‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 127 sur 224 · Sens de « lui-même · texte numérisé non relu

Sens de « lui-même

Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté. (I, 409, 92.)

C'est encore un plus grand sujet de s*étonner. (I, 430, 41 i.

On sait que la chair est fragile quelquefois. (1, 472, 1073 *.)

En le tuant, tandis qu'il tourne le derrière. (II, 207, 533.)

Je ne sais comme il est demeuré sur ma table. (Il, 267, 597.)

Disent « ma meute », et font les chasseurs merveilleux, (liï, 72, 510.)

Mais enfm, si j'étais de mon fils, son époux. (IV, 401, 35.)

Il en use, ma foi !

Le plus honnêtement du monde avecque moi. (V, 460, 292.) Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres. (V, 504, 950.) Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. (IX, 126, 793.)

Vouloir à toute force couper ces vers en deux hémistiches serait évidemment arbitraire ' ; j^aurais pu en citer nombre d'autres exemples; mais il était inutile de les multiplier, à moins d'en dresser une liste complète, ce qui eût été un peu long. J'ai voulu surtout indiquer, par le choix que j'ai fait principalement dans le premier volume, que ces vers sont relativement plus nombreux dans les deux pièces de début, V Etourdi et le Dépit amoureux, qui toutes deux furent jouées, et probablement composées, en province; Molière était alors moins en situation pour entendre des critiques de poids et suivre des conseils sur sa versification.

Même dans les pièces qui furent composées et jouées à Paris^ jusqu'à Mélicerie, on peut encore constater que Molière ne se fait

1. « Auger met ici : vers sans césure. C'est au contraire une coupe très expressive, que l'acteur doit Taire sentir; le mot est un peu cru, et Mascarille dit eu hésitant, et avec une petite pause à rhcmistiche :

On sait que la chair est... fragile quelquefois. »

Note de M. Ë. Despois. — Môme en admettant que le mot fragile soit • un peu cru », serait-ce un bon moyen pour l'atténuer, que d'attirer l'attention sur ce mot, par une hésitation marquée?

2. On dira peut-être qu6 ces exemples sont des exceptions, et que, le plus souvent, tel vers de Molière qui, au point de vue rigoureux du sens, ne se partage pas en deux parties égales, peut pourtant, par une sorte de compromis entre le sens et l'harmonie, se diviser en deux hémistiches, à condition que Ton glisse un peu sur la césure, et qu'au lieu de compter un temps on ne compte, par exemple, qu'un demi-temps. De cette façon le sens serait aussi clair, et la règle de l'hémistiche serait respectée. — Sans doute, mais l'objection est peu décisive, car on pourrait faire la même remarque sur V. Hugo. Le grand poète, certes, ne songeait guère, dans sa maturité, à la règle de Boileau. 11 écrivait son vers comme son vers lui venait, sans songer à violer la loi de l'hémistiche, ou à la respecter. Qu'on prenne son ouvrage définitif, la Légende des siècles; ce» vers, en grande majorité, peuvent se lire indifféremment soit en escamotant complètement la césure après le sixième pied, soit en la faisant sentir discrètement. Ce n'est pas une raison pour affirmer que V. Hugo respecte la loi de l'hémistiche, ni pour essayer, coûte que coûte, de couper tous ses vers en deux parties égales. — De môme pour Molière.

pas une règle absolue de rhémistiche, et admet force exceptions, quoique moins nombreuses que dans les deux premières comédies.

Reconnaissons-le pourtant : cette règle de Thémistiche peut se défendre par un argument sérieux : dans nombre de cas, Talexandrin n'a ses douze pieds bien comptés que si on les divise par une prononciation conventionnelle, en dehors de toute question de sens, en deux parties égales, et si dans chaque hémistiche on donne, un peu lourdement peut-être, leur valeur même aux syllabes muettes *.

Voici un vers, par exemple, qui a les douze pieds réglementaires, si on le coupe en deux moitiés égales :

Qu'un honnête homme soit — traîné honteusement (I, 218, 1682),

et qui semble n'en avoir plus que onze pour Toreille si on fait plus attention au sens qu'à l'harmonie :

Qu'un honnête hdmm' — soit traîné — honteusement.

Et pourtant le sens exige que ces mots : un honnête homme j soient mis en valeur et, pour cela, détachés nettement de ce qui suit.

Voici deux cas où le vers, cette fois, paraît n'avoir plus que dix pieds, si on hésite à prononcer :

Et CorneiUe rae vient — lire tout ce qu'il fait. (III, 38, 54.) Non, jamais homme n'eut — si hâ(e de mourir. (I, 138, 503.)

1. C'était Tusage au xvii* siècle, si nous en croyons Thurot, t. II, p. 748 : « En conversation Ve féminin entre deux consonnes fut syncopé, absolument dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui, et Ve féminin final devint muet. On •dut s'interdire la syncope dans la déclamation des vers, qui, autrement, seraient devenus faux; on y faisait sentir aussi l'e féminin final. » Oui, mais Molière déclamait-il ou causait-il ses vers? Nous n'en savons guère rien : tout «n reconnaissant qu'il attachait une très grande importance à la prononciation des vers, je crois qu'il devait y avoir autant de différence entre la façon dont il déclamait les vers tragiques et celle dont il parlait son vers comique, qu'entre la facture de ses vers et celle de Racine.

L'e muet se prononçait tout au moins à la fin du xvnr siècle. — Cf. Maury, Eloquence de la Chaire, 1, 422, à propos de Massillon : • Son tableau de la mort de Turenne, à commencer par ces mots, je me trouble. Messieurs, forme sous sa plume une série de vingt-quatre repos ou demi-repos qui sont autant de vers d'inégale mesure, quand on les prononce comme la prose, sans faire sonner les e muets. »

11 semble pourtant impossible d'admettre une pareille prononciation, aussi peu poétique que possible. Pour la jugera sa valeur, on n'a qu'à se rappeler la façon dont les chanteurs prononcent Ve muet :

A la pâleu clarté de l'astreu de la nuit. Salut, demeureu chaste et pureu Où se devineu la presenceu...

0 Margueriteu, à tes pieds me voici.

286 MOLIKRE.

Le sens ordonne de prononcer ainsi ces deux vers en soulignant les mots de valeur :

Non, — jamais homtn — n*eut si hâC — de mourir. Kt CorneUr — me vient /»•' — tout ce qu'il fait.

Que décider en pareil cas? Faul-il abandonner le principe que nous avons posé, et, en dépit du sens, imposer à ces vers, ainsi qu'à leurs pareils, rhémistiche?

Non, car ces vers, relativement assez rares, disparaissent dans le courant général de la déclamation, et semblent aussi longs que les autres, même lorsqu'on ne fait pas compter ïe muet pour une syllabe.

De plus, cette exception, même si on la reconnaissait absolument vraie, ne constituerait pas une impossibilité pour le système que je présente; car il y a d'autres cas où Ton aurait beau s'efforcer, it serait impossible de faire sonner les douze pieds, le vers paraîtrait incomplet, tantôt pour une raison de ponctuation, tantôt même pour une raison d'euphonie , dans les exemples suivants :

Oui, mon père, je suis Horace?, votre fils. (ï, 235, 1985.) Vous vous êtes, mon frère, attiré ces sottises. (II, 375, 2*8.) Point d'épaules non plus qu'un lierre; court jointe. (Ill, 73, 529.) De la part de monsieur Tarluf/V, pour son bien. (IV, :>i2, i72i.) Frère d'Arpa^e, mort en pays étranger. (VI, 383, 461.) Morbleu I c'est une chose indigne, lâche, infâme. (V, 4t5, 25.)

On conviendra que la ponctuation force le lecteur à ne pas faire sentir Ve muet qui précède la virgule : et, si l'on me fait remarquer que devant la virgule on peut et on doit faire sentir 1'^ muet, je répondrai qu'avec un pareil système le dernier vers n'aurait plus douze, mais bien treize pieds, ïe linal dans Idche ne pouvant plus s'élider devant infâme * .

De même dans l'exemple suivant, sous peine de cacophonie, on est encore obligé de faire un vers de onze pieds :

Et laissant — la fierté des paroi' — aux autres (ÏV, 423, 393),

1. Voici le procédé pratique imaginé par M. Dupont-Vernon pour résoudre ce petit problème : « Kn vers, vous devez dire, en soutenant tous les sons, cl en n'élidant aucune muette :

J'ai rame pleine de deuil,

inflexion soutenue sur le dernier mot, plusieurs vibrations sur l'a du mot • àme •, plusieurs vibrations sur le son ei du mot • pleine •, et toutes les syllabes muettes prononcées comme les autres syllabes. • V Art de bien dire, p. 108. — Cf. noire étude, chapitre vi, § 2.

à moins que, par respect pour l'héraistiche et le nombre exact des syllabes, on ne se résigne à prononcer :

Et laissant la fierté — des parolezozautrcs.

On le voit : puisque dans certains cas Teuphonie ou la ponctualioH forcent à faire, par la prononciation, des vers incomplets, on ne peut pas tirer un argument en faveur de la nécessité de Thémistiche, de ce fait que, en négligeant de placer une césure invariable après la sixième syllabe, on obtient des alexandrins de dix et onze pieds.

Nous pouvons donc, croyons-nous, constater chez Molière, non seulement des alexandrins quaternaires, mais aussi des alexandrins ternaires.

L'étude de ces différents rythmes chez Molière est un peu plus difficile que celle que M. Becq de Fouquières a faite presque uniquement avec Racine et Victor Hugo *. En effet, chez ces deux poètes, le vers est infiniment plus harmonique que chez Molière : les différentes césures sont nettement indiquées; et ce qui le prouve, c*est que, quand on parcourt les listes dressées par M. Becq de Fouquières, il est rare qu'on ne trouve pas parfaitement juste la façon dont il coupe le vers. Mais la facture de Molière est moins nette : lorsque le sens n'indique pas impérieusement où il faut couper le vers, l'harmonie montre bien rarement à quel endroit il faut placer la césure ' : c'est donc avec certains scrupules que je proposerai toute une série d'alexandrins ternaires : je les coupe ainsi, tout en avouant à l'avance qu'une autre oreille que la mienne y pourrait souvent trouver un autre rythme ' :

Vos intérêts — seront les mienSj — je vous promets. (1, 430, 518.)

Te fera voir — si c'est matière — à raillerie. (I, 476, 1 I3t.)

Vy découvrais — un fond d'espni — et de lumiVre. (IV, 1^5, 37.)

1. Les exemples tirés de Molière sont très rares, et servent de bouche-trous dans les cadres imaginés par M. Becq de Fouquières.

2. M. Dupont-Vernon veut qu'on lise ainsi deux vers de Molière, sans s'arrêter à la fin du premier :

Et que — depuis longtemps — cette estime — m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis.

(L'Art de bien dire, p. 56.)

3. Je suis la division adoptée par Becq de Fouquières, p. 136 et suiv. de l'édition in-S», 1819. J'ai taché de prendre les exemples surtout dans le Tartuffe^ le Misanthrope et les Femmes savantes.

Tout ce tracas — qui suit les gens — que vous hamiez, (IV, 403, 87.)

f(IV, 422, 350.) El près de vous — ce sont des sots — que tous les hommes. Pour de Vcsiml — j'en ai sans doute — et du bon goût, (V, 4%, 791.) Et tout le mal — n'est pas si grand — que vous le faites, (V, 535, 1526.)

Je te veux; — me veux-tu de mémel — Avec plaisir. (I, 414, 187.) C'en est fait; —je me veux guérir, — et connais bien. (I, 480, 1295.) Je m'en vais — t'assommer de coups, — si je t'entends. (I, 5()7, 1572.) MaissaoAez — qu'on n'est pas encore — où l'on prétend. (Il, 289, 1059.) A quoi donc — passez-vous le temps'? — A mes affaires, (II, 380, 300.)

[(III, 75, 555.) Quelques cAieîis — revenaient à moi — quand par disgrâce. Cependant — ce n'est pas encore — assez pour vous. (IV, 495, I ioO.)

Que d'avoir — un patron jeune — et fort amoureuj:. (I, 418, 232.) Nous verrons — qui tiendra mieuor — parole des deux. (I, 437, 538 *.) Mais je veux — que cela soit — une véri^^. (IV, 429, 451.) En ce cas, — je dirais que.,., — Je ne dirais rien. (IV, 489, 1348.)

Si notre espnt — n'est pas sage — à toutes les heures. (I, 203, 1471.) Voilà mes genSj — voilà comme — il en faut user. (IV, 424, 403 *.)

L'opinion — que j'ai de moi-même— est trop bonne. (I, 410, 1 1 k) Petit serpent — que j'ai réchauf/î? — dans mon sein. (II, 367, 126.) Il leur est dur^ de voir déserter — iesga/ants. (ÏV, 405, 132.) Il va venir. — Joignons nos efforts, — je vous prie. (IV, 485, 1273.)

[(IV, 524, 1902.) Dans la prison — qu'on doit vous donner — pour demeure. Oui, c'est bien dit : — allons à ses pieds — avec joie. (IV, 527, 1957.) Permettez-mot, — monsieur Trissotm, — de vous dire. (IX, 172, 1337.)

1. Cet exemple est discutable, car Ve muet de parole compte bien peu. ^. Ce vers pourrait encore, je Tavoue, se scander ainsi :

Voilà — mes gens, — voilà — comme il en faut ii«er.

CéSURE. 289

Ouvrons. — On la croyait morte, — et ce n'était rien. (Il, 174, 143.)

A moins que le ciel — fasse un grand miracle — en vous, (1, 435, 502.)

Ne seraient-ils point — ceux qui parlent mal — de noust

NMO 5 — 2 — 5

[(I, 174, 1046.) Mon DieUy — ne cherchons point querelle, — ou je m'en vais. J'ai pewr, — si le logis du Boi — fait ma demeure. (I, 182, 1 139.) Un bruit, — un triquetrac de pieds — insuppor/a5/e. (I, 207, 1528,)

[(I, 448, 728.) Chien (Vhommel — Oh! que je suis ten(é — d'étrange sorte. L'hymen — ne ferme pas la porte — à la fleure</e. (I, 518, 1778.) De peur — qu'elle ne vînt encor — me querel/er. (IV, 408, 173.) Ma^me, — et vous parliez tan^d* — d'un huiva style. (IV, 493, 1410.)

Vous êtes donc — facile à conten/er? — Pas tant.... (I, 416, 211.) Je ne dis iHcn — de peur de mal par/er. — Assure. (I, 421, 281.)

La Tdcherche — en pourrait être honn^^e — et cAvile. (I, i68, 994.) ... Est ma femme, — et je suis son man. — Son mari? (II, 186, 291.) Mais enfin — si j'étais de mon fils, — son époux. (IV, 401, 35.) Et quand même — on pourrait se résoudre — à le faire. Croiriez-voiis — obliger tout le monde — à se taire'i (IV, 404, 97.) Et je vais — lui donner le bonjour — seulement. (IV, 411, 216.)

[(V, 473, 466.) Mais un cœur — à leurs vœux moins faci/e — et moins tendre. Mon amour — ne se peut concevoir — et jamais. (V, 476, 52t.)

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