‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 124 sur 224 · Cf. Bellanger, p · texte numérisé non relu

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l'évol. du vers fr. 18

274 MOLIKRE.

il n'y a point de diffiM'ence trop sensible enlre la valeur des deux syllabes finales.

Allant pbis loin, Molière fail rimer ensemble des syllabes où l'accent circonilexe se fait sentir, avec d'aulres incontestablement brèves; pour reprendre Texemple de Port-Royal, on trouve à chafpie instant (jrfice ou disgrâce rimant avec place, trace, yrhnace, etc.

Eh ! Messieurs, c'ea est trop : laissez cela, de grâce.

Ah! j'ai tort, je Tavoue, et je quitte la place. (V, 4TU, 435.)

Ainsi, plus dans mon àme un autre prenait place.

Plus de tous ses respects je plaignais la disgrâce. (II, 238, 31, elo

Il en est de même pour âme, blâme, infâme, qui se rencontrent continuellement avec madame, femme, flamme; de même pour lâche et tache ^

Molière va môme plus loin que Port-Royal, sur un point où le poète semble avoir Toreille, et par conséquent la raison pour lui : Lancelot, qui trouve bonne la rime d une longue avec une brève, quand il s'agit de Va, la trouve « tout à fait mauvaise dans 1>, comme qui voudrait rimer prophète avec fôtc ». Il est probable que les Port- Royalistes avaient l'oreille plus délicate que nous et que Molière, qui écrit sans scrupule des vers comme :

Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême,

Elle a fait de l'éclat que donne un diadème. (II, 28 1, 1)24.)

Je crains fort pour vos feux, et l'espoir où vous êtes [{V, 458, 249.)

Pourrait... — J'ai su là-bas que pour quelques empletttîs.

11 en est de même pour Vo long et pour Yo bref : l'oreille la plus exigeanle ne peut être réellement choquée par les rimes suivantes, môme lorsque le lecteur garde à chaque voyelle sa vraie tonalité :

Juste ciel! qu'ils sont prompts! Je les vois en parole :

Allons nous préparer à jouer notre rôle. (I, 138, 497.)

Je veux adroitement, sur un soupçon frivole,

Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle. (I, 216, ir»07.)

Pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte,

Prêchez, patrocinez jusqu'à la Pentecôte.... (III, 167, IID.)

C'est véritablement la tour de Babylone,

Car chacun y babille, et tout du long de l'aune. (IV, 406, 161.)

1. En 1689, Audry remarquait qu' • il faut toujours éviter la prononciation du peuple parm y lequel l'on prononce quelquefois les a si longs qu'il semble <|u'on aille rendre l'àme. On doit se régler sur les personnes de la Cour: ils ont une prononciation douce et agréable et qui n*a rien d'affecté. » Cité par Thurot, 1. 11, p. 565.

Avant de déclarer que ces rimes sont pauvres, il ne faut pas oublier que nous étudions la versification d'un dramaturge et non d*un poète de salon; que les règles, qui doivent être très rigoureuses pour un sonnet, doivent s'élargir pour une comédie. Molière qui, pour reprendre le mot si expressif de Boileau, peignait à fresque, n^avait pas les scrupules de miniaturiste de nos rimeurs modernes, et il avait raison. Jusqu'ici, en nous plaçant au point de vue d'un auteur qui veut écrire relativement vite, et du spectateur qui désire avoir plutôt Tesprit flatté par une forte pensée, que Toreille charmée par un vers harmonieux, nous ne pouvons trouver cette pratique qu'excellente.

Il n'en est pas de même pour les rimes où la voyelle est suivie d'ime consonne vibrante dans l'un des deux vers et muette dans l'autre. Quiconque a lu tout haut, en public, quelques poésies, sait que même nos poètes modernes, bien que plus scrupuleux sur la facture, mettent quelquefois à la lin des vers des mots embarrassants comme tous et vous : il est bien difficile, môme pour un Méridional, de prononcer « vousse » ; il faut donc se résigner pour la rime à dire « tou », et non « tousse ». C'est désagréable pour le lecteur et l'auditeur. Dans Molière, bien que son oreille de poète et d'acteur dût lui rendre doublement déplaisant cet escamotage d'une consonne, ces cas embarrassants fourmillent.

Sans doute la chose est peu sensible avec le g qHq t : il est facile d'esquiver des difficultés comme celles-ci :

Ce billet démenti pour n'avoir pas de seing...

Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main. (Il, 266, 567 *.)

Pourquoi hausser le dos? Est-ce qu*on parle en fat,

Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat? (III, 235, 1070*.)

Qui de civilités avec tous font combat,

Et traitent du même air fhonnèle homme et le fat. (V, 446, 47.)

La prononciation est déjà un peu plus délicate avec le son é; sans doute la difficulté n'est pas insurmontable dans les deux cas suivants :

Un plein effet A suivi tes discours, et ton homme a son fait. (II, 391, 454.) Hélas I Monsieur, c'est tout que montrer mon piacet. Si le roi le peut voir, je suis sûr de mon fait. (111, 85, 674.)

i. Cf. les mêmes vers, t. V, p. 524, v. 1331. Lanoue, dans le Dictionnaire des Rimes françaises, en 1596, attesle que le g était muet. Thurot, t. II, p. 495-496.

2. Fat fait pourtant partie des monosyllabes dont le t se prononce toujours, même devant une consonne, au xvii^ siècle : cf. Thurot, t. II, p. 87.

Que Ton prononce fé onfette^ dans les deux cas le mot est aussi vite connpris; on ne sacrifie donc pas le sens à la rime en disant : je suis sûr de mon fé. Mais on est plus embarrassé dans le cas suivant :

Voyez-vous Isabelle avec nous à refjreVl

Oui, vous me la gAtez, puisqu'il faut parler net,..

Voulez-vous que mon cœur vous parle net aussi? (II, 307, 133-137.)

« parler ?ié » n'aurait aucun sens, surtout lorsque trois vers plus loin, sous peine d'hiatus il faut faire sonner le /. Il faut donc prononcer nette dans ce vers et dans les exemples très nombreux où Molière le met à la rime : la chose n*a pas d'inconvénient dans des vers comme ceux-ci :

Je veux qu'on me distingue, et pour le trancher net,

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait. (V, 448, 64.)

Mais la rime n'existe plus dans des vers très nombreux dont voici un spécimen :

Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait '.

Il en est de même pour le mot « soit! »

... Et que le dessein que mon âme conçoit

N'est rien qu'à votre exemple. — A mon exemple, soit. (IV, 449, 748.)

Du reste, toutes ces rimes, qui nous paraissent non seulement faibles, mais encore désagréables, l'étaient moins pour les contemporains de Molière, car, si nous en croyons Vaugelas : « en notre langue on mange souvent des consonantes à la tin des mois, et surtout Vs * ». Cette suppression de 1'^ dans les noms propres d'un usage plus ou moins courant n'étonne guère à la scène : on peut escamoter la sifflante sans que la prononciation paraisse trop bizarre :

... Du dernier de tous vos combats?

Et les cinq diamants que portait Ptérélas.... (VI, 410, 952.)

Dans Dom Garde de Navarre^ « Ignés » se prononce « Ignèsse » dans Tintérieur du vers, devant une voyelle :

Si Done Ignés est morte ou respire le jour. (H, 324, 1779),

i. IX, 186, 1539. — Cf. Il, 389, 421; V, 427, 447; VI, 466, 1852; Vlll, 214, 215*^ IX, 147, 987; IX, 5i8, 150. Du reste, on prononçait nette au xvii« siècle. — Cf. * Thurot, t. Il, p. 87.

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