vaincus de 1871. Un an après, tous les survi-
LE MOI VEMEXT OUVRIER DE 1871 A l8Si 2(i:;
vaiils du 18 mars étaient amnistiés. Ils rentraient animés de sentiments combatifs, et allaient chercher à s'emparer de nouveau des masses ouvrières, que les événements de 1870 avaient rendues familières avec les idées de l'internationale, en leur donnant le sentiment de la force et de l'importance qu'elles pourraient acquérir un jour. Mais il y eut bientôt conflit d'ambitions et de compétitions entre les chefs.
Le Congrès de Marseille avait fixé le but, on allait se livrer à la propagande avec plus d'ardeur, mais il restait à établir un programme, un Credo pour les prochains combats électoraux. Ce programme fut élaboré à Londres par MM. Guesde et Lafargue, sous la dictée de Marx et d'Engels, qui se tenaient dans les coulisses. Il s'agissait de soumettre le mouvement ouvrier français à leur domination. Ce programme, qui devait être le fondement de toutes les candidatures socialistes en France, fut accepte'' par les révolutionnaires du Congrès collectiviste du Havre. Les syndicats ne sont reconnus que comme simple moyen d'organisation : les grèves doivent servir à la propagande. Il faut organiser partout des comités de grève permanents, pour tenir les ouvriers en haleine. — Mais les dissentiments commencèrent à se produire au Congrès de Reims, qui eut lieu après le Congrès international de Coire en 1881.
A ce Congrès, les cercles d'études et les associations politiques dominaient de beaucoup. Il y eut 44 délégués, parmi lesquels Fournière, Guesde, Labusquière, Malon. Des tendances anarchistes
s'y firent jour. On ne voulait pas que les chefs du parti ouvrier devinssent de nouveaux tyrans. Alliés aux syndicaux, les anarchistes critiquaient le programme, comme un programme minimum. Les querelles s'élevèrent entre les marxistes, en minorité au Congrès, et les broussistes, qui refusaient de se soumettre à la direction de Marx. Comme le disait M. Brousse, ils acceptaient les idées, mais non Tautorité dont MM. Guesde et Lafargue étaient les agents. Les anciens « Communards » étaient jaloux de ces intrus; Tamourpropre national, les traditions proudhoniennes jouaient aussi un rôle dans cette querelle contre l'influence allemande. Les politiques enfin, dans un intérêt électoral, ne se souciaient pas de rompre, par un programme collectiviste, tout rapport avec les radicaux.
MM. Malon et Brousse avaient proposé au Congrès l'institution d'un comité national siégeant à Paris. C'était mettre fin à la dictature de M. Guesde, qui n'avait d'influence qu'en province. La discorde régnait dans le parti; mais, officiellement, on resta uni jusqu'à l'année suivante.
Des querelles furieuses continuèrent après le Congrès entre Le Prolélaire, reconnu comme organe du parti, et Le Ciloijen et La Bataille, marxistes, qui avaient succédé à L'Egalité. On s'accusait de trahison, de rapports avec la police. Les guesdistes reprochaient à M. Brousse des indélicatesses en matière d'argent.On se prouvait ses sentiments de solidarité et de fraternité en échangeant des coups dans les bureaux de rédaction.
LE MOUVEMENT OUVRIER DE 1871 A 188 'i 26-
Sur ces entrefaites éclataient les grèves de Àlontceaii-les-Mines; d'autres grèves se produisaient à Commentry, à Limoges, à Bessèges. — Le Comité national demandait avec succès aux ouvriers de se mêler aux élections communales. Joffrin, soutenu par l'élément ouvrier et combattu par les marxistes, avait été nommé à Montmartre sur un programme qui atténuait singulièrement, d'après les guesdistes, le programme du Havre. 11 avait supprimé l'article qui demandait l'abolition de l'héritage au-dessus de 20.000 francs, et ne parlait que de la fixation légale de la journée de travail, sans stipuler les 8 heures. Le député radical Clovis Hugues avait accepté de représenter à la Chambre le Comité national. Aux élections de i88i, le programme du parti n'avait pas rallié 6o,ooo voix dans toute la France.
La rupture définitive eut lieu au Congrès de Saint- Etienne (septembre 1882). 200 syndicats étaient représentés et i5o cercles d'études. Les marxistes accusèrent leurs adversaires de possibilisme. a Joffrin, disaient-ils, pour être nommé à Paris, s'était écarté du programme minimum. De révolutionnaire, il était devenu simple radical. » Les broussistes adressaient le même reproche à un candidat marxiste lors d'une élection à Châtellerault ; on rapportait ce propos de M. Lafargue, qu'il préférait Clemenceau et Rochefort à des ouvriers compromettants.
Les possibilistes eurent la majorité au Congrès de Saint-Etienne, en changeant le mode de vota-
2;)8 L'EVOLUTION DU SOCLVLISME
tioii. M. Guesde et ses amis furent exclus du comité national par 66 voix contre 6. Une partie des congressistes se retirèrent et allèrent tenir à Roanne un congrès qu'ils présentèrent comme le seul vrai, le seul légal. Ils déclarèrent que Le Prolétaire cessait d'être l'organe officiel du parti.
Les guesdistes se trouvaient très affaiblis. Fractionnés en groupements locaux ou régionaux, sans autre lien que la communauté du programme, ils n'eurent plus de Congrès national depuis i884, et plus d'organe central depuis i885. Mais ils prirent leur revanche au Congrès international de Paris en 1889, et leurs adversaires se scindèrent eux-mêmes, en 1890, en deux fractions rivales.
Les possibilistes triomphants, afin d'affirmer leurs bonnes résolutions, s'intitulèrent révolutionnaires. Ils s'organisèrent, prirent de grandes précautions, déjà recommandées au Congrès de Marseille, vis-à-vis de leurs candidats électoraux : mandat impératif, démission signée en blanc entre les mains du comité électoral, traitement versé dans la caisse du parti, qui fait les frais de l'élection et alloue ensuite une indemnité à l'élu ; on alla jusqu'à proposer de punir de mort le député infidèle à son mandat. — On tenta l'union de tous les syndicats, sans exclure les anarchistes. On rejeta le programme minimum des marxistes, mais en acceptant les considérants, esquisse de la société future. L'émancipation ouvrière ne peut avoir lieu que par le collectivisme.
Ainsi, l'unité poursuivie dans le mouvement
ILE MOUVEMENT OUVRIER DE U'.li A 1884
ouvrier depuis 1875 n'avait pu se réaliser. Il était divisé en marxistes, en possibilistes, en anarchistes, en positivistes, ces derniers bien peu nombreux. Ces divisions atîaiblissaient le parti au point de vue de Taction politique, mais stimulaient le zèle de la propagande et augmentaient le nombre et Tardeur des foyers d'agitation.
Après cet « échenillage » du Congrès de Sainl- Étienne, des tiraillements, des déchirures se manifestèrent déjà au Congrès possibiliste de Paris, en i883: on écarte le titre de parti socialiste révolutionnaire, malgré la résistance d'Allemane. On jette par-dessus bord les considérants du programme. Au lieu de chercher un système pour résoudre la question sociale, il s'agit d'étudier les questions pratiques ; sans renoncer en principe à la révolution, on s'occupe des assurances, des apprentis. On élabore un programme concernant la prud'homie, et on décide en même temps la constitution de comités de vigilance. La fraction possibiliste tendait à devenir exclusivement ouvrière, « manuéliste », comme disent avec dédain les guesdistes, qui se considèrent comme (les intellectuels. Malon, collaborateur de feuilles radicales bourgeoises, se retira du parti.
Les syndicats purement réformistes, qui s'étaient éloignés des socialistes au Congrès du Havre en 1881, tinrent, à partir de ce moment, des congrès séparés. Leurs idées étaient représentées par U Union des syndicats de Paris, ayant pour organe Le Monileur des syndicats ouvriers. Ils écartaient de leur programme toute action
270 LEVOLUTION DU SOCIALISME
politique, se bornaient à l'organisation économique des ouvriers par les syndicats, pour améliorer le contrat de travail, de concert avec les associations d'entrepreneurs, et pour obtenir enfin la reconnaissance légale des syndicats. A partir de 1880, les unions d'entrepreneurs et d'ouvriers négocièrent leurs intérêts réciproques dans un esprit de conciliation et de modération.
LE MOUVEMENT SYxNDICAL DEPUIS LA LOI DE 1884
En 1884, au lieu dune loi générale sur les associations, une loi spéciale» fut votée sur les syndicats professionnels. Elle abrogeait la loi de 1791 qui, pour garantir la liberté du travail contre les corporations, avait prohibé les associations entre toutes les personnes de la même profession. La nouvelle loi reconnaissait aux ouvriers d'une même industrie le libre droit de s'unir, mais pour l'étude exclusive et la défense de leurs intérêts économiques. L'art. 4i6 du Code pénal, qui interdisait aux ouvriers de suspendre leur travail pour obtenir une augmentation de gages,. — modifié par la loi de i8G4, — était finalement abrogé par la loi du 1" avril 1884, qui leur reconnaissait le droit de posséder les immeubles nécessaires à leurs assemblées. Elle permettait aux syndicats de se fédérer. Dans l'ordre du groupe-
ment économique, elle constituait pour les ouvriers et pour les patrons, avec des restrictions, un privilège sur l'organisation des groupements politiques. Elle renlorçait à la fois la puissance ouvrière et la puissance patronale.
Mais à peine cette loi — lœuvre la plus libérale au point de vue de la classe ouvrière qui se soit accomplie depuis un siècle — fut-elle votée, qu'elle provoqua la défiance des révolutionnaires, auxquels elle enlevait une arme d'opposition : ils tentèrent de la détourner de son véritable but, Torganisation de la classe ouvrière pour lamélioration des conditions du travail. Les révolutionnaires la présentaient comme une œuvre de réaction, de police, destinée à mettre en tutelle le mouvement ouvrier, et sollicitaient avec violence leurs partisans de ne pas s'y soumettre, de rester indépendants ; les syndicats à tendance révolutionnaire, sous l'impulsion d'Allemane, commencèrent une campagne contre elle. Au lieu d'en demander l'extension, par exemple en élargissant le droit, pour les syndicats, de posséder, ils refusaient de s'y soumettre. Cette tendance l'emporte dans les premiers congrès ouvriers après le vote de la loi : ces congrès sont purement corporatifs, mais les influences politiciennes continuent à s'y exercer. Lyon, avec ses canuts et ses traditions corporatives, tenta de réagir contre ces tendances. Les syndicats de la région du Rhône organisèrent le premier congrès national où seul l'élément corporatif devait être représenté à l'exclusion de tout groupement
272 L'EVOLUTION DU SOCJALISME
politique. Les promoteurs de ce congrès reçurent Tencouragement officieux du gouvernement, et le ministre Lockroy alloua 5.ooo fr. de subvention pour l'organisation du Congrès qui eut lieu à Lyon en 1886, où i58 délégués représentaient 248 syndicats, dont 88 seulement étaient soumise la loi. 74 voix se déclarèrent contre la loi de 1884, 29 seulement furent favorables. On décida de former une fédération de tous les syndicats, en opposition à l'Union des syndicats ouvriers. La majorité des syndicats n'était pas représentée à Lyon, mais le Monileur des syndicats ouvriers, dont la réputation d'opportunisme était accréditée, et l'esprit de réforme qu'il représentait, perdirent de leur prestige. La dernière séance fut très orageuse. Bien que les frais du Congrès eussent été faits par l'Etat et le département, le drapeau tricolore fut déchiré et remplacé par le drapeau rouge. On avait décidé à Lyon l'établissement d'un comité national. Les possibilistes cherchèrent à s'en emparer, en établissant à Paris le siège de l'organisation centrale afin de l'avoir sous la main ; mais les marxistes obtinrent que le comité national resterait en province, et changerait chaque année ; deux villes gagnées aux marxistes, IMontluçon puis Bordeaux, furent pour les années suivantes le siège du comité'.
Les marxistes étaient nombreux au Congrès de Lyon. L'année suivante ils eurent la majorité
1. Voici, à leur ordre et à leur date, les Congrès syndicaux : Lvon 1886. Montluçon 1887, Bordeaux 1888. Calais 1890, Marseille 1892, Nantes 1894, Limoges 1893. Tours 1890.
à Montluçon. Les possibilistes se trouvaient au Congrès de Gharleville. Les marxistes se servaient aussi bien que les possibilistes de la loi de i884, et ils réussirent à prendre la direction de la Fédération nationale des syndicats ouvriers^ née au Congrès de Lyon. Les modérés, découragés par l'expérience de l'année précédente , s'étaient abstenus.
Au congrès suivant, celui de Bordeaux, auquel la Fédération des syndicats bordelais n'assista pas, on se livra à de nouvelles démonstrations contre le drapeau tricolore. Le Congrès, interdit par la police, dut se réfugier dans un village voisin. La majorité, dirigée par les guesdites, déclarait que seule la grève générale peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation : l'idée de la grève générale était alors lancée par les guesdites — qui en sont aujourd'hui les adversaires déterminés — parce que, peu scrupuleux sur le choix des moyens pour reprendre leur influence^ ils s'imaginèrent qu'une solution d'un caractère apparemment économique serait accueillie avec faveur par le monde syndical, et leur permettrait ainsi d'être les directeurs de conscience de l'organisation ouvrière en France. A ce congrès, on affirme que c'est à l'aide des syndicats que les travailleurs pourront un jour décréter la socialisation des moyens de production ; on vote à l'unanimité la journée de 8 heures et l'envoi d'une délégation aux pouvoirs publics pour réclamer cette limitation.
Le mouvement boulangiste (1887 à 1890), qui j. BorKDEAU. — Évol du social. 18
traversa le mouvement socialiste, amena chaque fraction à prendre une attitude séparée, qui accrut rhostililité réciproque. Pendant que, avec le journal Le Parti ouvrier, les possibilistes, républicains avant d'être socialistes, joignaient leurs efforts à ceux des républicains non socialistes, pour résister aux tendances césariennes renaissantes, les blanquistes se scindèrent en deux tronçons, dont l'un, avec Eudes et Rochefort, allaitvers Boulanger, Fautre, avec Vaillant, suscitait à Paris la candidature hybride de Boulé ; les guesdistes marquaient le pas, sans trop décourager leurs amis d'appuyer, comme mouvement d'opposition, l'aventure boulangiste, suivis de loin sur ce terrain par le néo-socialiste ]\Iillerand, avec le journal La Voix, et d'autres encore.
La diversité de ces attitudes et les polémiques qui en résultèrent, empêchèrent, à l'occasion de l'Exposition de 1889, tout essai d'action socialiste commune.
La fédération des syndicats guesdites organisa avec les blanquistes le Congrès international de Paris, en 1889, et la démonstration du 1" Mai. Les possibilistes et une fraction des trade u-^.ionistes, malgré les manœuvres des marxistes français et allemands, tinrent un congrès séparé. Le double Congrès de Paris donna une vive impulsion à l'action politique et au mouvement syndical.
Au 4" Congrès corporatif de Calais, les marxistes exprimèrent les mêmes tendances révolutionnaires qu'aux précédents congrès. Ils déclarèrent que le
suffrage universel ne suffisait pas, que Tinsurrection était trop dangereuse, avec les armes modernes, qu'il fallait avoir recours à la révolution des bras croisés. Mais ils ne Tadmettaient que par corporation. Les mineurs étant en grève à ce moment, on vota la grève générale des mineurs, comme devant suspendre le travail général industriel, et causer Teffondrement de l'état social actuel. Le Congrès international des mineurs n'alla pas aussi loin.
Les guesdistes tenaient leurs Congrès politiques dans la même ville que les Congrès corporatifs, ou dans une ville voisine. A Marseille, il arriva que les délégués guesdistes votèrent la grève générale en assemblée corporative, tandis qu'elle était rejetée en assemblée politique. On eut soin désormais de donner la priorité aux Congrès politiques.
Cette confusion, ces divisions prouvaient qu'une action révolutionnaire unie, fermée, de la classe ouvrière ne pouvait se réaliser. Les possibilistes, adversaires des guesdites depuis la scission de Saint-Etienne en 1882, se scindèrent à leur tour en deux camps irréconciliables, à la suite du Congrès de Châtellerault en 1890. A ce Congrès éclata une crise qui couvait depuis longtemps au sein du parti, entre I\L Brousse et M. Allemane, à propos d'une question de discipline ; il s'agissait en réalité d'un conflit entre la tendance modérée à visées politiques et la tendance révolutionnaire et coi-porative au sein du parti, entre les employés et les ouvriers. Jusqu'à cette scission, les possi-
bilistes étaient accusés par les guesdistes de modérantisme et de traîtrise : « Les blanquistes et les marxistes, écrivait M. Paul Lafargue \ ont pris part à tous les mouvements populaires causés par des événements politiques et économiques : ils sont intervenus pour les ouvriers sans travail, pour les mineurs de Decazeville, qui avaient lynché un maître esclavagiste, lingénieur Watrin. Les possibilistes, au contraire, ont marqué leur hostilité à tous ces mouvements, ils se sont efforcés d'étouffer toute agitation qui se reflétait dans la rue, et qui n'avait pas un caractère exclusivement parlementaire, c'est-à-dire bourgeois. » Maintenant que M. Brousse et son état-major se sont séparés de M. Allemane, ce sont les allemanistes qui retourneront le même reproche contre les marxistes, et au Congrès corporatif de Nantes en 1894, une scission aura lieu dans les syndicats socialistes (unis jusqu'à présent, et depuis la loi de 1884, en un seul congrès annuel), sur cette question du parlementarisme ou du révolutionnarisme, et ce sont les guesdistes qui se trouveront du côté des parlementaires intolérants et intransigeants.
Deux causes ont produit cette évolution si rapide : les succès électoraux des guesdites, et la fondation et le développement des Bourses du travail .
Après la scission de Saint-Etienne en 1882, tandis que, comme nous venons de le voir, les