‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 120 sur 224 · Foi: riant il met · texte numérisé non relu

Foi: riant il met

Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. (I, i94, 1328.)

Et plus lard, au contraire, dans des vers destinés, il est vrai, à être chantés :

Jamais les âmes bien saines

Ne se payent degrigueur. (VI, 261.)

20G BIOLIÈIŒ.

Ces exceplions, loules rares qu'elles sont, se prolongent pourtant, on le voit, jusque dans les pièces de la malurité ^ En général, du reste, Molière se confornne à la pratique courante; il suit la règle de Télision, lorsque IV se trouve devant un mot commençant par une voyelle. Il est pourtant une singularité assez curieuse à signaler : Ve ne s'élide pas, et compte pour un pied, lorsqu'il se trouve devant oui et ouais :

Qucrcl/e? — Oui, querelle, et bien avant poussée. (I, t27, 307.)

[(I, 430, 416.) Je suis sa femme. — Oh Dieux! sa femme. — Oui, sa femme. Ascagne. — Ascagne? — Oui, lu le vas voir paraître. (I, 512, 1G58.)

[{III, i8i), 2:>0.j Et pourvu que l'honneur soit.... Que vois-je? Est-ce?... Oui. Eh! c'est-à-dire oui? Jaloux à faire rire? (III, 185, 335.) Quoi, de ma fil/e? — Oui, Clitandre en est charmé. (IX, 84, 353.) Moi, ma mère? — Oui, vous. Faites la sotte un peu. (IX, lui, lOTIi.) Eh! non, mon père. — Ouais! qu'est-ce donc que ceci? (IX, 189, 1583.)

Quelque bizarre ({ue soit cette aspiration devant oui, il n'y a pas à se demander si oui et ouais ne seraient pas ici dissyllabes, car partout ailleurs dans Molière ces deux mots sont bien monosvUabes, et, de plus, Toreille est moins désagréablement surprise par cet e comptant pour une syllabe que si Ton prononçait, pour faire le vers, o?/-z '^ Du reste, dans un certain nombre de cas, le poète élide cet r muet :

Tu l'as formé pour moi, Mascaril/f? — Oui, pour vous. H, 131, 304r.) J'étais à la campagwe . — Oui, depuis deux journées. (III, 181, iio.i. » Toi, Sos/e? — Oui, Sosie, et si quelqu'un s'y joue. (VI, 379, 398.) Tu te dis Sosie? — Oui. Quelque conte frivole. (VI, 381, 4:22.) Notre sœur est fol/e. oui. — Cela croit tous les jours. (IX, 88,397.» Aussi lais-je. Oui. ma femme avec raison vous chasse. (IX, 93, 4f3.i

Il y a là, dans cet emploi ad libitum de Ve muet devant oui, une particularité plutôt qu'une bizarrerie, car on peut constater, en prononçant ce mot, une très légère aspiration, signalée déjà par Vaiigelas : (( Je ne saurais deviner pourquoi ce mot veut que Ton pro nonce celui qui le précède tout de môme que s*il y avait une //

1. C'est donc à tort que M. de Granionl dil, en parlant de ces e muets précédés d'une voyelle : • lis ne furent proscrits détinilivcment que par Mal herbe, qu'on ne saurait bldnicr de cette réforme. • (/>* Vers français, p. 28.)

2. Ce n'est pas ce (|ue pense M. Tobler, le Vers françah, trad. Breul et Sudre (Viewcg), p. 62-63. M. Tobler se coniredit du reste, p. 144.

consonantc devant ouiy et que Ton écrivit houi^ excepté que Y h ne s'aspirerait pas.... On prononce donc un oui et non pas un noui. Ainsi quoique Ton écrive celoui^ on prononce néanmoins ce oui, » (I, 382.) Certaines personnes, de nos jours, renforcent môme cette légère aspiration, et prononcent voui. Pour en revenir à Molière, on voit qu'il se conforme sur ce point à la prononciation de son temps.

En prose, du reste, il ne faisait pas l'élision : « Je crois que oui », dit M. Jourdain. Seulement, ce qui est parfaitement admissible en prose devient une petite faute contre Tharmonie, en vers.

Ce qui serait peut-être plus grave, c'est une ancienne habitude, ou, pour mieux dire, une vieille licence du xvi** siècle : Molière conserve rélision de IV muet dans le pronom le\ c'est contraire à la vraie prononciation, et, ce qui est encore plus fâcheux au théâtre, c'est gênant pour le sens :

Ascagne vient ici, laissons-/e, il faut attendre. (1, 507, 1573.) Ingrat! — Laissez-/een paix. S'il faut à deux genoux. (IV, 475, \{V6.) Mais, mon petit Monsieur, prenez-/e un peu moins haut. (V, 469, 433.)

[{V, 490, 748.) Ou bien, faites-Ze entrer. — Qu'est-ce donc qu'il vous plaît? Dèmôlez-/e un peu du coupable *.

Si on élide IV, le sens est altéré; si on le prononce, il y a dans le vers un pied de trop, et un hiatus.

Hiatus.

En matière d'hiatus, la règle, quoiqu'elle ne soit pas encore formulée par Boileau, l'est déjà par un grand nombre de remarques de Malherbe, et de plus elle est consentie à peu près absolument par

\. VI, 431, 1324. — Cf. Tobler, p. 68-69. C'était une pratique courante vu xvii" siècle. — Cf. ces vers de Conrart à Mlle de la Vigne, en 1663 :

Puisque mon cœur vous accommode.

Gardez-le, Iris, U est à vous.

(Abbé Fabre, Jeunesse de Fléchier, lî, 43.)

Cette coutume avait persisté jusqu'à la fin du xviu* siècle. En 1794, dans :a tragédie de Charlotte Cordatjj le girondin Salle met ceci :

Amare, et vous, Barère, observez-le en silence, etc. (A. lll, se. 8.)

Barbaroux qui, en sa qualité de poète, a critiqué le détail des vers de son ami, ne dit rien sur celui-là.

Corneille. Port-Royal la considère comme indispensable : « La poésie française s'étant beaucoup polie depuis Ronsard et les autres anciens poètes, on a observe quelques règles en la structure du vers qui avaient été négligées par les anciens, mais qui étaient absolument nécessaires pour mettre notre versification dans sa beauté. La première est d'éviter la rencontre des voyelles qui ne se mangent point par la prononciation. » (Art. 4, p. 875-876.)

Molière ne se préoccupe guère de toutes ces autorités. Ainsi il emploie sans scrupule ces hiatus, formels pour Toreille, s'ils ne le sont pas pour Tœil, où la consonne finale ne peut pas se faire entendre.

Au milieu de Léon on a vu mon courage. (II, 242, H5.) C'est à vous, non à moi que sa main est donnée. (IX, 155, 1089.) Et.,,. Où donc allez-vous, qu'il ne vous en déplaise. (II, 364, 84.) Et.... Ah\ quel heureux sort en ce lieu vous amène? (V, 501, 873.)

Il en est de môme pour Vh non aspirée. Port-Royal, observateur scrupuleux de l'usage et de la logique, a beau dire : « Quand Vh n*est point aspirée, c'est comme s'il n'y en avait point. Ainsi, c'est une faute dans les vers de mettre une autre voyelle que Ve muet (qui se mangeant ne fait point de mauvaise prononciation) avant cette A, comme qui dirait :

Le vray honneur est de n*êlre qu'à Dieu. » (Art. 4, p. 877.)

Molière n'hésite pas à écrire :

Ah! — Il n'en fera rien, je connais son humeur. (I, 141, 547.)

Ah! Ah! — Gomme à ce mot s'augmente sa douleur. (I, 141, 551.)

Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!ô traUre. (I, 153, 724.)

« Au prince Don Garcie. » Ah! — Achevez de lire. (II, 268, 612.)

Ah! il faut modérer un peu ses passions. (III, 62, 362.)

Eh? — Eh? — Qu'est-ce? — Plait-il? — Quoi? etc. (IV, 428, 445.)

Ah! Ah! Je vous ferai sentir que je suis père. (VI, 169, 303.)

Oui, hier il me fut lu dans une compagnie. (IX, 147, 990.)

Même lorsqu'il n'y a pas A'h non aspirée intercalée, Molière admet Thiatus, quand il y a une petite aspiration au commencement du second mot. Nous avons déjà vu un certain nombre d'^ muels non élidés devant om\ et formant une sorte d'hiatus. En voici d'autres exemples avec d'autres voyelles :

Tant pis. — Hé\ oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige. (I, 106, 12.)

[(II, 371, 217 ».) Et pourquoi la changer? — Pourgwoi? — Oui. — Je ne sais.

1. • Nonobstant la règle qui ne veut point d^hiatus, dans notre versiGcation,

Enfin on rencontre dans Molière un certain nombre d'hiatus qui paraissent incontestables, et qui peuvent pourtant s'expliquer :

Petit serpent que yai (échauffé dans mon sein. (III, 261, 1503.)

Voilà d'abord Le cerf donné aux chiens. J*appuic et sonne fort. (III, 72, 514.)

[(III, 207, 627.) Avec qtd'f — Avec^,., là. — Là,... là n'est pas mon compte. Je ne scay. — Et c'est là ce qu'il fallait savoir. (VI, 173, 354.) Ouf! — H^! — // m'a... — Quoi? — Pris, etc. (III, 202, 573.) Ahil Ahil à l'aide! au meurtre! etc. (I, 153, 723.)

Sur ces six exemples, le premier est une faute des éditeurs, et non de Molière, qui avait mis d'abord : « J'ai réchauffé ». Le second est tiré d'une expression de chasse, et Molière a voulu que son vers fût exact, plutôt qu'harmonieux. Le troisième et le quatrième sont séparés par une réplique. L'avanl-dernicr seul est un hiatus certain, car le dernier n'est qu'un hiatus d'orthographe : quand bien même la mesure ne l'indiquerait pas, on comprend qu'au xvii" siècle, aussi bien qu'au XIX', un homme que Ton frappe ne crie pas « Ahil » mais « Aïe! » *.

Rime.

On connaît les vers élogieux que Boileau adressa à Molière sur son talent de rimcur :

Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers; Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime. Enseigne-moi, Molière, où lu trouves la rime.

L'éloge parut quelque peu gênant à Molière si nous en croyons ime anecdote racontée par Brossetle qui la tenait vraisemblablement de

un poète célèbre (Scarron) a mis Fonlenay aux Roses dans ses vers. En ce cas il faut supposer que Fonlenay aux Roses n'est qu'un seul mol. Ceux qui font entrer dans leurs vers oui, oui ou peu à peu cl d'autres mots, prétendent la même chose. Théophile a fait de même un hiatus dans ce vers, qui n'est point méchant, d'ailleurs :

Il v a de l'adresse à bien cueillir des roses. •

(Menagiana, I, 162.) i. Cf. Tobler, p. 147. Pourtant J. Aicard a dit :

Aïe! Et l'on prétend qu'ils ont la main légère! {Don Juan, p. 171.)

Boileau lui-même * : en 1G6A, « laulcur était chez du Broussin avec M. le duc de Vitrî, et Molière; ce dernier y devait lire une traduction de Lucrèce en vers français, qu'il avait faile dans sa jeunesse. En attendant le dîner on pria M. Despréaux de réciter la satire adressée à Molière ;mais après ce récit, Molière ne voulut plus lire sa traduction, craignant qu'elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu'il venait de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misanthrope, auquel il travaillait en ce temps-là : disant qu'on ne devait pas s'attendre à des vers aussi parfaits et aussi achevés que ceux de M. Despréaux; parce qu'il lui faudrait un temps infini, s'il voulait travailler ses ouvrages comme lui *. » C'est qu'en effet Molière travaillait vite : en particulier pour la rime; il ne la cherchait pas, il la trouvait : parfois même il la rencontrait; à coup sûr, il ne s'y attardait guère, et se contentait facilement. Tout le monde a lu un autre jugement de Boileau sur la rapidité de versilicatioii chez Molière, jugement curieux, mais qui, malheureusement, a passé par trop d'intermédiaires, pour être bien authentiquement l'expression de sa pensée : « Molière a fait, sans y penser, le caractère de ses poésies, en marquant ici ' la différence de la peinture à l'huile et de la peinture à fresque. Dans ce poème sur la peinture, il a travaillé comme les peintres à l'huile qui reprennent plusieurs fois le pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses comédies, où il fallait beaucoup d'action et de mouvement, il préférait les brusques liertés de la fresque à la paresse de l'huile *. »

Toujours est-il que Molière a rendu un signalé service à la poésie française, qui courait risque, dès le début du xvir siècle, de devenir un art de ciselure, une recherche curieuse des difficultés de forme. Malherbe poussait les poètes à compliquer la rime, à s'enchaîner fort inutilement à des minuties d'orthographe, à des scrupules quintossenciés sur des nuances de prononciation. Heureusement, comme nous l'avons dit, « Corneille vient » après Malherbe ; et, rassurés par l'exemple du grand poète, quelques bons esprits élargissent les

1. • Ce n'est... pas ici un tissu de conjectures, hasardées par un commenlateur qui devine : c'est le simple d'un historien qui raconte fidèlement, et souvent dans les mêmes termes, ce qu'il a appris de la buuche de l'auteur original. • (Avertissement de l'éditeur de Genève.)

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