Racine et Victor lluqo, p
Or Racine a fait un 1res fréquent usage du vers libre, un peu partout, et en particulier dans cette idylle sur la Paix que d*Aguesseau trouvait supérieure à tout ce que fantiquité pouvait offrir d'analogue. Les chœurs A'Ësther se composent de quelques stances, qui sont entraînées et comme noyées dans un courant de vers libres. Dans les chœurs ^Athalie^ plus souples et plus dramatiques, le souffle lyrique emporte la pensée d'une façon puissante et continue, sans que Ton puisse noter au passage ces repos bien marqués qu'aime Tode artificielle : à peine peut-on remarquer par endroits quelque ralentissement du mouvement, comme dans ces vagues de Tair qui se suivent, séparées par une accalmie. Enfin, c'est en vers libres qu'est écrite la prophétie de Joad, le chef-d'n?uvre du lyrisme racinien et, on peut bien le dire, de la poésie chrétienne.
Est-il maintenant nécessaire de prouver par des exemples que Racine s'est élevé à une hauteur lyrique qui n'avait jamais été atteinte jusqu'à lui? Que, sobre d'images violentes, modéré dans son mouvement, son lyrisme consiste surtout dans l'asservissement de notre esprit et de notre cœur à la pensée de ce maître, de ce magicien : possession telle que, pendant les quelques instants où nous lisons ses vers, nous ne nous appartenons plus; et le profane se demande si jamais la Bible a pu produire sur un croyant beaucoup plus d'enthousiasme que ce poète religieux n'en éveille un instant même dans une ûme sceptique. Quelquefois le mérite n'en appartient pas exclusivement à Racine : ou bien il met en œuvre un passage des Livres Saints, ou bien encore il excite chez le lecteur moderne des souvenirs qui ajoutent au charme propre du vers raciuien. Si nous nous récrions, par exemple, sur la grandeur saisissante du vers qui termine ce mouvement :
J'ai vu fimpic adoré sur la terre.
Pareil au cèdre il cachait dans les cieux Son front audacieux.
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n*ai fait que passer, il n'était déjà plus (III, 537),
une note nous apprend que c'est une simple traduction, fort heureuse du reste, du Psalmiste. Si nous trouvons que ce seul vers.
Retirez-vous, démons qui volez dans la nuit (IV, 127, 4j,
éveille en nous tant (fidées, tant d'images, et suffit pour illustrer toute la page où il étincelle, comme si nous regardions quelque dessin (le Dore dans TEnfer de Dante, ce n*est ni à Racine ni à notre imagination, que nous sommes redevables de ce plaisir : c'est aux Djinns de Victor Hugo.
Mais souvent, seul, sans s'appuyer sur une poésie précédente, sans éveiller en nous, par une heureuse coïncidence, des souvenirs d'autres poètes lyriques. Racine nous amène à cette extase qui commence par un frémissement dans tout Tétre, et que seuls connaissent <-eu\ qui aiment réellement les vers. Dante a-t-il jamais plongé son lecteur, même celui <|ui peut lire le texte italien, dans un état dVime (•omparable à celui où nous laissent ces quelques vers :
Souvent notre ilme ciiniinellc Sur sa fausse vertu téméraire s'endort; IliUe-toi d'éclairer, ô lumière éternelle. Des malheureux assis dans Fombrc de la mort! (IV, 117.)
La Fontaine avait donc raison de dire que Poliphile et Âcante penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence que La Fontaine-Poliphile avait quelque chose de plus fleuri, Acante-Racine, quelque chose de plus touchant.
Mais que nous voila loin de Malherbe!