‹ L'évolution du type de Pierrot dans la littérature française. Lecture faite à la séance du 28 juin 1925Chapitre 6 sur 7 · SE · texte numérisé non relu

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d'être retenu, on le retient parce qu’on le chante. Oui, toute parole chantée et chantante, c’est-à-dire soutenue par des notes qu’un mérite quelconque impose à l’attention et à la mémoire publiques, est presque infailliblement arrachée à la pauvre destinée qui menace tant de choses écrites : au noir oubli. Elle peut être insipide profondément, ridicule profondément : elle sera sauvée par la musique, et cela parce que la musique est un grand cache-misère en même temps qu’un grand adjuvant de gloire.

Quel adjuvant de gloire, la musique du Clair de la lune n’a-t-elle pas été pour notre Pierrot qui, à l’origine, comme on va le voir, n’avait vraisemblablement rien à faire avec elle ! Serait-ce une grosse exagération d'affirmer que des centaines de reprises de ce personnage par la littérature n’ont pas laissé dans l'esprit du grand public l’apparence ou l’ombre de la trace qui lui fut imprimée par les accents simples et prenants de la vieille mélodie ainsi que par les « variations » qu’elle a provoquées ? Supprimez de la vie de l’homme blanc cette mélodie que nul Français n’a ignorée. Que subsistera-t-il de lui dans le bien commun, dans le trésor collectif qui se nomme la tradition ou la mémoire populaire ? Si peu. que rien. D'ailleurs pour combien de gens n'est-il pas uniquement un type musical et de jolies images ? Pour combien de gens n'est-il pas le sympathique rêveur, l’ami Pierrot qui erre dans un paysage lunaire où l’on croit entendre les appels d’une voix mystérieuse ?

On voit, on sent à quel point reparaît ici démonstrative l'observation précédente : Pierrot a été beaucoup mis en littérature, parce qu'il avait été d’abord mis en musique, ou, si l’on aime mieux, le pâle visage du Pierrot musical et lunaire

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a été un agent singulièrement fort d’excitation lyrique, dramatique, fantaisiste chez les chercheurs de rimes et d’intrigues.

Mais de quand date la fameuse chanson et à partir de quel moment a-t-elle commencé d’agir ? Si nous revenons à la paternité de Lulli, ce sera pour dire que, d’après nos recherches, il n’y a là qu'une affirmation sans fondement historique et que les critiques se passent de l’un à l’autre sans aucun contrôle. Peut-être l'embryon inspirateur de l'air existe-t-il avant l’époque de l’illustre compositeur ; il se trouverait dans une chanson publiée dans les Voix de ville, en 1575, par Jehan Chardavoine, chanson contenant une phrase musicale Gaudinelle, je vous aime tant, qui est identique à la première du Clair de la lune (*). Quoi qu'il en soit, cet air du Clair de la lune, tel que nous le connaissons, si même il remonte à l’époque de Lulli, ne doit pas avoir été populaire ou d’utilisation quelque peu courante chez les gens de théâtre et les chansonniers de l’Ancien Régime. Je ne l’ai relevé, comme timbre, dans aucune des très nombreuses pièces de la Comédie Italienne (et de tout ce qui y touche) que j'ai lues et qui appartiennent au XVIIIe siècle. C’est un semblable procès-verbal de carence que j'ai dressé après la consultation de maints recueils de chansons de la même époque (?). N'y a-t-il pas là

(:) Transcription par J.-B. Weckerlin, 1886. — Je tiens ce renseignement de mon collègue de l'Université de Louvain, M. Philippe Mousset, professeur de l'Histoire de la musique, qui m'a fait également remarquer : « La chanson s’estelle transformée, ou déformée, par son adaptation successive à différentes poésies, selon ce qui s’est habituellement produit pour les chansons populaires ? A-t-elle été trouvée construite par l'inventeur des paroles qui semblent dater du XVIIIe siècle, ou est-ce celui-ci qui l’a adaptée, en la complétant, à sa poésie ? »

(*) Voir les détails dans le travail annoncé ci-dessus, p. 207.

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