L*ENJAMBEMENT
D'une voix et d'une musette Capables de toucher les morts, Chantait un jour le long des bords D'une onde arrosant des prairies Dont Zéphire habitait les campagnes fleuries. (III, 56.)
Il faudrait avoir roreille fermée à toutes les jouissances que donnent les beaux vers, pour marquer un temps d'arrêt à chacune de ces rimes, et ne pas conserver, par la lecture, cette continuité si sensible de la période poétique.
Quant aux rejets et enjambements formels, aussi audacieux que ceux des romantiques et des parnassiens, ils sont non pas une exception, mais un procédé dont La Fontaine use librement, et souvent. En voici trois ou quatre spécimens.
Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt? Etes-vous sage? (II, 32, 4.)
Quelles rencontres dans la vie Le sort cause! Hippocrate arriva dans le temps, etc. (II, 344, 29.) On l'appelle nouvelle : en avez-vous ou non
Ouï parler? Ils disent donc, etc. (II, 460, 29.) Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu; car enfin, si le bois fait la flamme, etc. (II, 476, 21 i.)
Comme les questions de pourcentage sont très importantes en pareils cas, j'ajouterai qu'il m'est impossible de donner la liste complète de ces enjambements, ni même d'en indiquer en note les références, car (on voudra bien m'en croire sur parole) j'en ai compté plus de deux cents cas uniquement dans les fables.
On rencontre aussi un certain nombre d'enjambements doubles, c'est-à-dire de deux enjambements se suivant immédiatement :
Notre Baudet s'en sut enfin Passer pour cette fois. Le Chien, mourant de faim. Lui dit : « Cher compagnon, baisse-toi, je le prie », etc. (II, 300, 17.) Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut A l'hôte des terriers. Un soir il aperçut La lune au fond d'un puits: l'orbiculaire image, etc. (III, 133, 9.)
Compère Loup, le gosier altéré, Passe par là. L'autre dit : « Camarade, Je vous veux régaler: voyez-vous cet objet? » (III, 134, 30.)
Il ne convient pas à vous-mêmes.
Repartit le Vieillard. Tout établissement [(III, 156, 13.)
Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes, etc.
Pour réprimer leur babil, irez- vous Les maltraiter? Vous n'êtes pas peut-ôtre Assez puissant. Il faut les engager, etc ^
Je connais même trois exemples d*un triple enjambement :
Symbole des ingrats! être bon aux méchants,
C'est être sot; meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais. » Le Serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu*il put : « S'il fallait condamner, etc. (III, 4, 12.)
N'a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner : c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux lois; encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours un peu fort, etc. (III, 150, 78.)
Le Loup, par ce discours flatté.
S'approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dénis : le Cheval lui desserre Un coup; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre. (UI, 295, 25.)
Enfin, dans des passages entiers, et sans qu'il soit intéressant de compter combien il peut y avoir d'enjambements placés Tun après lautre, nous voyons La Fontaine souder ainsi, et très étroitement, des vers les uns aux autres :
De cette sorte de prochain Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin
Le traite en frère. Ils ont en tète Que notre âme, au sortir d'un roi, Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête Qu'il plaît au sort : c'est là l'un des points de leur loi. (II, 391, 6.)
En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit : « Or ça, sire Grégoire, Que gagnez-vous par au? — Par an? Ma foi. Monsieur,
Dit, avec un ton de rieur, Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre; il suffit qu'à la fin, etc. (H, 217, 14.) L'Ami couché s'étonne; il prend sa bourse, il s^arme. Vient trouver l'autre, et dit : a II vous arrive peu De courir quand on dort; vous me paraissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme : N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? En voici. S'il vous est venu quelque querelle, J*ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul? Une esclave assez belle Était à mes côtés : voulez- vous qu'on l'appelle? » (II, 266, 10.)
i. III, 315, 16. — Cf. I, 78, 83; II, 58, 1-3; 132, 30-32; 209, 23-25; 301, 34-36; 303, 3-5; 393, 39-41; 395, 51-53; 399, 8-10; 409, 12-14; 414, 25-27.
l'enjambement. 229
Dans les Conles, la préférence marquée de La Fontaine pour fenjambement est encore plus frappante. Il n'y a pour ainsi dire pas de page où Ton n'en rencontre quelques-uns, très nettement coupés, et souvent rapprochés les uns des autres, comme ceux-ci :
Pinucio, certain soir qu'il faisait
Un temps fort brun, s*en vienl, en compagnie
D'un sien ami, dans cette hôtellerie
Demander gUe. On lui dit qu'il venait
Un peu trop tard, m Monsieur, ajouta l'hôte.
Vous savez bien comme on est à l'étroit
Dans ce logis ; tout est plein jusqu'au toit. » (IV, 207, 42.)
Dans les épltres familières, on trouve nombre de cas semblables. Je ne citerai que le plus curieux :
Je ne suis pas un oracle ; et ceci
Vient de plus haut : Apollon, Dieu merci,
Me Ta dicté; souvent il ne dédaigne
De m'inspirer. Maint auteur nous enseigne, etc. (IX, 151, 37.)
A ces différents exemples, on pourrait objecter les distinctions de Richelet, Quichcratet consorts : presque tous en effet viennent de vers libres, des fables, des contes, et autres petits genres. Mais il faut remarquer que Tenjambement apparaît même dans les pièces plus relevées, dans des comédies écrites en alexandrins, en particulier dans la plus jolie, Clymène : Apolloti lui-même ne craint pas de dire :
Vous en parlez très bien. Mais qu'en tends-je? Nous sommes
Auprès de l'Hippocrèue. Acanthe assurément
S'entretient avec elle ; écoutons un moment. (VII, 175, 520.)
Et Acanthe, c est-à-dire La Fontaine, de répondre qu'il a trouvé l'Amour près du Parnasse :
D'aussi loin qu'il me vit : « Acanthe, approchez vous »,
Gria-t-il. J'obéis. Il me dit d'un ton doux :
« Vos vers ont fait valoir mon nom et ma puissance;
Vous ne chantez que moi : je veux pour récompense,
Dès demain, sans manquer, obtenir du Destin
Qu'il vous fasse trouver Clymène, le matin,
Dans son lit endormie, ayant la gorge nue,
Et certaine beauté que depuis peu j'ai vue.
Sans dire quelle elle est : il suffît que l'endroit
M'a fort plu : vous verrez si c'est ajuste droit....
C'est à vous de baiser ou la bouche ou le sein,
Ou cette autre beauté : même j'ai fait dessein
D'en parler à Morphée, afin qu'il vous procure, etc. (VII, 177, 558.)
Et si Ton m'objecte encore que cela ne se trouve que dans une comédie, que Tenjambement y est toléré même par la critique conservatrice, que de pareils exemples ne prouvent donc rien, je répondrai avec La Fontaine :
Censeurs, en voulez-TOus qui soienl plus authentiques Et d'un style plus haut? En voici :
Dans son Achille^ La Fonlaine, quoi qu'il en ait paru dire dans une préface de ses contes *, « se pardonne » très bien des enjambements, et croit fort justement que ce qui est à sa place dans une fable n'est pas déplacé dans une tragédie :
Tant que nous le verrons sur ces rives fatales,
Je craindrai pour ses jours. Vous voyez qu'au danger, etc. *.
On voit donc que de libertés La Fontaine a su prendre avec les lois de Malherbe. Reste à savoir s'il est allé jusqu'à la licence.
Les Licences.
Nous avons vu que dans une de ses lettres familières La Fontaine traite d'une façon assez cavalière l'orthographe des noms propres. Il ne faudrait pourtant pas convertir une boutade en règle générale, et conclure que le poète a pris avec l'orthographe de son temps, flottante du reste, des libertés excessives.
De tous les cas oii la graphie de La Fonlaine nous^ paraît présenter quelque anomalie, un petit nombre seulement s'écartent assez de la pratique courante de ses contemporains et de son usage personnel en prose pour constituer des licences bien caractérisées.
Lorsqu'il fait rimer hors avec trésor (VIII, 356, 4) ; Normant avec enseignement (II, 33, 36); parêtre avec estre (H, 281, 20);