Becq de Fouquières scande, p. 95, ce vers ainsi
Ne seraient-ils poiVi^ — ceux — qui parlent mal — de noust l'évol. du vers pr. 19
1—6 — 5 Ouif — s'il ne peut avoir p/ti^ * — de place en mon âme. <l, 230, 1879).
Je le répète : on pourrait scander autrement quelques-uns de ces vers; on pourrait même, dans un plus petit nombre de cas, placer sans trop d'effort la césure après le sixième pied. Mais il suffit de montrer que souvent Molière néglige incontestablement rhémistiche pour que Ton ne se croie pas obligé, même dans des cas douteux, de couper le vers en deux parties égales : du moins jusqu'en 1666, jusqu'à Mélicerte.
Nous remarquons en effet dans cette pièce deux vers où Molière a évidemment torturé le sens et modifié l'ordre logique des mots pour obtenir l'hémistiche :
Je pourrais moins, Myrtil, redouter ces rivales. (Yl, 176, 427.) Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux. (VI, 183, 565 '.)
Il est certain que si Molière n'avait pas voulu à tout prix respecter la césure, il aurait mis, ce qui aurait été beaucoup plus clair :
Je pourrais, Myrtil, moins redouter ces rivales. Et sur qui de nous doit tomber ce coup affreux.
A vrai dire, ces deux vers ne me convainquent pas absolument (jue Molière, à partir de ce moment, soit devenu un fanatique de l'hémistiche, car dans la môme pièce on trouve, parmi un certain nombre de vers où la césure est peu apparente, celui-ci :
De grâce, parie, et mets ces mines en arrière.
* II est difficile de ne pas prononcer tout d'une venue, en vue du
sens : « et-mets-ces-mines-en-arrière ».
De plus, dans les trois comédies que Molière écrivit encore en
vers après Mélicef'tej on pourrait noter nombre de cas où Thémi-
1. Le sens est : s'il ne peut plus avoir; de là, la nécessité de la coupe que j'indique.
2. Ce second exemple est souligné par M. Mesnard : « La construclion a été gênée par la nécessité d'un repos à rhémistiche ».
sliche est inutile, d'autres où il est même nuisible. Bien entendu, ce n'est ni dans Amphitryon^ ni dans Psyché, pièces écrites en vers libres, que Ton doit chercher ces exemples, ce serait par trop me faciliter la discussion : mais les alexandrins non quaternaires ' abondent dans lefi Femmes savantes :
Quel conte ! — Non ; — je dis la chose — comme elle est. (IX, 76, 269.)
Ah ! chimères! — ce sont des chimères, — dit-on (v. 393).
Leurs ménages — étaient tout leur docte entretien (v. 582).
C'est une philosophe enfin, — je n'en dis rien (v. 625).
Il est vrai — qu'il dit plus de choses — qu'il n'est gros (v. 793).
Enfin les quatrains — sont admirables — tous deux (v. 801).
Ah! s'il vous plaît, — encore une fois — quoi qu'on die (v. 803).
On n'a que lui — qui puisse écrire — de ce goût (v. 838).
Je n'ai point encore vu d*hommes, — comme je croi (v. 891).
Dans le sonnet — qu'il a l'audace — d'attaquer (v. 1047).
Et jamais — il ne m'a prié — de lui rien lire (v. 1138).
Permettez-moi, — monsieur Trissotin — de vous dire (v. 1337).
Avec leur plume — ils font les destins des couronnes (v. 1306).
Que partout — de leur nom la gloire est épanchée.
Et qu'en science — ils sont des prodiges fameux.
Pour savoir — ce qu'ont dit les autres — avant eux (v. 1370 et suiv.).
Je sais — qu'il a bien moins de mérite — que vous (v. 1483).
Je veux, — je veux — apprendre à vivre — à votre mère (v. 1566).
Bien entendu, la même réflexion que plus haut se présente à Tesprit : on pourrait, avec un peu de complaisance, faire sentir plus ou moins faiblement Thémisliche dans les vers qui précèdent; mais à quoi bon?
Si, jusqu'à un certain point, dans la tragédie, le rythme majestueux et monotone de Talexandrin classique pouvait convenir à des personnes parlant noblement et par longs discours, si celte élernelle mesure à deux temps pouvait plaire dans l'émission lente de grandes pensées, est-il vraisemblable que dans son dialogue coupé, heurté, Molière ait songé à faire dominer une mesure rythmée, plus ou moins sensible, mais toujours la même, à convertir la musique de ses vers en berceuse à deux temps?
Je ferai pourtant deux concessions aux parlisans de l'hémistiche : la césure au sixième pied qui disparait à l'audition, dans tous les dialogues coupés par répliques irrégulières, reparaît d'une façon sensible dans les longs couplets, dans les morceaux à effet.
1. C'csl-à-dirc, ne roublions pas, ceux dans lesquels aucune syllabe tonique, suivie (l'une césure, ne se trouve à rhémistiche.
De plus, les alexandrins ternaires sont incomparablement moins nombreux que les alexandrins quaternaires. Sur ces derniers, je n'ai qu'une ou deux observations à présenter : le vers régulier de Molière est toujours aussi souple, et quelquefois, mais très rarement, aussi harmonieux que celui de Racine.
On y remarque une variété de coupes extraordinaire, dépendant uniquement de la place irrégulière des mots de valeur : par exemple celle-ci, rylhme très rare chez Racine, et dont on pourrait citer plus d un exemple chez Molière :
Que vous ne m*âurez — rien — persuadé — du tout. (III, 167, 122.)
Ce qui est surtout à remarquer, c'est que cet alexandrin à hémistiche n'est pas toujours un simple quaternaire, que les intonations fortes portent souvent sur plus de quatre syllabes; exemple :
[(V, 401, 314.) Voyons, — Monsieur, — le temps — ne fait nen — à l'at/aire. Ouiy — l'autre moi — Ydilet — de Pautre vous, — a fait. (VI, 400, 1850.)
Il ne suffit pas en effet, si l'on veut étudier un peu délicatement le mécanisme du vers chez Molière, de le diviser en trois, quatre ou même cinq syllabes toniques, le reste n'étant qu'une sorte de remplissage atone; le sens du vers et le goût littéraire ordonnent souvent au lecteur de prononcer plus ou moins lentement tel mot, de souligner plus ou moins vivement telle syllabe; pour indicjuer ers nuances, il est un procédé très ingénieux et très commode, employé par Becq de Fouquières dans son curieux chapitre sur la Notation musicale des Rythmes; on peut indiquer les valeurs proportionnelles des syllabes d'un vers au moyen de blanches, de noires, et la longueur des intervalles qui les séparent, au moyen de soupirs, etc. :
Non! vousdis-je on devraii châ.ti.er sans pi.tié
Il est, bien entendu, tout à fait inutile de mettre Molière en musique pour le mieux comprendre * ; j'ai voulu simplement montrer par ce
1. La chose pourtant est assez topique : Molière était très musicien : • Voyez comme ce poète musicien parle avec délices d'un art qu'il chérissait trop pour ne l'avoir pas cultivé; comme il revient toujours à la musique; et toujours afin de louer, d'exalter le pouvoir de ses charmes », etc. Molière musicien , par Castik
l'enjambement. 293
dernier exemple, comme par lous ceux que j'ai cilés dans ce chapitre, une seule chose : le vers de Molière n'est pas fait par un poète de profession voulant charmer l'oreille; il est écrit par un penseur qui s'adresse à l'esprit; le mouvement de ce vers lui vient de Tidée qu'il renferme, et non pas d'une harmonie qui serait extérieure et supérieure à cette idée. Il ne faut donc pas chercher à lui imposer la règle de l'hémistiche : Molière a le plus souvent trouvé la césure au sixième pied, mais il ne paraît pas souvent l'avoir cherchée. Son vers sur ce point est aussi libre que celui d'un romantique de la bonne époque.
L'enjambement.
« 11 fallait, dit Quicherat, que la littérature du xix® siècle fût destinée à subir tous les genres de licence, pour que Tenjambement osât reparaître de nos jours. Quelques essais tentés , il y a peu d'années, pour exhumer et réhabiliter ce système honteusement rétrograde, ont été si malheureux qu'ils ne semblent pas devoir se renouveler >. »
Blaze, I, 172. — Dans son livre sur la Comédie de Molière^ M. Larroumet rappelle une Iradilion d'après laquelle le grand acteur aurait inventé une série de notations, presque de notes, pour indiquer les endroits où il fallait élever ou abaisser la voix : « Il avait imaginé, dit Tabbé Dubos, des notes pour marquer les tons quMI devait prendre en récitant ses rdlcs, à plus forte raison ceux que devaient prendre ses acteurs » (p. 36i).
« Plusieurs personnes dignes de foi m'ont assuré que Molière, guidé par la force de son génie, et sans avoir jamais su apparemment tout ce qui vient d'être exposé concernant la musique des anciens, faisait quelque chose d'approchant de ce que faisaient les anciens; et qu'il avait imaginé des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en déclamant les rôles qu'il récitait toujours de la même manière. J'ai encore ouï dire que Beaubourg et quelques autres acteurs de notre théâtre en avaient usé ainsi. • Réflexions critiques sur la poésie et sur la peint ure^ 1136, t. Ill, p. 71. — Cf. Legouvé, Soixante Ans de souvenirs^ II, 35. Castil-Blaze prétend que la chose est impossible : Molière musicien, II, 220.
1. Versification française^ 1850,2' édition, p. 71, n. 1. -— Quel est l'empêchement dirimant qu'il trouve à Penjambement? C'est que la rime disparaît. Quicherat cite là-dessus La Harpe, comme autorité, et termine son chapitre par cette pointe contre les Romantiques : « C'était le comble du ridicule, chez les auteurs que nous désignons ici, de se donner bien de la peine à chercher des rimes riches quand ils enjambaient. Ils ressemblaient à un homme qui aurait la manie d'acheter des meubles magniliques, et qui les placerait précisément dans un lieu où personne ne pourrait les voir. »
En cela pourlanl, les romantiques pouvaient se réclamer de Molière, et la caution n'est pas bourgeoise; en effet, Quicheral a beau dire : « Malherbe ayant purgé notre versification de ce véritable fléau, et c'est là un de ses plus beaux titres de gloire, Corneille, Boileau, Racine, et même Molière^ ont soigneusement évilé Tenjambement * », en réalité chez Molière le vers ose souvent enjamber sur le vers : les exemples abondent.
Pour étudier nettement la question, il est d'abord indispensable de définir le sens du mot « enjambement ». Quoi qu'en ait dit Becq de Fouquières *, on peut garder la définition très simple et très nelte de Quicherat : « Lorsque le sens commence dans un vers et finit dans une partie du vers suivant, on dit que le premier vers enjambe, ou qu'il y a enjambement '. » Pour cet enjambement ainsi défini, deux choses frappent dans Molière : d'abord les enjambements deviennent avec le temps de moins en moins nombreux; ensuite ils sont plus fréquents dans le dialogue coupé que dans les longues tirades.
Sans prétendre dresser une liste complète de ces enjambements, il est bon d'en indiquer un certain nombre, pour prouver même au lecteur le plus prévenu que ces exemples ne sont ni des exceptions, ni des licences chez Molière, mais bien une pratique constante destinée à faciliter le jeu de la pensée. Dans VEtourdi on trouve :
C'est beaucoup, mais ce fort dépend d'un gouverneur Difficile à gagner (v. 170).
0 Dieu ! la belle proie A tirer en volant! (v. ilO.)
3. Cette définition a pourtant un défaut : eUe est incomplète : puisque, de l'avis même du sévère prosodiste, renjambcment ne nuit pas au rythme, mais h la rime qu'il rend insensible, nous nous demandons en quoi la rime est plus respectée, dans un vers dont le sens se termine à la fin de l'alexandrin suivant, que dans un vers dontle sens se termine» dans une partie «, c'est-à-dire dans le commencement ou le milieu du vers suivant. Cette faute contre la rime que Quicherat bl.-lme dans l'enjambement existe donc aussi bien dans ce vers de Racine cité par lui comme exemple d'enjambement permis :
Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux De hardis étrangers, d'infidèles Héiircux,
que dans cet exemple d'enjambement » choquant » qu'il tire de Rouclicr :
11 sort; Rose après lui retrouve sur la plage Ses voiles, et tous deux sont rentrés au village.
l'enjambement. ;295
Que veux-lu que je fasse Pour empêcher ce coup? (v. 712 *.)
Donoez-moi donc la main Jusqu'au temple (v. 783).
Retirez-vous d'ici, Canaille! (V. 1226.)
C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie Près de Célie (v. 1504.)
Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave Que vous vouliez (v. 1648).
Les exemples sont plus nombreux encore dans le Dépit amoureux.
A propos, savez-vous où je vous ai cherché Tantôt encore? (v. 16'*)
Celle-ci peut-être aura de quoi Te plaire (v. 173).
Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle D'une rare constance (v. 199).
Vous êtes donc facile à contenter? — Pas tant Que vous pourriez penser (v. 211).
Ha! certes, celui-là remporte, et vient à bout De toute ma raison (v. 418).
Je Tai dit comme fille, et vous le devez prendre Tout de même (v. 500).
11 n'est pas encor temps; mais c'est une personne Qui vous touche de près (v. 532).
Ce n'est pas la saison De m'expliquer, vous dis-je (v. 534).
Restez, Lucile, et me faites venir Le Précepteur (v. 650).
Quintilien en fait le précepte. — La peste Soit du causeur! — Et dit là-dessus doctement Un mot que vous serez bien aise assurément D'entendre (v. 725).
Me voilà Tout près de vous ouïr. — Tant mieux. — Que je trépasse, Si je dis plus mot (v. 735).
Depuis longtemps j'écoute : il est bien raisonnable Que je parle à mon tour (v. 748).
Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas D'un savant qui se tait (v. 758).
1. Quoi qu'en dise Quicherat, n'y a-t-il pas enjambement formel dans ces trois vers :
Une esclave le plaît, tu voulais m'engager
A la mettre en tes mains, et je veux Taire en sorte
Qu'un autre le l'enlève, ou le diable m'emporte (v. 738).
Dans presque toute la scène ii du troisième acte, les vers enjambent les uns sur les autres; dans le reste de la pièce, les exemples fourmillent *.
On peut clore ici cette liste déjà respectable; j'aurais pu rallonger encore. Dans Don Garcie^ au contraire, la liste serait vite faite, et cela n'a rien de fort surprenant : dans cette comédie héroïque, où ne paraissent que de grands personnages, Tétiquette empoche ces courtes reparties par lesquelles les simples bourgeois se coupent la parole. On écoute patiemment, poliment, les plus longs discours, môme inutiles. C'est ainsi que dom Sylve répond à une tirade de trente-cinq vers :
J'ai de votre discours assez souffert la suite, Madame; et par deux mots je vous Teusse épargné '.
Dans ces conditions Molière n'a pas besoin de couper son vers, de faire plier la régularité de la forme aux nécessites du fond, et les alexandrins se suivent, compacts et réguliers.
On pourrait pourtant, dans cette comédie, trouver quelques rejets, même sans compter les mots comme « Madame », quand ils sont rejetés aux vers suivants et que le sens continue, comme dans l'exemple cité plus haut : la ponctuation le sépare du reste du vers, mais le sens en fait un trait d'union entre le premier et le second alexandrin : voici au contraire des enjambements incontestables :
Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, Madame?
Non, sans doute, et ce discours m'étonne (v. 545).
Ah ! j'ai prêté l'oreille Autant qu'il vous a plu : rendez-moi la pareille (v. 1313).
Ils sont beaucoup plus nombreux dans Sganarelle et dans l* École des Maris :
Je vais faire venir Quelqu'un pour l'emporter : veuillez la soutenir. (II, 172, 111.) Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre Sur rhcure à ses parents (v. 294).
i. V. 933, 960, 961, 1000, 1006, 1082, 1085, 1087, 1254, 1269, 1279, 1327, 1419, 1423,1449, 1469, 1486, 1518, 1555, 1516, 1587, 1635, 1656, 1710, 1715, encore n^aije cilé aucun de ces enjambements formels, de ces rejets qui abondent dans Molière :
La femme est toiyours femme, et jamais ne sera
Que femme, tant qu'entier le monde durera (vers 1252).
l'enjambement. 297
En effet, il est bon D'aller tout doucemeat (v. 324).
C'est un habillement Que j'ai pris pour la pluie. Ah! quel contentement J'aurais à le tuer (v. 520).
Est-il vrai? — Moi? J'ai dit que c'était à ma femme Que j'étais marié (v. 586).
Oui, des fous comme vous, Mon frère. (II, 357, 10.)
Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes, Monsieur mon frère aîné (car Dieu merci vous Tètes D'une vingtaine d'ans, à ne vous rien celer) (v. 20). Comment? — L'eût-on pu croire? Elle aime cet amant Que nous avons banni (v. 822).
Pourquoi cette demande? Elle est, comme je croi, Au bal chez son amie (v. 946).
J'enrage. Par ma foi, l'âge ne sert de guère Quand on n*a pas cela (v. 976).
Nous allons revenir. — Or çà, je vais vous dire La lin de cette intrigue (v. 1040).
Dans les FdchetiXj quoique rapidement écrits, nous en trouvons déjà moins ' :
Celui dont l'entretien vous a fait à ma vue
Passer... — C'est de cela que votre àme est émue? (111, 52, 232.)
A trois longueurs de trait, tayaut. Voilà d'abord
Le cerf donné aux chiens. (III, 72, 514.)
11 vient à la foret. Nous lui donnons alors
La vieille meute; et moi, je prends en diligence
Mon cheval alezan (v. 519).
A-t-on jamais parlé de pistolets, bon Dieu
Pour courre un cerf (v. 582).
Dans f École des Femmes^ où le dialogue est plus coupé que dans les- FdcheuXy renjambemenl reparaît :
Je n'irai pas aussi. — Belle cérémonie
Pour me laisser dehors! (111, 175, 204.)
Vous avez donc souffert, ô canaille maudite.
Qu'un homme soit venu?... Tu veux prendre la fuite!
Il faut que sur-le-champ.... Si tu bouges.... Je veux
Que vous me disiez.... Euh!... Oui, je veux que tous deux....
Eh ! parlez, dépéchez vite, promptement, tôt.
Sans rêver (v. 396-402).
1. A condition toujours de ne pas compter, d'après la définition de Quicherat, des rejets pourtant incontestables, comme celui-ci :
J'étais sur le thêdtre, en humeur d'écouter
La pièce, qu'à plusieurs j'avais ouï vanter. (III, 36, 14; cf. v. 18,23, etc.)
C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue
Qui n'en veut que pour soi. — Si je n'ai la berlue,
Je le vois qui revient (v. 444).
Cela vous est facile- Et la fille^ après tout,
Vous aime (v. 891).
Non, parbleu! Non, parbleu! Petit sot, mon ami,
Vous aurez beau tourner (v. 1036).
Je dis que le futur peut comme bon lui semble,
Douer la future (v. 1062).
Mais allez de ma part lui dire de ce pas
Que c'est, un fou fieCfé (v. 1091).
Et s'il faut que chez moi vous veniez à paraître,
Des valets causeront (v. 1450).
Je vais, pour lui donner une sûre demeure,
Trouver une voiture (v. 1618).
Sans m'en faire récit, Je sais ce qui vous mène (v. 1675).
Faites-la-moi venir : aussi bien de ce pas Prétends-je l'emmener (v. 1711).
Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure. D'achever l'hy menée (v. 1733).
Enfin, dans les trois grandes comédies en vers qui font autorilt'* pour la versification de Molière parce qu'il les a écrites tout à loisii-, les enjambements sont également très fréquents, surtout dans le Tartuffe.
Instruit par son garçon, qui dans tout Timitait, Et de son indigence, et de ce qu'il était. Je lui faisais des dons. (IV, 418, :>03.j
Mais il est nécessaire De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc? — De faire Ce que le ciel voudra (v. 421).
Approchez, j'ai de quoi Vous parler en secret (v. Vl%).
Non, vous avez beau faire, On ne vous croira point (v. 471).
Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point (v. 477).
Pense, si tu le veux; mais applique tes soins A ne m'en point parler, ou.... Suffit. Comme sage. J'ai pesé mûrement toutes choses. J'enrage De ne pouvoir parler (v. 556).
Et tous deux brûlez également De vous voir mariés ensemble? (v. 612). Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez Etre à monsieur Tartuffe (v. 637).
Oui. — Et que le dessein que mon àme conçoit N'est rien qu'à votre exemple (v. 748).
l'enjambement. 299
H n'aime que vous seule, et n'a point d autre envie
Que d'être votre époux (v. 778).
On tient que mon mari veut dégager sa foi.
Et vous donner sa fille (v. 924).
Mon frère, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point,
Traître (v. 1108).
En ce cas, je dirais que... je ne dirais rien,
Car cela ne se peut (v. 1349).
Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
Ma mère? (v. 1601).
Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
Ce qu'on appelle vu (v. 1677).
Bonjour, ma chère sœur; faites, je vous supplie.
Que je parle à Monsieur (v. 1718).
De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
Dont vous serez, dit-il, bien aise (v. 1727).
Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens
De sortir de chez eux (v. 1780).
La liste est plus vile faite pour le Misanthrope,
Vous me la promettez, Votre amitié? (V, 459, 275.) Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien *. Il porte une jaquette à grand' basques plissées. Avec du dor dessus. — Allez voir ce que c'est, Ou bien faites-le entrer (v. 747j.
Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, Je les trouve méchants (v. 76*).
Allons, venez. — J'irai ; mais rien n'aura pouvoir De me faire dédire (v. 768).
Par la sangbleu ! Messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis. — Allez vile paraître Où vous devez (v. 77ij.
Arsinoé, Madame, Monte ici pour vous voir (v. 850j.
Enfin les enjambements sont un peu plus nombreux dans les Femmes savantes, sans être très fréquents, comme on peut le voir par cette liste, que je crois complète ' :
1. V. 592. J'ai cru pouvoir citer ce vers comme exemple d'enjambement, étant donnée la longueur de la pause qu'il faut faire à l'hémistiche.
2. On pourrait également compter comme enjambements les vers interrompus :
Parlons à votre femme, et voyons à la rendre Favorable... — Il suRU : je l'accepte pour gendre (v. 408).
Ce cas se présente souvent chez Molière, et en particulier dans les Femmef savantes.
Ah! Dieu vous gard', mon frère! — Et vous aussi,
Mon frère. (IX, 81, 334.)
... J'ai que l'on me donne aujourd'hui mon congé,
Monsieur (v. 423).
Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil. ou de Pontoise,
Cela ne me fait rien. — Quelle àme villageoise!
La grammaire, du verbe et du nominatif,
Gomme de Tadjeclif avec le substantif,
Nous enseigne les lois. — J'ai, Madame, à vous dire
Que je ne connais point ces gens-là (v. 495).
Holà! Je vous ai dit en paroles bien claires,
Que j*ai besoin de vous (v. 934).
Aucun, hors moi, dans la maison, N'a droit de commander (v. 1588).
L'époux que je lui donne Est Monsieur (v. 1622).
... Par quelle raison, jeune et bien fait qu'il est, Lui refuser Clitandre (v. 1656).
Est-ce fait? et sans trouble ai-je assez écouté Votre digne interprète? (v. 1672) Condamnéel Ah! ce mot est choquant, et n'est fait Que pour les criminels (v. 1700).
Que faut-il conclure de tous ces exemples? Molière avait-il une règle pour Tenjambement? Obéissait-il à un instinct de poète? Les vers que j*ai cités sont trop nombreux pour ôlre des inadverlances ou de simples licences. Ils sufliraient déjà à prouver que Molière n'a pas suivi le courant qui porte certains poètes du xvii° siècle à rendre de plus en plus sévères et strictes les règles de Talexandrin. Lancelot constatait déjà, en 1654, que « la troisième chose qu'on observe encore selon les règles nouvelles de la poésie, est de ne point enjamber d'un vers à l'autre.
« On appelle enjamber, quand le sens n'étant pas fini en un vers, il recommence et finit parfaitement au commencement d'un autre. Il ne faut point s'imaginer que cette règle soit une contrainte sans raison. Car la rime faisant la plus grande beauté de nos vers, c'est en ôter la grâce que d'en disposer le sens de telle sorte qu'on ne puisse pas s'arrêter aux rimes pour les faire remarquer. » (Ch. 1, art. 6.) Molière, on le voit, n'était pas de l'avis de Port- Royal : il ne pouvait, du reste, être le disciple respectueux de personne : le génie a le devoir d'être original, de rester lui-même. Si Molière à la fin usait plus rarement de son droit de faire des rejets, il ne le laissait guère tomber en prescription : il le conservait, non
UCENGES. 30i
pour en tirer de petits effets, mais à titre de « facilité », surtout dans ses dialogues coupés. 11 ne faut pas, je crois, chercher dans ces enjambements un procédé pour produire des effets, ni une protestation contre la règle trop absolue de Malherbe; et je serais tenté pour donner mon impression sur ce point (car en fait de poésie on juge plutôt, et on juge mieux ainsi, par impression que par raisonnement), je serais tenté de modifier le vers connu, et de dire de Molière que tout en n*échappant pas absolument sur ce point comme sur les autres à la contagion de l'exemple,
Il marche dans sa force et dans sa liberté.
Lorsque sa pensée peut tenir exactement dans les bornes consacrées du vers, il ne la modifiera pas pour le simple plaisir de rompre avec la tradition établie : mais lorsqu'il y a surabondance dans un vers et vide dans Tautre, Molière n'hésite pas à faire l'enjambement, comme compensation.
Enfin, il faut, surtout pour ce point spécial, ne pas oublier ce qui me parait être une vérité générale absolue pour toutes les questions de métrique dans Molière : ne cherchons pas chez lui de petites habiletés, des recherches de détail, des procédés, en un mot, toutes ces minuties qui font la joie des commentateurs. Il ne faut pas examiner les vers de Molière à la loupe.
Et pourquoi? Parce que Molière écrit des comédies et non pas des tragédies; parce que son dialogue vivement coupé ne peut pas être jugé d'après des lois très convenables pour le mouvement plus lent de la tragédie; parce que l'alexandrin d'Agamemnon jurerait dans la bouche de Sganarelle; parce que la toge de Burrhus formerait des plis bouffons sur les épaules du bonhomme Chrysalc *.
Licences.
Jusqu'ici nous avons pu remarquer que, sur les différentes règles métriques, Molière s'accorde toute liberté : au contraire, justement sur le chapitre des licences poétiques, Molière est un des plus timorés
1. Encore ne faut-il pas exagérer la régularité des vers de Racine. On s*en convaincra en lisant le chapitre qui lui est consacré.
poètes du xvH* siècle. Sans doute il y en a chez Molière, mais il y en a fort peu, et surtout beaucoup moins que ne se l'imagine un lecteur peu au courant de Torlhographe et de la syntaxe de Molière.
Molière, qui n'avait pas de système à lui, suivait Tusage : il avait cependant une tendance à conserver les vieilles formes, et à ne pas observer scrupuleusement Torthographe de Vaugelas; ce dernier avait beau dire, par exemple, dans sa préface, que «/^ fais et tu fais se ressemblent » par l'écriture *, nous voyons Molière écrire le plus souvent cette première personne sans 5, quand le mot se trouve à la rime. Il ne faut pas s'arrêter à cette suppression de \'s\ d'abord, nous l'avons vu, Molière ne se préoccupe pour ainsi dire pas de rimer pour l'œil, et se contente très souvent de l'assonance : je fais rimerait pour lui aussi bien avec liay! que 7V? fai; s'il écrit ainsi ce mot, c'est tout simplement qu'il conserve pour la première personne de l'indicatif présent l'habitude du xvi« siècle, et même celle du début du xvir siècle. Nicod, dans son Dictionnaire (1603), écrit je fai\ dans les manuscrits de Racine nous trouvons encore très souvent celte orlhographe; enfin, Vaugelas disait lui-môme : « Quelques-uns ont cru qu'il fallait ôter r,y finale de la première personne, et écrire je rroi, je faijje dy, je crain, etc., changeant Vi en y selon le génie de notre langue, qui aime fort l'usage des y à la lin de la plupart des mots terminés en /, et qu'il fallait écrire ainsi la première personne pour la distinguer d'avec la seconde.... Il est certain que la raison le voudrait.... Nos poètes se servent de l'un et de l'autre à la lin du vers, pour la commodité de la rime. » (I, 226-227.) L'Académie fait mémo sur cette remarque l'observation suivante : « Les verbes savoir et voir ne prennent point d'^ à la première personne du présent de l'indicatif; il faut dire :je scay eije voy. » Ainsi donc on peut conclure que Molière emploie une orthographe usuelle et non conventionnelle, toutes les fois que l'on rencontre chez lui des vers comme ceux-ci :
A quoi bon se montrer? et comme un étourdi
Me venir démentir de tout ce que je di. (I, 117, 190.)
Ah! bons Dieux! je fi'émil Pandolfe qui revient! fut-il bien endormi. (I, lt2, 571.)
Dites-lui seulement que je vieti De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien. (IV, 512, 1723.)
Qu'est-ce donc que veut dire ce « hay » Et qu'a de surprenant le discours que je fai, (IX, 85, 37 k)
Elle ne sera pas pour moi.
Son chagrin, à ce que je voi. {VI, 425, 1208.) Et pourquoi la changer? — Pourquoi? — Oui. — Je ne sai. Y voit-on quelque chose où l'honneur soit blessé? (II, 371, 217.) Haiî hai! mon petit nez, pauvre petit bouchon, Tu ne languiras pas longtemps, je t'en répond. (II, 410, 770.)
Il en est de mùme pour Timpératif :
Va- t'en jusqu'à la poste, et roi Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi. (I, 170, 989.)
La, la, revien.
Non, morbleu! Je n'en ferai rien. (VI, 437, 1434.)
De tien, vien, ou tiens^ viens, Vaugelas reconnaît que « le premier est le plus suivi » (I, 321); TAcadémie se contente de remarquer que « on dit viens plutôt que vien » . Il en est de même pour les autres singularités que nous remarquons dans Torthographe de Molière :
Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu.
Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœu. (I, 422, 304.)
Nous verrons. Mais Lucile.... AUc\ son père sort. (I, 466, 975.)
C'était la meilleure façon d'écrire le mot au xvii*' siècle, si nous en croyons Vaugelas : « La plus saine et la plus commune opinion est qu'il faut dire et écrire alte sans h.... Or est-il que je pose en fait, après le témoignage d'une quantité de personnes irréprochables, auquel je joins encore ma propre observation, que dans tous les livres on n'a point vu alte imprimé ni écrit avec une h » (II, 335). Molière du reste écrit ainsi ce mot à des endroits où il n'importe pas qu'il y ait ou non d'/i aspirée.
Alte un peu : retenez l'ardeur qui vous emporte. (1, 175, 1052.) Vous en veniez au point...? A/^e-là, mon beau-frère. (IV, 416, 266.)
Molière écrit indifféremment galand ou galant :
Ont toujours du galand avancé les affaires.... Et de profession je ne suis pas galant '.
1. Vaugelas, après avoir défini galant à peu près comme synonyme d*honnète homme, ajoute : « Au reste quoy qu'en une autre signification on die galand et galinde avec un e(... • (II, p. 210). Molière n'observe pas cette nuance trop subtile et emploie ces deux formes dans le môme sens :
... Fait ce conte galand qu'aujourd'hui Ton publie. (I, 470, 1030.) Oh! le plaisant amant, dont la .v^/Za/i/e ardeur. (I, 471, lOH.)
On pourrait multiplier de pareils exemples :
Du souci qui pour elle ici vous inquie^^e,
Elle vous fait présent de cette cassolette. (I, 190, 12oi) *.
Veux-tu que je te die? une atteinte secrette
Ne laisse point mon àme en une bonne assiette. (I, 403, 1.)
... Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discre^^e,
Et vous n'y louchez pas, tant vous semblez doucette. (IV, 400, 2i.)
Qui dort en sûreté sur un pareil appas ^,
Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas. (III, 163, 37.)
Et que nous en voyons qui paraissent joyeux
Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsie?ia;. (III, 193, 44*2.)
Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé.
Madame, a bien paru ridicule achevé. (V, 480, 567.)
Enfin, il écrit, dans le même sens conie ou compte j ad libitum :
Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte;
Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte, (III. 37, 30.)
Mais un qui, tous les ans, à si peu qu'on le monte,
En peut donner au Roi, quatre cents de bon conte. (III, 88, 712.)
Oui, mais j'y suis blessée et ce n'est pas mon conte
De souffrir dans mon sang une parciHe honte. (IX, 153, 1061.)
Comme dans tous ces mots la différence d'orthographe ne correspond pas à une différence de son, Molière n'avait aucun intérêt à écrire ces mots d'une façon plutôt que de Taulrc : il n'y a donc pas là licence poétique pour la rime.
Il en est de même pour l'emploi de Ve muet soit à la rime, soit dans l'intérieur d'un mot. Lorsque Molière écrit :
Mais quoi? partir ainsi d'une façon brutale,
Sans me dire un seul mot de douceur pour régale . (VI, 392, 039.)
il ne faut pas croire que cet e muet soit mis là pour la rime : le procédé serait enfantin. Molière écrit ainsi ce mot en vers parce qu'il l'écrit ainsi en prose : « Il a quelque chose dans la tôle qui l'empôchc de prendre plaisir à tous ces beaux régales ' ».
1. • Même en prose, Furetièrc met deux /. • (Noie de M. Despois.)