Cf. Thurot, II
est l'usage de Paris * : « Ce qui m'étonne, c'est que des personnes nées et nourries à Paris et à la Cour le prononcent parfaitement bien dans le discours ordinaire, et que néanmoins, en lisant, ou en parlant au public, elles le prononcent fort mal, et tout au contraire de ce qu'elles font ordinairement; car elles ont accoutumé de prononcer ces infinitifs aller, prier, pleurer, et leurs semblables, comme s'ils n'avaient point d'r à la fin, et que Xe qui précède l'r fût un e masculin, tout de môme que l'on prononce le participe allé, prié, pleuré, etc., sans aucune différence, qui est la vraie prononciation de ces sortes d'infinitifs. Et cependant, quand la plupart des dames, par exemple, lisent un livre imprimé, où elles trouvent ces ;• à l'infinitif, non seulement elles prononcent l'r bien fort, mais encore l'e fort ouvert, qui sont les deux fautes que Ton peut faire en ce sujet, et qui leur sont insupportables en la bouche d'autrui, lorsqu'elles les entendent faire à ceux qui parlent ainsi mal. De même la plupart de ceux qui parlent en public soit dans la chaire ou dans le barreau, quoiqu'ils aient accoutumé de le bien prononcer en leur langage ordinaire, font encore sonner cette r et cet e, comme si des paroles prononcées en public demandaient une autre prononciation que celle qu'elles ont en particulier et dans le commerce du monde*. »
Malherbe, observateur fidèle de l'usage de Paris, devait prononcer ainsi. Ce qui le prouve, c'est d'abord que pour lui ces rimes sont exactes : dans son Commentaire sur Desportes il blâme comme présentant une « rime à demi-vers » l'exemple suivant :
Je veux avec le fer son portrait effacer. (IV, 380.)
Ce qui démontre ensuite qu'il les prononce en faisant entendre l'r finale, c'est sa remarque sur ce vers de Desportes :
Un trait de ses regards me transforme en rocher.
Il trouve qu'il y a là « sept rr » (IV, 311). Il faut donc, pour que le compte soit juste, qu'il prononce rocherre. Ce qui le prouverait
1. Je ne cite pas le début de la Remarque, qui contient une erreur singulière : Vaugelas croit que les Normands prononcent alhr comme s*il y avait allaita.
2. Vaugelas, II, 163. — Thomas Corneille ajoute ceci : • M. Chapelain... est de l'avis de M. de Vaugelas sur l'r finale des infinitiTs qui ne se prononce point.... l\ fait remarquer que cela n'a lieu que dans la prose, et qu'il faut faire sentir l'r de tous ces infinitifs à la fin du vers. » (Dans Vaugelas, éd. Chassang, 1, 330-331.)
encore, c'est l'accentuation spéciale qui figure dans les éditions de 1689 et de 1723 :
Un fleuve au travers de la mtr, Sans que son goût devienne amer.
Ces rimes normandes ne sont pas très nombreuses chez lui, et j'en aurai dressé la liste complète lorque j aurai dit qu'il fait rimer :
Chair avec pécher (I, 4-5) ;
Cher avec chercher (I, 43, 70); blchei' (I, 28, 11) ; loger (Gasté, p. 40);
Cher avec marcher (I, 280, 68) ;
Clair avec aveugler (I, 30, 35) ;
Enfer a.yec philosopher (I, 129, 12) ;
Jupiter avec doutei- (I, 122, 218); quitter (I, 147, 22); vanter (I, 52, 160);
Mer avec consumer (I, 17, 360).
Ces rimes furent longtemps à la mode, et bénéficièrent de Tengouement littéraire que Ton avait alors pour la Normandie. Puis la réaction vint. Thomas Corneille remarque en 1687 qu' « il ne faut jamais faire trop sentir Vr finale », et l'Académie française, plus sévère, dit en 1704 : « On ne fait jamais sentir ïr des infinitifs terminés en ef'* ». Dès 1654, Port-Royal condamne ce genre de rimes et dit, à propos de Ve ouvert et de Ye fermé : « Ces deux prononciations sont si différentes que quoique les poètes anciens et nouveaux prennent souvent la liberté de les rimer ensemble, comme en ces deux vers de Ronsard :
Sers-moi de phare, et garde d*abîmer Ma nef qui flotte en si profonde mer,
et que de même Malherbe ait rimé philosophe^' avec enfer : néanmoins il n'y a point d'oreille qui n'en soit choquée; et il est certain qu'à bien juger des choses, cette rime doit être rejetée non seulement comme peu bonne, mais comme tout à fait vicieuse '. » Malherbe s'en dégoûte le premier. Après avoir écrit le début d'une strophe ainsi :
i. Dans Vaugeias, éd. Chassang, II, 164.
2. Régies de la poésie française, chap. ii, § 3, à la fin de la Souvelle Méthode. On saitqu'elles sont de Lancelot. — Cf. Ménage, Cominenlaire, p. 215 : • M. Lancelot, qui est un homme d'une grande verlu et d'un grand savoir, a donne de grands éloges & ces quatre stances dans ses Règles de la poésie française, imprimées à la fln de sa Nouvelle Méthode ».
Les Muses hautaines et braves Comme filles de Jupiter Ne savent que c'est de flatter A la manière des esclaves,
celui que Scarron appelle : « le Prince de la rime normande * », change ces vers contre ceux-ci :
Les Muses hautaines et braves
Tiennent le flatter odieux.
Et comme parentes des dieux
Ne parlent jamais en esclaves (I, 108, 11);
et cela, pour supprimer la rime normande; du moins Ménage le tient de Racan, « de qui j'ai appris aussi, dit-il, que Malherbe, sur la fin de ses jours, avait conçu une si grande aversion contre ces rimes normandes, qu'il avait dessein de les ôter toutes de ses poésies * ».
Il est impossible d'être plus scrupuleux dans la pratique de ses propres théories. Il n'y a qu'une règle que Malherbe ait manifestement violée, et souvent : la sixième. On rencontre chez lui maint vers léonin, malgré la critique qu'il en fait chez autrui. Ménage n'a su en relever qu'un seul cas, et encore bien véniel, puisque l'hémistiche du premier vers d'une stance rime avec le dernier vers de la stance précédente. Étant donnée la pause qui les sépare, la consonance n'est pas sensible, par conséquent n'est pas fautive '. Mais Ménage aurait pu en signaler bien d'autres. Les rimes léonines en é, les plus admissibles du reste, sont les plus nombreuses. C'est ainsi que la dernière syllabe de l'hémistiche rime avec la fin du vers, plus ou moins faiblement, dans les cas suivants :
Pour mourir satisfait n*aura que désirer. (I, 233, 78.) Nous n'avons plus sujet de te rien demander. (I, 70, 12.) Naguère que j*oyais la tempôte souffler. (I, 240, 13.)
La dernière syllabe d'un hémistiche rime avec la fin du vers précédent :
Ayant toujours fait espérer Qu^un soleil qui naîtrait sur les rives du Tage. (I, 236, 3.)