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Racan, Vie de Malherbe^ I, lxxxdi

5. Ménage, il est vrai, prétend que quelques Parisiens seulement prononcent ainsi, que ceux qui parlent le mieux disent malheur et bonheur (p. 497). Mais son assertion ne prouve qu'une chose, c'est que, prononçant lui-même malheur et non malhur, il était tenté de diminuer le nombre de ceux qui prononçaient autrement, et de les ranger dans une classe inférieure. D'autres grammairiens donnent raison à Malherbe. — Cf. Thurot, I, 515.

6. I, Lxxxiii. — Cf. Thurot, I, 519; et Vaugelas, I, 433-434. Pourtant, par une contradiction singulière, dans l'édition Ménage de 1C89, conforme à la prononciation parisienne, on imprime toujours ce mot u et non é-u :

Ont u peur de la mort, et se sont mis en fuite;

ou encore :

Qui n^ust cru que ses murailles.

On trouve encore, comme particularité d'impression, c'est-à-dire de prononciation, mal'Veuilkmce pour malveillance, fU pour fils.

Autant Malherbe est exigeant pour l'identité complète des sons à la rime, autant il condamne sévèrement les consonances inutiles, par exemple les vers léonins. Lorsque Desportes croit pouvoir écrire :

Mais puisqu*un si grand prix à ma foi n*est promis,

Malherbe remarque que prix au milieu du vers et promis à la fin n'ont guère bonne grâce (IV, 431). Comme ce grand philologue a eu le mérite de ne jamais inventer de terminologie spéciale, et de désigner les particularités de la versification par les mots de la langue courante, il critique tous les cas analogues comme présentant une rime au milieu, une rime au milieu du vers y ou encore une 7ime à demi-vers. Il les blâme pour les syllabes sonores :

Et qu'il fallait partir sans jamais revenir (rv, 382}. Qui la fait contenir sans mouvoir ni gémir (p. 389). Gomme un fier ennemi sois au moins asservi (p. 419, etc.)*

Il est aussi rigoureux pour cette fausse rime, même lorsqu'elle est en é ou en è, quoique ce son lourd éveille bien difficilement dans Toreille la sensation d'une rime. Il trouve « vicieuse » cette rime à l'hémistiche :

Il ne faut point penser qu'il puisse reposer. (IV, 376.)

Ou encore, à côté de ce vers :

Sur le tombeau sacré d'un que j'ai tant aimé,

il écrit cet arrêt : « Rime au milieu du vers est vice » (p. 293). Malherbe a certainement raison au fond : car tout ce qui peut faire hésiter un auditeur sur le moment où finit un vers, diminue ce plaisir spécial à la poésie, qui consiste à donner, pour chaque système de douze syllabes accentuées et non élidées, l'impression d'un commencement, d'un milieu et d'une fin. Malherbe condamne aussi, et très logiquement, la rime de Théraistiche du second vers avec la fin du premier :

Car l'amour et la loi sont sans comparaison. Amour est un démon....

<c C'est un vice, dit-il, quand, après avoir rimé un vers, on finit le demi-vers suivant en la môme rime, comme ici démon après comparaison. » (IV, 358.) Même sévérité pour le son é :

Un songe imaginé que Ton dit fermeté M'avait si bien pipé....

Malherbe remarque qu'il y a là « trois demi-vers rimes Tun à lautre * »•

Telles sont les six règles essentielles qui composent sa théorie de la rime. Dans la pratique il les applique exactement, presque rigoureusement. Ils sont donc bien rares, les manquements à ses règles, que je vais signaler.

Pour la première, je ne trouve que trois cas dans lesquels le simple et le composé riment ensemble :

Roi que je ne verrai jouir....

Et pense à te réjouir. (I, 26. 7.)

Sous rinfluence d*un bon astre...

(Contre Teffort de tout désastre. (I, 287, 45.)

Et puisque Malherbe le dit

Cela sera sans contredit '.

1. IV, 436. Edélestand du Méril donne de bonnes raisons à l'appui de cette interdiction : • Puisque la puissance de la rime augmente toujours avec l'impression qu'elle produit, les règles de la versifîcation doivent proscrire tout ce qui pourrait affaiblir ou détourner l'attention. Telles sont, au premier rang, toutes les consonances différentes qui lient ensemble des mots que le rythme rendait étrangers; cette répétition superflue fatigue l'oreille, et la laisse peu sensible aux consonances essentielles qui servent de base à la mesure. » [Essai philosophique, p. 131-132). — Cf. ibid,, p. 107, note 5.

2. I, 289, 113. — Cf. Allais, p. 136. On ne peut en effet compter comme faute contre la première règle la rime de l'auxiliaire être avec lui-même :

Rochers, où mes inquiétudes

Viennent chercher les solitudes.

Pour blasphémer contre le sort.

Quittez la demeure où vous êtes,

Je suis plus rocher que vous n'êtes,

De le voir, et n'être pas mort. (I, 153, 19 et suiv.)

M. Lalanne remarque en note : • Ce vers, qui rime trop bien avec le suivant, manque dans les éditions de 1630, 1631 et 1635, où, à l'exception des deux premières lettres, il est resté en blanc. Je le trouve pour la première fois dans l'édition de Troyes, 1647, in-8, qui porte le titre de troisième, comme celle de

Pour la seconde règle, qui défend de faire rimer des mots formés avec la même racine, je ne connais que deux exemples :

Car rame qui lui est commise....

Et n'être en l'Érèbe remise. (I, 288-289.)

Mais ores à moi revenu

Comme d*un doux songe advenu. (I, 289, 104.)

Or ces exemples-ci, comme les deux précédents, sont tirés d'une pièce qui n'a probablement pas été corrigée \

Il en est de même pour la troisième règle; le seul exemple de réelle faiblesse que Ton puisse citer figure dans la même ode :

Mais l'amitié que je vous dois

Par delà ce que je voulois. (1, 289, 95.)

Les trois premières règles, qui sont vraisemblablement de l'invention de Malherbe, sont moins importantes que les suivantes; Malherbe a respecté celles-ci plus scrupuleusement encore que les autres. C'est seulement dans les Larmes de saint Pierre que Ton trouve une véritable faute contre la règle IV :

La mer a dans le sein moins de vagues courantes

Qu'il n'a dans le cerveau de formes différentes. (I, 7, 67.)

Car ce qu'on serait quelquefois tenté d'appeler une rime faible pour l'œil, n'est souvent qu'un changement de l'orthographe de Malherbe à la nôtre : ainsi pour ces vers :

Puisque tu m'as été si mauvaise compagne,

Ton infldèle foi maintenant je dédaigne. (I, 9, 131.)

M. Lalanne, pour atténuer cette faute apparente, remarque que dans la plupart des mots en aigne 1'/ ne se prononçait pas. Il faut ajouter que dans les éditions conformes à la prononciation, celle de Ménage,

1635, Ménage, qui n'avait peut-être pas consulté Tédition de 1647, a comblé la lacune par le vers suivant :

Quoique insensibles aux tempêtes,

reproduit sans observation par Saint-Marc et tous ses successeurs. JMgnore si le vers est de Ménage. • Ménage le tenait vraisemblablement de Racan; car sans cela, si la correction avait été de lui, il l'aurait crié bien haut. Or son Commentaire est muet sur ce point. La variante est du reste exceUente. 1. Cf. 1, 285, notice.

celle de 1723, on trouve le mot écrit comme ou le prononçait : je dédagne \

Non content de se conformer aussi rigoureusement à sa doctrine, Malherbe dépasse peut-être encore dans la pratique la sévérité de ses théories. Ainsi, à propos de la rime de labyrinthe et ^'absinthe (I, 248, 37), Ménage remarque que jamais Malherbe n'a fait rimer les mots finissant en inte ou en in avec ceux qui se terminent en ainte et en ain, tandis qu'au contraire les poètes parisiens se permettent si volontiers cette facilité, qu'on appelle ces rimes « parisiennes » (p. 511).

Cette orthodoxie, trop minulieuse pour l'orthographe, est excellente au contraire pour Toreille. Il ne faut plus parler ici de recherche quintessenciée, mais de conscience scrupuleuse. Les rimes de Malherbe sont exactes pour Toreilie la plus délicate. Pourtant Ménage a réussi à découvrir deux fautes, en cherchant bien, et même trop bien. Il trouve que dans ces deux vers,

Confiné parmi ses tempêtes ;

Quant à nous, étant ou vous êtes (I, 86, 40),

« tempestes et estes ne riment pas bien; estes en tempestes étant ouvert, et fermé en estes » (p. 491). Or si Meigret prononce êtes, Thomas Corneille préfère étes\ si Hindret considère ce son comme ouvert et bref, d'Olivet pense qu'il se rapproche plus de Ve ferme. Mourgues résume les débals en remarquant que Ton n'est pas d accord sur la quantité *. Malherbe pourrait donc appeler de ce premier arrêt de Ménage, et surtout de celui-ci :

Que si le ciel ne les dissout....

Ce n*est rien que de pouvoir tout. (I, 167, 34.)

« Dissout est long, dit Ménage, et ne rime pas bien avec tout qui est « bref » (p. 489). Les abstracteurs de quintessence essayent bien au xvir siècle de distinguer dans le son ou des longues et des brèves, mais sans y réussir '. Critiquer de pareilles vétilles chez Malherbe,

i. De même dans ces deux vers :

Étaient-cc impressions qui pussent aveugler Un jugement si clair? (1, 30, 35.)

Les éditions imprimées conformément à la prononciation donnent clcr.

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