‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 222 sur 224 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

On peut diroqiic non seulement Racine est le poète le plus harmonieux que nous ayons jusqu'au début du xix"" siècle, mais encore que son harmonie souveraine a été pleinement reconnue par quiconcpie a parlé du poète. En effet, sauf une seule voix discordante, celle de Buffon qui, prosateur comme M. Josse était orfèvre, pense que Ton pourrait améliorer les plus beaux passages de Racine en les mettant en belle prose \ on peut dire que le concert d'éloges est unanime, et que tout le monde s'incline devant lui, jusqu'au Romantisme \ Surtout le témoignage des étrangers, (|ui ne peuvent y mettre comme nous de la vanité nationale, est à considérer. La maîtrise de Racine est si bien établie partout, même en Allemagne, qu'un mot de lui y fait autorité ^. Le poète est prophète en son pays même auprès des romantiques, une fois la première fièvre du combat tombée. Lamartine n*hésile pas à saluer en lui (( la perfection incarnée de la langue

1. " Quand j'appeUe le Têlémaquc un poàme en prose,... j'avoue <|ue BufTon dont l'opinion était prononcée très hautement en faveur de ce système de la Motte, gùtait étrangement cette cause littéraire, en prétendant qu'on pouvait mieux rendre en prose que Tauleurde Phèdre et iVAthalie les plus beUes tirades de Racine. • (Âbbé Maury,i:7o.7/? de Fénelon, note 5.)

2. Lessing n'est pas impartial : il ne criti(|ue pas les Français, il les dénigre. N'y a-t-il pas une rancune personnelle au début de son animosité contre nous? Lessing, pour avoir emprunté et emporté sans permission le manuscrit du :>iùcle de Louis A*/K, fut vertement tancé par Voltaire. Inde irœ. — (Cf. Desnoircslerres, Voltaire et Frédéric, p. Hll-171.)

3. Wieland dit à Napoléon : « Ce n'est que depuis que Racine l'a nommé (Tacite) : le plus grand peintre de Vantiquité, <|ue vos universités et les nôtres ont pensé que cela pourrait bien être vrai. » MémoiresiiXe, Talleyrand (I, 444}.

poétique en France * ». Après les poêles, les critiques s'ingénienl à découvrir chacun une beauté nouvelle dans celle mine inépuisable. Et Ion ne peut qu'applaudir à leurs efforts, môme quand les beautés qu'ils signalent paraissent plus subjectives que réelles *. L'harmonie de Racine est si grandiose, (ju^on y découvre jusqu'à de l'harmonie imitative, dans les petits coins ^ De toutes les régions de la critique, on voit affluer les éloges, d'autant plus méritoires qu'ils viennent d'esprits plus indépendants, ayant rompu avec l'orthodoxie, ou, silon préfère, avec la superstition classique '.

i. Cours familier (le littérature, 111,21.

2. • La musique des vers de Racine, a dit Vinet, ajoute aux idées une seconde expression. J'ose aller plus loin et soutenir que cette seconde expression i'em> porte souvent sur la première, en richesse et en profondeur, de toute la supériorité qu'a le langage de la musique, par le fait même de sa puissante obscurité, sur le langage trop précis et trop clair du plus immatériel des arts :

Phèdre meurt dans mes bras d'un mal qu'elle me cache,

dit la nourrice de Phèdre, Œnone, dans un vers sans muscles pour ainsi dire, humide et amolli comme un sanglot, où l'allitération de la consonne m quatre fois répétée a une valeur musicale bien sensible pour toute oreille un peu délicate.... «• Et plus loin, à propos de Phèdre ; • Sa voix s'élève, et sa plainte retentit, aiguë, prolongée et perçante, sur une note gémissante en t :

Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire. »

(Slapfer, Racine et Victor Hugo, 4" édition, p. 121-129.)

3. Ariane, ma sœur, de quel amour blessée, Vous mourûtes aux bords où vous fiHes laissée.

• On y sent instinctivement je ne sais quel accord intime et profond entre les sons et les sentiments : des deux parts, c'est la môme tristesse voilée et pénétrante. Ce rapport, toute secrète que la loi puisse en être, ne paraît pas contestable; mais il faut se garder d'attribuer au poète l'intention préméditée d'une harmonie imitative : nous n'avons pas alTairc, dans de pareils cas, à des recettes appliquées de parti pris. Ces effets imitatifs sont et doivent être inconscients; si l'art du poète s'y montre, je n'y vois plus que de misérables procédés. » (PeUissier, p. 96, 97.) En effet, que n'a-t-on pas dit sur ce fameux vers :

Sa croupe se recourbe en replis tortueux. Or Sainte-Beuve trouve délicieux ce vers si semblable de Lamartine : Le pampre s'y recourbe en replis tortueux.

Cf. ChateaubHand et son groupe littéraire, 4861 (1, 235).

4. Souza, p. 72, 73. - Cf. Jules Lcmaitre, Impressions de théâtre : « Vous goûterez d'une âme tranquille la beauté un peu refroidie de la forme.... Que de vers qui semblent éclos sans effort, d'une poussée presque involontaire, comme de grandes fleurs merveilleuses, — comme des lis! » (i" série, 7* édition, p. 81 et 101). • La plupart des vers de Racine n'ont pas une ride, et ne « datent» point. Étant nus, ils échappent aux caducités de la mode; et, comme ils sont faits d'une matière incorruptible, leur nudité ne se fane pas. • (2* série, 5« édition, p. 3.) — «. Quant à la versification, on y admire une souplesse qui n'a jamais été dépassée : aucun mouvement, aucune coupe, aucun enjambement n'est mis au hasard; il n'en est pas un qui ne signifie quelque chose, qui ne concoure à exprimer le sentiment. • E. Deschanel, le Romantisme des Classiques. Racine (I, 136). — Cf. I, 149 scjq.

La conclusion de tout cela devrait ô(rc logiquement celle-ci : Racine, étant presque universellement reconnu comme le premier de nos poètes classiques, étant salué par tous comme le Maître de l'alexandrin, devrait avoir fait école. Et pourtant nous ne découvrons pas un seul vrai disciple de Racine dans toute la série de ses successeurs (pii se réclament de lui. Pour trouver la véritable suite de son système il faut arriver jusqu'à ces descendants ingrats et qui renient leur ancêtre, Chénier et les romantiques. Racine devrait être le roi légitime de notre versification, comme il est le poète-roi. Or nous sommes bien obligés de constater qu'il est, pendant tout le dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième, dépossédé par un usurpateur, Malherbe, et par son premier ministre, Roileau.

Il suffit en effet de relever, par ordre chronologique, un certain nombre de témoignages, pour constater que la réputation de Malherbe grandit, que son autorité s'accroît, qu'il finit par passer pour le premier de nos lyriques, et le meilleur professeur de versification. En effet, à la fin du xvir siècle, de quel côté s'oriente la poésie française? vers le principe de liberlé, représenté par Corneille, La Fontaine, Molière et Racine, ou vers le principe d'autorité personnifié dans Malherbe et Roileau? Vers ce dernier, sans nul doute, puisque la versification devient une affaire de scrupule quintessencié; puisque des gens, qui ne sont pas du reste des poètes de profession, et qui nous donnent d'autant mieux la note courante, se piquent de n'admettre que les rimes de l'exactitude la plus raffinée, la plus conforme aux doctrines restrictives de l'École Malherbe *. L'abbé du Ros, tout en reconnaissant que Malherbe a plutôt du (aient que du génie, ajoute que le poète a une adresse merveilleuse pour la partie mécanique du vers, « pour l'arrangement harmonieux des mots ». Il ose oublier Racine, et avancer cette hérésie : « Je ne crois pas même qu'aucun poète moderne, de ceux qui ont composé dans les langues qui se sont polies depuis trois siècles, ait mis plus de cadence et de mélodie que Malherbe en a mis dans les siennes '. » Il y a pis : dans un excès de

1. Fléchier écrit, le 8 janvier 1695, à Mlle des Houlières, à propos irnnc pièce de sa mère : • Tout ce psaume est fort beau. Il n'y a que les cinq premiers de la cinquième strophe dont les rimes d^eff'roi et de jnoi seraient bonnes à changer, à cause de la consonnanoe de Joie, envoie, proie; mais c'est une délicatesse sur laquelle vous déciderez. » (Abbé Fabre, De la correspondance de Fléchier avec Mme des Houlières^ p. 205, 266.)

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