I, 39, 9. — Cf. Ménage, p
Deux hémistiches riment entre eux :
Et n'ayant rien si cher que ton obéissance, Où tu le fais régner, il te fera servir. (I, 72, 77.)
Trois rimes à demi-vers se suivent :
Le plus aimable objet qui fut jamais aimé, On ne m*ait pu nier qu'il ne fut adorable *.
La faute est encore plus sensible avec les rimes plus pleines et plus sonores que le son é. On trouve en effet Tassonance de Thémistiche avec la fin du vers :
La nuit qui lui survient n'a jamais de matin (I, 269, i8);
la rime d'un hémistiche avec la fin du vers précédent ou du vers suivant :
Certes c'est un bonheur dont la juste raison Permet à votre front la couronne du monde (I, 262, 8) ; Si parmi tant d'ennuis j*aime encore ma vie. Je suis mon ennemi (I, 254, 5) ;
la rime de deux hémistiches entre eux :
Grand aise et grand amour des âmes et des yeux
Louis dont ce beau jour la présence m'octroie. (1, 25, 2.)
Je suis vaincu du temps; je cède à ses outrages,
Mon esprit seulement exempt de sa rigueur. (I, 283, i38.)
Vaincra de ses destins la rigueur obstinée
Et reprendra le teint de sa verte saison. (I, 261, 7.)
La faute est encore plus sensible lorsque les deux vers où figure Tassonance léonine riment ensemble : car Toreille, au lieu des deux alexandrins à rime plate qu'a écrits le poète, perçoit plutôt un quatrain en vers de six pieds à rimes croisées : à la place de ce distique :
Houlette de Louis, houlette de Marie,
Dont le fatal appui met notre bergerie... (I, 229, 1).
un auditeur distinguera aussi bien cette petite stance :
Houlette de Louis, Houlette de Marie, Dont le fatal appui Met notre bergerie *....
1.1,240, 8. — Cf.], 229, 9; 259,4; 260,6; 261, 14; 263, 14; 265, 21 ; 283, 150;297,7. 2. Le premier prosodiste qui, à ma connaissance, ait donné Tcxplication la
L*iV0L. DU VERS PR. 4
Quoique la raison qui fait interdire les vers léonins soit excellente, et qu^il ne faille pas une oreille très exercée pour découvrir les manquements à cette règle, Malherbe, on le voit, a laissé subsister celte faute assez fréquemment même dans les œuvres de sa maturité. El cependant, pour un grand nombre de cas, une simple inversion eût supprimé ce défaut. On ne sait donc trop que penser de cette hypothèse de Vaugelas, contresignée par Ménage, sur le cas suivant :
Ma foi, qu'en me voyant elle avait agréable,
Ne lui soit contemptible en ne me voyant pas. (I, 176, 66.)
Malherbe aurait préféré contemptible à méprisable^ quoique ce dernier mot fût plus beau, plus français, et plus en usage, pour éviter la fausse rime de Thémistiche avec la fin du vers précédent *.
11 ne me reste plus qu'à signaler quelques particularités de ses rimes. U est à remarquer qu'il n'a écrit qu'une seule pièce en rimes plates (I, 264). Elle figurait dans une lettre à Racan avec ce commentaire : « Vous savez trop bien ce que c'est que de vers, pour ne connaître pas que ceux-là sont de ma façon. Si vous en goûtez la rime, goûtez-en encore mieux la raison ». (IV, 32.) Il a composé une chanson uniquement en rimes féminines :
Sus, debout, la merveille des belles,
Allons voir sur les herbes nouvelles Luire uq émail dont la vive peinture Défend à l'art d'imiter la nature. (I, 226.)
Il a fait une fois des stances en rimes masculines :
Objet divin des âmes et des yeux.
Reine, le chef d'œuvre des cieux, Quels doctes vers me feront avouer Digne de te louer? (I, i94.)
plus satisfaisante de rinconvénient du vers léoniu, est M. Pellissier, dont l'élude, quoique destinée à des élèves, est remplie de vues personnelles et d'excellentes théories : « Nous rendons à la rime toute sa dignité et nous lui restituons son véritable rôle en disant qu'elle a été inventée pour marquer le moment flnal de l'unité rythmique. On peut expliquer par cette raison (nous l'ajouterons en passant) qu'il soit interdit de faire rimer l'hémistiche avec la fin du vers précédent ou celle du même vers : la transgression de cette règle serait cause, en effet, que l'oreille, troublée et désorientée, pourrait transposer l'unité de mesure. • {Traité théorique et historique de versification française^ nouvelle édition, p. 8.) Ce traité élémentaire est le meilleur qui ait été composé jusqu'ici, i. Vaugelas, II, 227; Ménage, p. 501.
Deux fois, mais dans des chansons, on trouve trois rimes masculines différentes à la suite :
Je ne vois plus, ni ne vis plus.
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort. (I, 293.) Et les étés mûrissent les moissons,
Chaque saison y fait son cours; En vous seule on trouve qu*il gèle toujours. (I, 247.)
Ces particularités sont du reste assez insignifiantes, et si je les ai rappelées, c'est pour être complet.
En somme, toute la doctrine de Malherbe peut se résumer ainsi : la rime doit être exacte, rare, riche.
L'exactitude du poète dans la pratique était si grande que ses rimes servaient aux grammairiens à déterminer l'exacte prononciation d*un mot^
La rareté de ses rimes et leur étrangeté ne nous semblent plus guère ni très rare ni très étrange, habitués que nous sommes par nos virtuoses modernes à des singularités et à des excentricilés de rime *. Elles étonnaient encore au xvii'' siècle; on les imitait, on les copiait ^
\. • Vaugelas se sert de ce vers de Malherbe, qui rime à fleuves, pour montrer qu*il faut prononcer veuve et non pas vefve. C'est ainsi en effet que ce mot doit être prononcé. • (Ménage, p. 359.) — Cf. Vaugelas, 11, 134.
2. Pourtant les vrais poètes ne tiennent guère de nos jours à l'exactitude exagérée de la rime pour l'œil. M. Rollinat, maître rimeur et maître poète, affiche même son mépris pour cette règle, dans ce quatrain :
Au long du maillet lisse et net
Le villebrequin sans sa mèche.
Ajoute un 5 baroque et rèche
Au valet qui fait un grand 7. {La Nature, p. 313.)
Victor Hugo avait du reste déjà osé ceci :
On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec, Sar l'affreux chevalet des X et des Y.
(Contemplations, A propos d'Horace, t. I, p. 59.)
3. • Théophile se moque assez plaisamment en quelque endroit de ses poésies de certains poètes de son temps qui croyaient avoir bien imité Malherbe, quand ils l'avaient imité par ces rimes. Voici ses termes :
Imite qui voudra les merveilles d'autrui.
Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui.
Mille petits voleurs l'écorchent tout en vie....
Ces esprits mendiants, d'une veine infertile.
Prennent à tout propos ou sa rime, ou son style,
Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux
Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux,
Pour paraître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce
Que parut autrefois la Corneille d'Horace.
Us travaillent un mois à chercher comme à /u
Pourra s'apparier la rime de Memphis. » (Ménage, p. 360-361.)
Quant à la richesse de la rime qu'il a recommandée par ses préceptes et par ses exemples, on peut se demander si la fortune de la poésie est fort intéressée au luxe des rimes. On peut même avancer qu'il y a antinomie entre la rime et la pensée : quand la première s'enrichit, l'autre s'appauvrit. Sans doute pour les petits genres, j'entends par là les pièces courtes, insupportables si l'on n'y trouve la perfection, pour les sujets où l'esprit et le travail ont plus de part que le cœur et l'improvisation, la rime riche vaut mieux que la rime sufiisante. Mais pour le théâtre, pour le poème épique, pour l'ode, la richesse de la rime conduit forcément à la pauvreté de la pensée. La rime millionnaire, comme on dit maintenant, amène une gêne comparable à celle qui pèserait sur le commerce, si on supprimait toutes les pièces de monnaie et tous les billets de banque divisionnaires pour ne garder que les pièces de cent francs et les billets de mille. De même qu'en matière d'échange il est bon d'avoir des louis, des pièces de cinq francs, voire de gros sous, il n'est pas mauvais en poésie de se contenter d'une rime simplement à son aise, suffisante, faible même à l'occasion, si la pensée qu'elle contient est forte. On ne saurait mieux dire sur ce sujet que ne l'a fait Scherer dans un de ses meilleurs articles, et le mieux est d'en citer les passages principaux : « M. de Banville pensera de moi ce qu'il voudra, je tiens que la rime riche a tué la poésie française.... Il s'est établi peu à peu qu'on était libre de ne pas faire de vers, mais non pas libre, si Ton en faisait, de s'affranchir des conditions nouvelles. L'oreille, les yeux sont devenus plus exigeants, si bien que ceux-là mêmes qui seraient tentés de protester ne peuvent plus se satisfaire si aisément qu'autrefois. Un grand poète contemporain a dû à cette révolution du goût de perdre une partie de son prestige, et un autre, d'entre les plus excellents et les plus chers, en a subi — comment dirai-je? — une transformation. La disgrâce d'Alfred de Musset n'était pas entièrement injuste; c'était la punition de la négligence. Musset faisait rimer beaux avec sanglots *. » Puis, constatant que
\. La Rime riche, dans le Temps du 19 octobre 1888. Cf. Alpbouse Karr, le Livt*e du bord, t. II, p. 178 : « La rime devint le fond de la poésie, ou plutôt toute la poésie pour le grand nombre; la pensée fut Taccessoire, et souvent un accessoire incommode qu*on oubliait d'inviter, comme on oublie les vieilles personnes radoteuses dans les joyeuses réunions de jeunes gens. Les vers devinrent pour la plupart des bouts-rimés; on commençait par chercher, disposer, aligner les rimes, si riches que les vers en étaient ruinés et pauvres, puis on remplissait le reste du vers avec ce qu^on pouvait. •
le plus admirable versificateur que nous ayons eu (j'ajouterai pour mon compte : le plus admirable poète), V. Hugo lui-même, a été quelquefois le jouet de la rime qu'il croyait manier à son gré *, Scherer résume ainsi sa pensée : « Ma conclusion est qu'il faut en revenir à la rime suffisante, à la rime honnête homme, à celle dont se sont servis Racine et Lamartine, ou — si, comme je le soupçonne, il y a là Tune de ces pentes que l'on ne remonte pas, — il faut avoir le courage de se dire que la poésie est morle. » Peut-être est-ce bien pessimiste *. Sans doute le poète médiocre, tiraillé à tort et à travers loin de sa pensée par les lourdes nécessités de la rime, ressemble trop souvent au Diègue Laynez de Guilhem de Castro, qui, en essayant de manier son épée, tombe en avant ou pirouette de droite à gauche, entraîné par les coups de tête ou de fianc qu'il dessine dans l'air. Mais il y a des bras robustes qui manient allègrement l'arme trop lourde pour des mains débiles.
A coup sûr, la rime riche est discutable. Ce qui est indiscutable, c'est l'origine de cette mode. Scherer la fait remonter uniquement au romantisme et à Victor Hugo *. C'est une double erreur. Quels que soient les avantages de la richesse de la rime, d'après les praticiens actuels, ou ses inconvénients, d'après le théoricien moderne, il faut d'abord en rendre responsable Malherbe, le premier en date
1. Scherer s'appuie là sur une bien intéressante étude d'un poète et d'un critique, mort trop jeune pour avoir donné toute sa mesure, le seul qui ait vu les manuscrits de V. Hugo : • On sera curieux, je pense, de savoir quelle est, dans ces corrections, la part de la rime. Cette part est peu considérable. Il est rare qu'une rime soit changée. Visiblement V. Hugo ne cherche point la rime. Elle lui vient d'eUe-même, et en môme temps que ce qu'il a à exprimer. Elle semble faire corps avec la vision et la pensée. Elle en est à peine séparable. Est-ce parce qu'elle s'y accommode avec une docilité merveilleuse? ou serait-ce au contraire qu'elle les suggère? Elle exécute avec tant de rapidité, qu'on se prend à soupçonner qu'eUe ordonne. Elle est la mieux dressée des esclaves, si elle n'est la plus fantasque des maîtresses. Cette union du rimeur et de la rime n'est point pourtant si absolue ni si continue qu'on ne sente çà et là que c'est la rime qui commande, et que même le rimeur a quelque peine à obéir. • (Jules Tellier, les Manuscrits de Victor Hugo, dans la Revue bleue du 6 octobre 1888, p. 432.)
2. On peut appeler de cette condamnation de la rime à un poète : M. Sully Prudbomme en effet, dans ses RéfleTÎons sur fart des vers, se montre très accommodant pour les rimes, riches ou pauvres : a suffisantes, elles satisfont... des attentes qu'elles ont créées pour l'ouïe, et en outre, rares et riches, elles la surprennent agréablement» (p. 39).
3. « C'est en poésie que le romantisme a surtout innové, c'est la substitution de la rime riche à la rime suffisante qui a été sa principale innovation, et c'est là qu'on voit le mieux comment une innovation peut être inévitable et cependant funeste.... V. Hugo est le fondateur de la rime riche. » (Le Temps, 19 octobre 1888.)
pour la théorie et la pratique de la rime rare. On ne peut en effet considérer les tours de force des rimeurs de la fin du xv« et du commencement du xvi* siècle comme un point de départ, un commencement *. Ces bizarreries restent isolées et stériles. A peine Marot en ressent-il quelque temps Tinfluence. C'est de l'acrobatie, ce n'est pas de la gj^mnastique. On regarde avec curiosité un instant : on n'est pas tenté d'imiter. 11 n'y a pas là d'école poétique. Au contraire, Malherbe fait école. Un de ses titres les plus importants, quoique Boileau n'en dise rien, c'est d'avoir enseigné le dogme de la rime riche. Ajoutons vite qu'il a été surtout un professeur de césure.
La Césure.
Seulement, dans son enseignement, Malherbe procède moins en démonstrateur qu'en théologien : il énonce des dogmes, plutôt qu'il ne prouve l'utilité de ses règles. Pourquoi faut-il qu'il y ait une césure dans l'alexandrin, et qu'il n'y en ait qu'une, pourquoi doit-elle être placée après le sixième pied, et non aulre part, ce n'est pas à Malherbe, mais aux théoriciens postérieurs que nous devons en demander les raisons, bonnes ou mauvaises *. Malherbe se contente, dans son Commentaire sur Desportes, d'indiquer, par des critiques rigoureuses, que la césure placée à fhémistiche ne doit jamais disjoindre l'un de l'autre deux mots réunis par le sens et par la grammaire. C'est ainsi qu'il condamne les césures qui séparent :
1° Le sujet du verbe :
Les premiers jours qu*Ainour — range sous sa puissance; « césure mauvaise », dit-il (IV, 257);
i. Cf. Le GofTic et Thieulin, Nouveau Traité de versification française, p. 42-48.
2. tt Dans les vers peu éleodus, de 4, 6 ou 8 syllabes, la rime suffit pour guider roreille; mais dans les vers de 10 ou 12 syllabes il lui faut une étape de plus. Seulement, comme les accents ressortent peu en français, il ne suffit pas que la voix puisse se reposer sur une syllabe accentuée; il faut encore que cette syllabe se présente toujours au même endroit; que la voix qui l'attend soit sûre de l'y trouver. Il faut donc au rythme français, naturellement si vague, pour le bien dessiner, une césure masculine toujours la même. L'uniformité et la rigoureuse fixité de la règle s'expliquent par la faiblesse et la valeur flottante des éléments qui constituent le rythme français. » (Benloew, Précis d^une théorie des rythmes ^ p. 91-92.)
2** Le nom, ou le pronom, du pronom qui s'y rapporle : Faisant recacher ceux — qui déjà paraissaient ;
cela lui paraît une « très mauvaise césure » (p. 327) ; 3** Le complément, du verbe :
Et qui fait que tu as — tant de force en nos cœurs;
« ce vers est mal divisé » (p. 316);
Et faut qu'en voyant bien — mon malheur préparé ; Et pour n'avoir jamais — de repos sur la terre; A derechef contraint — Phébus d'être pasteur; Jamais le ciel ne mit — plus d'adresse et de grâce ;
M mauvaise césure », dil-îl *;
Mais les voyant sans voir — le soleil de mes yeux ;
« la césure de ce vers ne vaut rien », d'après lui (p. 457) ; 4® Deux compléments d'un même verbe :
Et n'espérer ni paix — ni trêve à mon malheur;
c'est un « faible vers, à cause de la césure » (p. 262); 5® Le verbe complément, du verbe auquel il se rapporte :
Mais celui qui voulait — pousser ton nom aux cieux ;
« faible, dit Malherbe. C'est un vice quand, en un alexandrin, comme est celui-ci, le verbe gouvernant est à la fin de la première moitié du vers, et le verbe gouverné commence l'autre moitié; comme ici, où voulait est gouvernant, et pousser gouverné » (p. 352); 6" Le complément indirect, du verbe :
Et mon cœur cessera — d'idolâtrer vos yeux ;
pour Malherbe c'est une mauvaise césure (p. 255); T L'attribut, du verbe auxiliaire :
Je ne serai jamais — importun si je puis ;
« mauvaise césure », dit-il (p. 284);
8® Le participe, du verbe auxiliaire :
Les dieux bénins. lui ont — le corps mortel ôté;
Et craint toujours qu'on ait — sur sa place entrepris;
Vu que vous n'étiez plus — qu*aux pleurs accoutumés;
« mauvaise césure », remarque-t-il à chaque fois * ; 9** L'adverbe du verbe :
0 propos, qui sonnez — toujours en mes oreilles ;
« c'est encore une mauvaise césure » (p. 322); 10** La conjonction, du nom ou du verbe :
Car un tout tel destin -- que le vôtre s'apprête ;
c'est un « mauvais repos » (p. 364); 11® Les deux termes d'une locution conjonctive :
Et ne conclus devant — qu'être bien avertie;
c'est encore là une « mauvaise césure » (p. 267).
On le voit, d'après Malherbe, la coupe de Talexandrin doit être placée au sixième pied, marquée aussi bien par le sens que parle rythme, et l'on ne saurait mieux résumer la règle de Malherbe que ne fa fait Boileau :
Que toujours dans vos vers le sens, coupant les mots, Suspende rhémistiche, en marque le repos.
Encore Malherbe critiquerait-il le premier de ces deux vers : car non seulement il faut, suivant lui, qu'il y ait une césure après le sixième pied, mais encore il ne doit y en avoir qu'une. Dans ce passage de Desportes :
De Raison, qui vers nous son regard adressa,
il remarque que « ce vers est suspendu en la moitié de l'hémistiche « (p. 268).
Malherbe, allant jusqu'au bout de son système, prétend que même pour le vers de dix syllabes il faut une césure, et qu'il n'y en a qu'une
seule bonne, au quatrième pied. C'est pour cela qu'il trouve mal frappés ces vers :
Ah Dieu! que c'est — un étrange martyre. (IV, 426.) Ce ne sont point — des baisers, ma mignonne. (P. 454.)
Sans être aussi afQrmatif, il penche à croire également qu'il faut placer une césure au quatrième pied de loctosyllabe : à propos de ce vers de Desportes :
Et ne fuis rien tant que mon bien,
il observe que « s'il y a quelque césure en ce vers, elle est sans doute en la quatrième syllabe. Voilà pourquoi il se faut garder d'y rimer, comme fait ici Desporles » (p. 325).
On voit quelle était la rigueur de sa théorie. Ce qui est surprenant, c'est qu'il ait pu s'y conformer strictement. On ne pourrait en effet citer qu'un nombre infiniment petit de fautes commises par lui contre sa propre règle, par exemple celle-ci :
Puisque finir, à l'homme — est chose naturelle. (I, 276, 4.)
Sa doctrine, si claire et si forte, s'impose, plus ou moins exactement, à presque tout son siècle. Elle est même si logique, qu'elle commence à revivre, après tous les coups soi-disant mortels que lui avaient portés le romantisme et les écoles postérieures \ Il n'en est pas de même pour sa théorie beaucoup plus contestable de l'enjambement.
1. « Dans les hémisliches mêmes, roreille cherche encore, inslinctivemcnl, h régulariser le rythme; mais si elle ne le peut, elle s'y résigne, cl reconnaît qu'elle y trouve avantage. Cette transaction forcée proGte, en elTet, au vers; il y gagne de la variété dans son unité, ce qui l'embellit. » (Sully Prudhomme, Réflexions, p. 46-47.) — On retrouve, sous un autre nom, la règle de l'hémistiche dans le traité de M. de Gramont : « La règle du demi-repos entre les deux hémistiches est maintenant tombée en désuétude; la phrase peut être coupée à n'importe quelle place du vers, mais la tonique médiane (car il n'y a plus de raison pour dire la césure) doit être maintenue aussi rigoureusement que la tonique terminale. Plus elle sera nette et ferme, plus le vers sera nombreux et solide. C'est une des conditions sine qua non du rythme. On peut dire qu'elle fait le vers comme la rime fait les vers. » {Les vers français y p. 80-81.) Je ne saisis pas très bien la diiïérence entre la vieille règle de l'hémistiche, et cette tonique médiane qui ne peut être que la syllabe accentuée d'un mot de valeur, d'un mot par conséquent presque toujours séparé de ce qui le suit par le sens et la prononciation.
L' Exij ambement .
Malherbe n'admet pas que le sens se continue d'un vers à l'autre, et s'arrête à la fin de rhémistiche du second vers. Il critique comme <» suspendus » les vers suivants de Desportes :
En la nuit seulement se corrompt la matière
Qui tient des éléments; (IV, 326.)
Et les grands comme vous sauront mille finesses
Pour vous amadouer; (IV, 364.)
Je veux avec le fer son portrait effacer
Du rocher de mon cœur; (IV, 380.)
Mais, ô cher monument de mon mal déplorable,
Tu ne suffisais pas : (IV, 383.)
J*ai mis du côté droit maint branchage assemblé
D'olivier et de myrte; (IV, 384.)
Et jamais un grand heur n'est acquis sans tristesse,
Comme vous connaîtrez * ;
Malherbe pousse la sévérité jusqu'à condamner l'enjambement , même lorsque le sens n'est que momentanément suspendu dans le second vers, lorsque le mouvement général reprend, après un court arrêt :
0 grand démon volant, arrête la meurtrière
Qui fuit devant mes pas, car pour moi je ne puis,
Ma course est trop tardive, et plus je la poursuis....
« Le premier vers, dit Malherbe, achève son sens à la moitié du second, le second à la moitié du troisième » (VI, 250). C'est pour la môme raison qu'il condamne comme suspendus les vers suivants :
Et que j*osai penser la superbe entreprise
De vous offrir mon cœur.... (p. 307).
Vous diriez à part vous que je ne puis changer,
Quoi que je veuille faire, et que quand Tinconstance (p. 357).
C'est en vain qu'on essaye à forcer la puissance
Du Ciel, qui nous contraint depuis notre naissance (p. 366).
L'autre accuse des yeux, l'autre a l*âme insensée
Pour des cheveux trop beaux ou de trop doux propos (p. 271).
Il trouve une « suspension très mauvaise » dans ce passage :
Que je cesse d'aimer, d'adorer et d'avoir Au cœur votre portrait.... (P. 290.)
i. IV, 389; cf. p. 405, iH, 412.
l'enjambement. 59
Enfin, malgré son habitude d'éviter toute terminologie spéciale dans sa versification, il emploie une fois le terme consacré pour désigner cette particularité, et relève comme « vers qui enjambent sur le suivant » les lignes que voici :
Ayant depuis deux jours vainement pourchassé Le vaillant Mandricard, il descend tout lassé De chaud et de travail ^...
Ce n'est pas chez lui une simple sévérité à l'usage exclusif de son prochain, mais une réelle question de conscience littéraire, de probité poétique, car il repousse pour son usage personnel la pratique de l'enjambement; on en trouve infiniment peu dans ses œuvres parachevées; je n'en connais que deux exemples :
Que tu sais bien qui n'a remède Autre que d'obéir à la nécessité. (I, 271, 72.} Mais cela m'arrivant, Quelle serait ma gloire? Et pour quelle aventure *....
Quant au cas que souligne Ménage, il existe plutôt dans Timagination du commentateur que dans la réalité des faits; qu'on en juge : il est question de l'immortalité :
Et les dieux ont gardé ce don,
Si rare, que Jupiter même
Ne le sut faire à Sarpédon. (I, 33, 29.)
La virgule qui sépare la fin du premier vers du commencement du second n'empêche pas Ménage de dire : « Malherbe enjambe ici d'un vers sur l'autre; ce qui est quelquefois permis, comme l'a très judicieusement observé M. Des Marets dans la préface de son Clovis : « Ce serait une pure faiblesse que d'abandonner la force en ces ren- « contres pour de tels scrupules, pourvu que Ton n'y retombe pas « souvent » (p. 557).
Si Malherbe condamne par sa théorie et par sa pratique l'enjam-
L P. 399. — Cr. p. 445, 451, 452, 464, 468, 469.
2. 1, 256, 47. — Je ne cite que pour mémoire les cas qui se présentent dans sa pièce inédite :
Car ceux qui regardant la noble architecture De ce bienheureux corps, admirant la nature Des astres, et de vous la puissante grandeur.
Gasté, p. 38; cf. p. 38-39, 45.
bernent, c'est peut-être qu'il obéit à un secret instmct de poète lyrique : comme le remarque M. Sully Prudhomme, Tenjambement convient peu dans Tode *. N'importe : sa défense fait d'abord loi pour tous les alexandrins, même dans les pièces en rimes plates; et^ pendant plusieurs années, le vers n'ose plus enjamber sur le vers qui le suit *. On a peu d'exemples, dans l'histoire de la versification française, d'une pareille influence, d'une autorité aussi tyrannique. 11 est juste de reconnaître que Malherbe est le premier à respecter la loi qu'il édicté. De là vient en partie le triomphe de sa doctrine, sur tous les points que nous avons étudiés jusqu'ici. Peut-être est-ce pour la même raison, prise en sens inverse, que la condamnation prononcée par Malherbe contre les licences poétiques fait moins autorité après lui, sa pratique ne corroborant plus sa théorie sur ce point aussi exactement que sur les autres.
VU
Un de ceux qui ont le mieux défini les licences soi-disant poétiques, c'est l'abbé Maury : « Cette sévérité du mètre, dit-il, fixe rigoureusement au poète, dans chaque ligne, le nombre des syllabes, le condamne à une précision qui l'autorise à des licences heureuses * ». C'est bien là l'interprétation classique de la théorie des
1. « Le mode lyrique ne se prêle pas aux enjambements. Victor Hugo n'en use guère que dans ses pièces à rimes plates. » (Réflexions^ p. 83.) V. Huga reconnaît du reste que le procédé peut avoir du mauvais, que lui-même peut faire
De lourds alexandrins l'un sur l'autre enjambant, Comme des écoliers qui sortent de leur banc.
(Voix intérieures, édit. ne varie tur, 111, 316.)
2. Chapelain écrit à Grentemesnil, le 4 mars 1662 : « Pour votre plainte sur la gène que nos modernes ont donnée à notre versification, je la trouve la plus juste du monde.... Les enjambements n'étaient pas seulement reçus dans les langues mortes, mais ils en faisaient la principale force et les beaux ornements^ et c'est un grand désavantage pour la nôtre que les courtisans et les ignorants ayent fait prévaloir leur goût en ce particulier-ci au goût des habiles et sensés. Pour les enjambements la chose est si résolue qu'il serait inutile de réclamer dessus, et à l'égard des vers ils ont une exclusion absolue.... Votre Malherbe est celui qui a donné le premier branle à cette sévérité : et son crédit vit encore chez nos poètes plus de trente ans après sa mort. 11 n'y ferait pas sûr pour moi si je voulais tenter de les délivrer de ces chaînes, et ce serait s'opposer en vain au torrent. » Correspondance ^ II, 210, note.