‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 126 sur 224 · GORGIBUS · texte numérisé non relu

GORGIBUS

Monsieur, que je revois en ces lieux de retour

Brûlant des mêmes feux, et dont Tardente aniour

Verra, que vous croyez, la promesse accomp/te

Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie,

Très humble serviteur de Votre Seigneurie. (Il, 214, 619.)

Tous les exemples que j'ai cités dans ce chapitre, me permettent d'arriver à cette conclusion : Molière, obéissant à la fois à son instinct d'homme de théâtre et à son oreille de poète, n'appauvrit jamais sa pensée pour enrichir sa rime : il prend les plus entières libertés avec des règles qui ne sont encore que les habitudes de Malherbe, c'est-à-dire qui n'ont pas encore été sanctionnées par un Art poétique qui fasse autorité. Notre poète croit, et à bon droit, rimer très suffisamment dans ce passage-ci, que je prends au hasard et qui peut servir de type :

... Je ne vois nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, Aucune chose au monde et plus noble et plus belle Que la sainte ferveur d*un véritable zèle. (IV, 422, 355.)

La véritable poésie, celle des idées, et non celle des mots, a-t-elle beaucoup gagné à la pratique quelquefois trop savante de nos ciseleurs modernes?

i. Cf. VI, 389, 555.

Césure.

Jusqu'ici mon étude ne prêtait guère matière à discussion : je n'ai avance que des faits ; mais la question de la césure est beaucoup plus délicate '.

N'y a-t-il qu'une seule césure dans les vers de Molière? peut-on lui appliquer cette règle absolue, formulée par Quicherat : « Dans l'alexandrin il y a toujours une césure après la sixième syllabe : le vers se trouve ainsi partagé en deux hémistiches égaux »?

Boileau avait probablement oublié Molière, quand il promulguait sa loi :

Que toujours dans vos vers, le sens coupant les mots, Suspende rhémisliche, en marque le repos.

Car Molière était loin de considérer comme une loi inviolable même la règle de Port-Royal, quoique moins sévère que celle d« Malherbe : « 11 n'est pas nécessaire que le sens finisse à la césure.... Mais il faut premièrement qu'on s'y puisse reposer, ce qu'on ne pourrait pas faire si elle finissait par des particules semblables à (jui^je^ etc. Le sens continuant après la césure, il faut qu'il aille au moins jusques à la fin du vers, et non pas être rompu avant la fin.... Pour la même raison, il ne faut pas mettre le substantif et l'adjectif

1. 11 est bien délicat en cITel de loucher aux vers de MoUère. On craint de mériter l'anathème si spirituel lancé par M. Chantavoine dans son Proloque de Mélicerte^ contre ce pauvre (àuérin qui a épousé la veuve de Molière et fait le troisième acte de Mélicerfe :

11 osa retoucher le texte d'autrefois,

Remplacer les vers de Molière,

Ces vers de libre jet, d'allure cavalière,

Ces grands alexandrins, naturels, ingénus, Comme de beaux enfants qui courent les pieds nus. Ces vers souples que notre oreille émerveillée l!)ntcnd comme le bruit d'une immense feuillée Que traverse en chantant une troupe d'oiseaux.

Le pauvre y fourra ses ciseaux,

Les rogna, les mit en morceaux,

Avec la plus naïve et cruelle industrie.

Bref il déchiqueta cette chose fleurie,

La flétrit et la barbouilla.

Cité par Francisque Sarcey, le Temps (24 novembre 1890).

<]o suite, encore que Tun des deux finisse le premier hémistiche, et ijue l'autre commence le second. » (Ch. i, art. 2.)

En réalité, Molière, jusqu'en 1666, ne lient pas compte de la règle de Thémistiche, c*est-àdire qu'il ne s'y conforme pas scrupuleusement. C'est dans Mélicevte qu'on le voit pour la première fois faire violence au sens d'un vers pour le couper en deux parties égales. Jusque-là, bien entendu, son vers est le plus souvent conforme à l'habitude générale des poètes ses contemporains; mais les exceptions sont assez nombreuses pour que Ton puisse dire sans exagération : Molière, pour Thémisliche, suit la tradition, toutes les fois qu'elle ne gène pas sa pensée : mais il se permet, toutes les fois qu'une bonne occasion s'en présente, de supprimer la césure à l'hémistiche sans pourtant jamais mettre au sixième pied un e muet non élidé, et surtout sans jamais placer, comme le font quelques poètes modernes, un mot à cheval entre les deux hémistiches ; exemple :

Il a compris, le joli mousse, il rit aux anges *.

Molière, bien entendu, n'a pas poussé la suppression pratique de l'hémistiche jusqu'à cette extrême logique, mais il émaille ses onze premières comédies de vers qui, si on les coupait en deux parties égales, ne présenteraient plus guère de sens, ou môme feraient un <iffet ridicule.

Que, sans parti pris, sans intention bien arrêtée de vouloir séparer les vers suivants en deux hémistiches, et de trouver ensuite l'effet obtenu très satisfaisant, le lecteur de bonne foi veuille bien se les lire à haute voix à lui-même, et il se convaincra de la vérité de ma remarque : ces vers n'ont de sens qu'autant qu'on n'essaie pas de les partager en deux parties égales :

Et pourrions par un prompt achat de cet esclave. (I, lil, 91.) Et si son précepteur même '^ a depuis ce temps. (I, 199, U02.) Et les avaliez tout ainsi que des pois gris. (I, 2U7, 1520.)

1. Jean Aicard, préface de Miette et Soré. L'idée a été reprise avec enlhousiasme par M. délia Rocca de VerRalo, le fondateur de l'école vergalienne^ dans sa Poétique nouvelle^ p. 15 et suiv., Lemcrre, 1880. On pourrait encore citer à l'appui de cette idée de bien jolis vers :

Mille oiselets à l'aile rose y viennent boire. Faire danser de folles ombres sur la route. Tant qu'il aura sa douce reine à son côté!

(0. Vicaire, V Heure enchantée, p. 26, 46, 48.)

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