ARTICLE III
« La troisième observation qui fait voir que la rime est bonne quand c'est le môme son, quoique l'écriture soit différente, est que les rimes en ain ou aim, comme levain, pain, sain, faim; et en ein comme dessein; et en in ou im comme lin, vin, divin, enfin, venim, [sic) riment indifféremment ensemble. »
On le voit, sans réduire la rime à une simple assonance, Port-Royal pensait judicieusement que la similitude d'un son plein suffit et que l'identité d'orthographe est une véritable supcrfétation.
C'était là certainement l'avis de Molière, à en juger par sa pratique, car lorsque deux syllabes d'un son plein ou sonore riment richement pour l'oreille, c'est plus que suffisant, au ihéàtre, et l'on peut trouver irréprochables des rimes comme celles-ci :
Tu n'as point vu ceci, marquis? Ah! Dieu me damne,
Je le trouve assez drôle, et je n'y suis pas dne. (III, 38, 51.)
J'avise un homme ici qui n'est pas ignorant :
Il pourra nous juger sur notre différend. (III, 64, 381.)
C'est contre le péché que son cœur se courrouce.
Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousse. (IV, 403, 77.)
L'âge amènera tout, et ce n'est pas le temps.
Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans. (V, 506, 983.)
On peut encore ranger dans les rimes riches la rime de honte avec compte (III, 32, 35; V, hhh, 14); avec prompte (III, 295, 6); avec dompte (IV, 493, 1417); de experts ^s^z vers (III, 47, 181); d'e/forts avec dix-cors (III, 71, 494;, et môme de grec avec respect (IV, 142, 948). Dans tous les cas, la sonorité, ou môme, comme pour le dernier exemple, l'élrangelé du son suflisent amplement à satisfaire Toreille, tout en indiquant nettement la fin des vers.
Mais Molière va plus loin, et se contente très souvent de Tassonance la plus simple, de la similitude du son, qu'une seule voyelle suffirait à exprimer; exemples : ducats et appas (II, 163, 19) ; plait el est (III, 43, 134); c'est et plaît (III, 62, 354); lu me fais et valets (III, 91, 750); marquis ci prix (V, 546, 1697); e/fets el mauvais (IX, 173, 1347). Môme pour des syllabes nasales ou sourdes, Molière fait rimer gens avec galans (III, 245, 1227); avec convaincants (IV, 498, 1515); avec temps (IV, 499, 1531). Temps rime encore avec céans (IV, 403, 80); nœud avec peu (V, 460, 295).
La pratique de Molière élait, on le voit, plus large que la théorie de Lancelol qui disait : « Ce qui suffit quelquefois, el non pas toujours, est que ces syllabes soient semblables quant au son depuis leur voyelle jusqu'à la lin, comma grandeur, honneur ; puissance, prudence : mais cela ne suffit pas toujours, comme liberté ne rime pas SL\ecjugé, aiyné\ ni envie h\QC frénésie] ni cofisacrée avec aimée, » (Ch. II. an. 2.)
Rimant uniquement pour Toreille, et encore assez chichement quelquefois, Molière est, de tous les grands poètes du xvii' siècle, celui qui surprend davantage par ces rimes qui ont vieilli, par suite des changements d'orlhographe et de prononciation. C'est ainsi que les débutants sont surpris de lire des vers comme ceux-ci :
S'il ne songeait à lui, que Ton le surprendroit ;
Que l'on couchait en joue, et de plus d'un endroit. (I, 192, 1270.)
Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît,
Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroit. (I, 485, 1275.)
Peste! les grands talents que votre esprit possède!
Dirait-on qu'elle y touche avec sa mine froidef (I, 432, 464 *.)
Une tête de barbe, avec l'étoile nette,
L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite. (III, 73, 528.)
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite, (IV, 46o, 943.)
Je puis te contenter par une même voie.
Et payer ton secret de la même monnoie. (VI, 154, 38.)
... Et je lui veux faire aujourd'hui connoitre
Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître. (IX, 116, 703.)
Actuellement encore, ces vers lus tout haut par un paysan de Touraine ou du Vendômois rimeraient parfaitement pour roreille, car on entendrait :
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adrouète *.
A proprement parler, ces rimes ne sont donc pas faibles pour l'oreille; mais sur ce point Molière a pris certaines libertés. Il n'hésite pas à employer, lorsque le sens Texige, des rimes médiocres, qui ont besoin d'être escamotées par l'acteur. Il y a surtout deux cas dans lesquels il transgresse la règle, ou plutôt (car il n'y a pas, à vrai dire, de règle, et c'est une simple question d'oreille chez le poète) il s'accorde quelques facilités : il fait rimer une voyelle longue avec une voyelle brève, une voyelle suivie d'une consonne muette avec une voyelle suivie d'une consonne vibrante.
Pour le premier point, il se conforme en réalité à un usage généralement accepté : Port-Royal remarque qu'il n'y a pas ici de loi absolue : « Il faut éviter autant qu'on peut d'allier les rimes féminines qui ont la pénultième longue avec celles qui l'ont brève. Néanmoins il y en a de supportables, surtout dans Va, parce que cette voyelle étant toujours assez pleine de sa nature la différence du bref au long n'est pas si grande qu'elle ne puisse être facilement aidée et corrigée par la prononciation. » (Ch. ii, art. 3.) En effet, quand Molière écrit que des regards langoureux
Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge, Et je pense, Seigneur, entendre ce langage (IV, 143, 5),
encore que âge ail l'accent circonflexe, et que langage ne l'ait pas,
1 Froid... que l'on prononce en ai,fraid.... » (Vaugelas, I, 184.)