T. VI, p
2. Le Sidlieriy illustrations par Maurice Leloir, Testard, 1890. Mon étude sur la versification de Molière a paru en 1887 dans le Monde poétique, puis en 1888 chez Hachette. Le Sicilien de M. de Montaiglon est donc postérieur de trois ans aux lignes qui précèdent. Mais Tauteur nous apprend dans sa notice (p. ii) qu'il avait déjà exposé son idée en décembre 1883, dans une conférence du cercle Saint-Simon. Je ne connaissais pas cette conférence, qui n'a pas été publiée, que je sache, et M. de Montaiglon ignorait Texistence de mon travail sur Molière. Sans cela il n'aurailpas écrit ceci : -Tous les annotateurs l'ont dit; il y a, pour eux, beaucoup de vers dans le Sicilien; mais ils n'ont pas vu que, du commen-
était peut-être inutile; qu'il est à peu près aussi bizarre d'imprimer en vers une comédie en prose parce qu'on la trouve poétique, que d'imprimer en prose une comédie en vers parce qu'on la trouverait prosaïque? M. Paul Perret, qui ne trouve pas non plus cette idée très heureuse, cite d'abord la transcription de M. de Montaiglon :
Je ne sais pourquoi cela,
Et si j'aimais quelqu'un
Je n'aurais point de plus grand plaisir
Que de le voir aimé de tout le monde.
Y a-til rien qui marque davantage
La beauté du choix que Ton fait?...
puis il rétablit le texte original : « Je ne sais pas pourquoi cela; et si j'aimais quelqu'un je n'aurais point de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a-t-il rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on a fait? » M. Perret conclut justement : « Est-ce que ce n'est pas là le véritable texte au regard d'un esprit non prévenu *? »
Je pense en effet qu'il faut faire comme Molière, et laisser caché pour l'œil le charme de cette prose cadencée. Le poète a voulu probablement que l'oreille du spectateur sentit un plaisir inconscient, en même temps que son esprit serait charmé par les gentilles choses que débitent les deux amoureux, son œil séduit par les agréables jeux de scène auxquels se prête l'intrigue, et que Maurice Leloir a si joliment rendus. Il en est de même pour le lecteur, qu'il est bon de prévenir, mais auquel il vaut mieux laisser le plaisir de retrouver dans le texte authentique de Molière les beautés que l'auteur y a voilées. Au contraire ce livre, qui souligne trop fortement ce procédé caché, ressemble trop à ce que serait par exemple une édition à'Athalie où d'un bout à l'autre on marquerait les césures par des barres transversales, où l'on imprimerait en italique les syllabes accentuées. C'est nous gâter notre plaisir que de nous l'imposer ainsi.
cernent à la fin il n'y a pas autre chose » (p. i). ■ Aucun de ceux qui ont parlé du Sicilien n'a manqué de dire qu'il y a beaucoup de vers.... Tout le monde a donc louché plus ou moins à la question; un peu plus loin ils touchaient au but, avant lequel ils se sont arrêtés » (p. ix). C'est une preuve de plus qu'en lillcralure, comme ailleurs, on se rencontre quelquefois parce qu'on s'ignore, et non parce qu'on se copie.
1. Chronique parisienne, 17 mai 1891, p. 38, 39. D'autres critiques, il est vrai, acceptent la théorie de M. de Montaiglon. — Cf. le Gil Bios du 20 mai 1891, causerie littéraire de M. Ginisty.
Du reste, ce qu'il importe surtout de découvrir, c'est rexplication , le pourquoi de ce procédé : ne les trouvant pas chez M. de Montaiglon, je continue à proposer mon hypothèse : Molière écrit de préférence en vers non rimes les conversations galantes. Et c'est ce que nous remarquons dans le Sicilien, Les couplets d'amour sont plus fortement rythmés que les autres, par exemple cette tirade d'Adrasle :
Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne Qui sente dans son cœur la peine que je sens.
Car enfin, ce n*est rien d'avoir
A combattre rindifférence Ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime : On a toujours au moins le plaisir de la plainte
Et la liberté des soupirs; Mais ne pouvoir trouver aucune occasion
De parler à ce qu'on adore,
Ne pouvoir savoir d'une belle
Si l'amour qu'inspirent ses yeux
Est pour lui plaire ou déplaire,
C'est la plus fâcheuse, à mon gré,
De toutes les inquiétudes, Et c'est où me réduit l'incommode jaloux
Qui veille avec tant de souci Sur ma charmante Grecque, Et ne fait pas un pas
Sans la traîner à ses côtés.
On remarquera que dans tout ce passage, sauf deux exceptions, c'est la ponctuation ou le sens qui indiquent impérieusement le vers. Il n'est pas jusqu'au jaloux, plus amoureux peut-être au fond qu'Adraste, qui ne parle en vers fort passionnés :
Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour. (VI, 250.)
Alceste, s'excusant de ses emportements, ne dirait pas mieux. Même au moment où, trompé par tout le monde, dom Pèdre va devenir ridicule, Molière lui prête encore une sorte de stance :
Dom Pèdre souffrira cette injure mortelle?
Non, non! j'ai trop de cœur, Et je vais demander l'appui de la justice.
Pour pousser le perfide à bout.
C'est ici le logis d'un sénateur. Holàl (VI, 274.)
Mais le bijou de la pièce, et le triomphe relatif de la prose rythmée, c'est bien la toute charmante scène du portrait, où sous la galanterie
du peintre et la coquetterie de son modèle perce la tendresse : Adraste espère
Faire quelque chose de beau Sur un original fait comme celui-là.
— L'original est peu de chose; Mais Tadresse du peintre
En saura couvrir les défauts.
— Le peintre n'y en voit aucun; Et tout ce qu'il souhaite
Est d'en pouvoir représenter les grâces, Aux yeux de tout le monde.
Aussi grandes qu'il les peut voir.
— Si votre pinceau flatte autant que votre langue, Vous allez me faire un portrait Qui ne me ressemblera pas.
— Le ciel, qui fit l'original, Nous ôte le moyen d'en faire Un portrait qui puisse flatter.
— Le ciel, quoi que vous en disiez.
Ne....
DOU PRDRE
Finissons cela, de grâce, Laissons les compliments et songeons au portrait....