‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 167 sur 224 · Sur ces deux vers du Discours au Roi · texte numérisé non relu

Sur ces deux vers du Discours au Roi

Et tandis que ton bras, des peuples redouté Va, la foudre à la main, rétablir l'équité,

Brossetlc dit : « Le bras est employé ici pour la personne même, la partie pour le tout. Ainsi, c'est mal à propos que l'on a condamné cette expression. Mais il faut être poète, disait Tautcur, et sentir les beautés de la poésie, pour justifier cette faute qui n'en est pas une. Il la justifiait par ce beau vers de M. Racine, dans la dernière scène de Mithridate :

Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains :

Mes regards ont vu est la même chose que le aras gui va la foudre à la fnnin. •

sa conscience liUéraire. Encore n'y arrive-t-il pas. Ce qui le prouve, c'est la joie avec laquelle il apprend que sa métaphore peut être défendue non seulement par lautorite de Pindare ou de Racine, mais encore par l'histoire; que la plume du Roi a une ancêtre vénérable; que, en pleine Académie de Lyon, Brossetle a révélé Texistence d'un dieu égyptien, portant aussi sur la tôte une plume; que le texte figure dans Eusèbe, en sa Préparation ÉvangéWfue; que ce Dieu s'appelait Cneph\ qu'il portait un sceptre, avait une figure humaine, et « sur la tôte portait un vêtement de plume royale, w. t/;; xsîpa- Xf,; TZTspo'j jîaa-OvS'lo'j ^fips». l;jLàTî.ov », etc. Boileau est ravi : « 11 n'y a rien de plus joli que votre remarque sur le dieu Cneph^ et je ne saurais assez vous remercier de cette autorité que vous me donnez pour la métamorphose de la plume du Roi en astre *. »

Encore n'y aurait il que demi-mal si, pareil au Simonide de La Fontaine, Boileau, trouvant son sujet plein de récits tout nus, avait été obligé de se jeter à côté, et de remplir les deux tiers de son ouvrage de l'éloge de son Dieu. Mais il suffit de lire les lettres que Racine lui envoie sur la prise de Namur, pour trouver la réalité infiniment plus poétique que son ode *. On a déjà montré que Boileau était passé à côté du lyrisme vrai, pour se jeter sur les vieilleries mythologiques, qu'il avait négligé l'héroïsme de nos grenadiers, la rare pieté des mousquetaires, calomnié le courage des ennemis, et laissé de parti-pris dans l'ombre le véritable vainqueur, Luxembourg, pour chanter Louis XIV et sa plume ^

Le patriotisme du poète vibre peu; son royalisme seul l'inspire. Sans doule ce dernier sentiment est respectable : c'est, sous l'ancien régime, la seule forme que puisse prendre le patriotisme : aimer son Roi, c'est en somme aimer son pays. Il n'en est pas moins vrai que Boileau n'a pas la fibre patriotique très vibrante : son ode contre les Anglais en serait la preuve, malgré la fin qui se relève :

Mais bientôt le Ciel en colère, Par la main d'une humble Bergère Renversant tous leurs Bataillons, Borna leurs succès et nos peines : Et leurs corps pourris dans nos plaines N'ont fait qu'engraisser nos sillons.

\. Correspondance entre Boileau et Brossetle, p. 67, 08. 2. C*:uvres de Racine, VII, 42, 48, 55.

;j. M. Duchesne, Histoire des poèmes épiques français du Wll*" siècle, Thorin, 1870, p. 323-329.

Boileau est plus à son aise quand il s'agit des choses de l'esprit. Sa véritable Musc, c'est la critique littéraire. C'est à elle qu'il doit ses meilleurs vers satiriques; c'est encore à elle qu'il est redevable, dans l'ode, de son inspiration la plus fraîche. Ses stances à Molière, tout au moins la première et la dernière, ont quelque chose du mouvement lyrique : il semble que sa pensée soit comme soulevée; si elle retombe vite, à la seconde et à la troisième strophe, elle s'élève tout d'abord, et se relève à la fin : elle ne vole pas, si l'on veut, mais elle voltige :

En vain mille jaloux esprits, Molière, osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage :

Sa charmante naïveté S'en va pour jamais d'âge en âge Divertir la Postérité.

Laisse gronder tes envieux :

Ils ont beau crier en tous lieux Qu'en vain tu charmes le vulgaire, Que tes vers n'ont rien de plaisant.

Si tu savais un peu moins plaire, Tu ne leur déplairais pas tant.

Ce n'est pas seulement l'esprit de Boileau qui Tinspire ici : son cœur parle dans ces jolis vers : Molière l'a presque toujours bien inspiré. Il y a un peu d'émotion vraie dans l'éloge funèbre qu'il en a fait *. S'il ne comprend pas tout Molière *, il a du moins le mérite de l'admirer très fort, là où il le trouve bon, et de faire apprécier à son siècle les côtés nobles de ce génie qui s'écarte pourtant si loin do lui et pour la forme et pour le fond : c'est une preuve de sa valeur d'esprit comme critique, et aussi comme poète; une explication de son influence sur son temps, de son autorité sur la pensée française.

Valeur. Influence.

Je crois que c'a été une malechance pour Boileau d'être baptisé, je ne sais par qui, le législateur du Parnasse. Ledit Parnasse, étant

1. Épître Vil, V. 19 sqq. Le Grand Condé n'aurait pas accueilli ces vers comme il le fit pour un autre écrivain : « Un poète présentant à M. le Prince l'épitaphe de Molière, M. le Prince lui dit : J*aimerais bien mieux que ce fût lui qui m'apportât la vôtre. » {Menagiana^ I, 197.)

Page 1