T. II, p. 408. — Cf. Thurot, t. Il, p
et « Igné » à la rime :
Et le moyen de rendre à l'adorable Ignés
Ce que de ses bontés a mérité l'excès. (Il, 324, 1762.)
Voyez bien ce visage; et si de Donc ïgnès
Vos yeux au même instant n'y connaissent les traits. (H, 309, 14i2.)
Dans les Fâcheux, Carilidès annonce qu'il a choisi ce nom grec
... Pour en avoir un qui se termine en es;
cela n'empôche pas Éraste de dire :
Oui, vous Taurez demain, monsieur Garitidès.
Ma foi, de tels savants sont des ânes bien faits. (III, 85, 681.)
Dans V École des Femmes, w Agnès », qui se prononce Agnèsse dans le corps du vers, rime avec après, exprès, le frais, Vaccès, auprès. Dans différentes pièces, Molière fait rimer Damis avec mis (IV, 48/i, 1260), amis (V, 484, 631), soumis (IX, 86, 385); Tirsis avec soucis [y V, 240); Laïs avec pays (IX, 131, 831); Chloris avec pris (IV, 178). II écrira encore sans scrupule :
Sganareile est un nom qu'on ne me dira plus,
Et l'on va m'appeler seigneur Corneillius. (II, 178, 192.)
J'entendrai prononcer aux mortels prévenus :
« Elle est plus belle que Vénusl » (VIII, 277, 119.)
Dans ces différents noms propres (sauf peut-être dans le dernier), Toreille n'est pas trop choquée, même pour nous, qui faisons sentir plus qu'au xvii^ siècle la consonne finale * ; il n'en est plus de môme quand il s'agit de mots communs, d'un usage constant : Toreille est très souvent choquée, dans Molière, par de petites fautes dont voici quelques exemples :
... M'a mis dans l'embarras De ne savoir lequel garder de mes deux as. (III, 60, 326.) Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas! Si vous êtes si prête à ne le croire pas? (VI, 176, 425.)
... Un notaire. — Monsieur"^
1. Je ne parle pas, bien entendu, de ces diffîcultés de prononciation pour les vers libres à rimes alternées, comme :
Ah ! que de ces trois mots la rigueur insolente
Venge bien Junon et Pallas^ El console leurs cœurs de la gloire éclatante Que la fameuse pomme acquit à mes appas! (VIII, 277, 124.)
A la distance de deux vers, Pallas rime sufGsammenl avec appas; l'oreille se contente de l'assonance.
Oui, notaire royal. — De plus homme d'honneur. (Il, i22, 029 *.)
Les femmes d'à présent sont Lien loin de ces mœura * :
Elles veulent écrire et devenir auteurs. (IX, 107, 585.)
A table, au plus haut bout, il veut qu'il soit assis;
Avec joie il l'y voit manger autant que six. (IV, 409, 192.)
... Deux Nymphes d'un rang le plus haut du paj's
Disputent à se faire un époux de mon fih, (VI, 105, 220.)
Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.
On voit régner chez vous Vithos et le pathos, (IX, 144, 972.)
Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, (V, oO.'J, 931.)
Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus,
Et je n'en voudrais pas tenir vingt bons écus. (II, 418, 885.)
Oui, je suis un savant charmé de vos vertus,
Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en us. (III, 82, 642.)
On nie dira sans doute ([u'acluellement encore, certaines personnes, qui «( parlent bien » prononcent ynœiirs et fils comme s'il y avait uieur et//. II resterait toujours, mùme en admettant que ce soit là la vraie prononciation, nombre de cas où Toreille serait désagréablement surprise, par exemple si Ton prononçait phêbUy savants en u, manger aulant que si; c'est à peine si Ton comprendrait; beaucoup de passages analogues deviendraient difficiles à prononcer, par exemple :
... Courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis,
Des tendres sentiments où nous jette son fils. —
J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte,
Comme un tel fils est né d'un père de la sorte. (VI, io7, 87.)
L'excuse de Molière pour ces petites fautes, c'est d'abord qu'il n'était pas seul à les commettre et ensuite que nous trouvons souvent vicieuse une rime légitimée par la prononciation du xvn« siècle '. Il en est de môme pour une autre singularité : on trouve dans ses iruvres, aussi souvent que dans celles de Malherbe et de Corneille,
1. Molière profilait d'une viciUe prononciation d'après le grammairien Martin (1632) : - LV dans monsieur se prononce selon le choix cl la volonté ». D'après Chimet (1659), • monsieur peut prononcer iV devant les consonnes, mais il est meilleur de ne la point prononcer ». Thurot, II, 105.
2. • Meur-y plusieurs prononcent meurs, en faisant sentir 1',?; ce n'est pas une bonne prononcialion. • (Liltré.) — A coup sûr, c'est la plus répandue et la plus lofrique. Au xvn* siècle, on prononçait le plus souvent meur. — Cf. Thurot, II, 84; pour la prononciation en général des consonnes finales, cf. sa conclusion, II, "50, 151 .
3. Cf. dans la versification de Corneille le chapitre sur la rime.
beaucoup plus fréquemment que dans celles de Boileaii et de Racine, des vers comme ceux-ci :
Baptiste le très cher N*a point vu ma courante, et je le vais chercher. (III, 50, 205.)
Dès 165/i, Port-Royal condamnait ce genre de rimes et disait, à propos de Ve ouvert et de Ve fermé : « Ces deux prononciations sont si différentes que quoique les poètes anciens et nouveaux prennent souvent la liberté de les rimer ensemble, comme en ces deux vers de Ronsard :
Sers-moi de phare, et garde d*abimer Ma nef qui flotte en si profonde mer,
et que de môme Malherbe ait rimé philosopher avec enfer ; néanmoins il n'y a point d'oreille qui n'en soit choquée ; et il est certain qu'à bien juger des choses, cette rime doit être rejetée non seulement comme peu bonne, mais comme tout à fait vicieuse. » (Ch. ii, art. 3.) Tel n'était pas l'avis de Molière, car, sur ce chapitre, il se donne du large et n'évite guère les rimes normandes, qu'il faut prononcer toutes en erre, d'après Vaugelas, pour avoir la prononciation exacte des contemporains, lorsqu'ils lisaient des vers * :
... Ces deux combattants s'efforçaient d'arrac/ier
Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. (I, 233, 19 H.)
Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher,
Et qui, sur ma parole, a droit de vous ioxxcher. (I, 439, 570.)
Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer.
— Mon Dieu! l'on ne doit point croire trop de lé^cr. (IV, 500, 1535 *.)
Et comme avec un champ fuyant, vague et \kger
La fierté de l'obscur sur la douceur du clair. (IX, 552, 181.)
C'est un crime que d'en douter :
Les paroles de Jupiter.... (VI, 471, 1025 ^.)
On voit que de libertés Molière prenait avec la rime.
1. Était-ce celle de Molière ? Non, si nous en croyons Hindrel qui, en 1696, constatant les résultais de robservalion de Vaugelas, disait : • Ajoutez encore à cette remarque les soins (|ue Molière a pris de la faire valoir, en la faisant observer à ses acteurs et en les désaccoutumant peu à peu de la mauvaise habitude qu'ils avaient contractée de jeunesse dans la prononciation de ces syllabes finales. • Cité par Thurot, i, 60. Molière • parlant Vaugelas », est-ce bien vraisemblable?
2. H L'usage a été partagé longtemps entre é et èr sur l'adjectif ^^e>\... L'Académie remarque encore en 1762 que IV finale se prononce, m Thurot, I, 56-5".
3. Je ne citerai que pour mémoire l'exemple suivant où les rimes en er étant
280 MOUÈRE.
Bien entendu, il ne se refusait guère les vers léonins; il dira par exemple :
Un époux Qui vous aime hesmcoup et soit digne de vous, (VI, ICI, 156.) Pour vous rendre avéra*, comme je vous ai dit, (II, 389, 429.) Voyez quel diable d*homme avec son entretien ! Je pense qu'il en iient^ et je crois penser bien. (III, 236, 1087.)
ou mieux encore :
J*ai dessein de lui faire Quelques vers sur un air où je les vois se plaire. (III, 64, 376.)
Plus d'une fois nous voyons rhémistiche rimer non plus avec la rime, mais avec l'autre hémistiche :
C'est pourquoi dépêc/i07is, et cherche dans la tête
Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête. (I, 110, 71.)
Ces deux vers-là forment un vrai quatrain ; ceux-ci sont encore plus curieux :
La princesse se plait à ses bouffonneries ;
Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,
Et peut, dans cet accès, dire et persuader. (IV, 149, 153.)
On voit que Molière n'était pas de l'avis de Port-Royal, pour qui « c'est d'ordinaire une faute, lorsque le premier hémistiche d'un grand vers ou d'un vers commun rime avec le dernier * ».
Pour compléter cette étude sur les singularités de la rime dans Molière, il nous reste à signaler quelques passages rimant par assonance, comme une laisse de la Chanson de Roland * :
Et par quels beaux discours, que Tartifice inspire?...
Si vous avez encore quelque chose à me dire,
Vous pouvez rajouter : je suis prête à Touïr;
Sinon, faites au moins que je puisse jouir.... (II, 303, 1304 '.)
séparées par deux vers, Tacteur avait toute liberté de prononcer arrêté et Jupiteri^, sans que roreille en soufTrlt :
Tout beau, charmante Nuit; daignez vous arrêter : Il est certain secours que de vous on désire,
Et j'ai deux mots à vous dire.
De la part de Jupiter. (VI, 357, 1 et sulv.)
1. Nous verrons, au chapitre de Boileau, la discussion que Molière soutint contre Racine, pour faire conserver, dans une épigramme, une rime léonine qui faisait un très heureux effet. — Port-Royal, ch. u, art. 4.
2. Sans parler des petits vers de ballet, où Ton voit la même rime employée six ou sept fois de suite.
3. Je ne cite que cet exemple, mais ou rencontre assez souvent dans Molière de ces quatrains sur le son é ou sur le son t. Ex. : VI, 398, 415 et suiv.
Monsieur, un homme est là qui voudrait vous parler, Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.
— Dis-lui que je n*ai point d'affaires si pressées.
— Il porte une jaquette à grand* basques plissées, Avec du dor dessus. — Allez voir ce que c'est.
Ou bien faites-le entrer. — Qu'est-ce donc qu'il vousplait?(V, i90».) Oui, je me suis galamment acquitté De la commission que vous m'avez donnée, Et du haut du rocher je Tai, cette beauté, Par le milieu des airs doucement amenée
Dans ce beau palais enchanté,
Où vous pouvez en liberté
Disposer de sa destinée. (VIII, 315, 925.)
Une fois môme, dans des alexandrins réguliers, Molière a placé trois rimes féminines de suite, pour en tirer un effet comique :
Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour Brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour Verra, comme je crois, la promesse accomplie Qui me donna l'espoir de l'hymen de Céiie.