‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 45 sur 224 · Châtiments^ p · texte numérisé non relu

Châtiments^ p

chasse aux héritages : ils ont une cousine : « Dieu la fasse vivre, et lui donne des enfants. Si elle n'en avait point, mon cousin de Maizet et nous, en serions héritiers. » (I, 333.) 11 a un frère à qui, en le mariant, leur père a donné une charge de conseiller au siège présidial de Caen : « Il faut que mon frère m'en tienne compte de la moitié, parce que, par la coutume de Normandie, un père ne peut directement ni indirectement avancer un fîls plus que l'autre. Cet état valait douze cents écus pour le moins, quand mon père le lui bailla, de sorte que je lui en veux demander six cents avec les intérêts depuis ce temps-là, qui sont vingt ou vingt-deux ans... S'il fallait plaider contre mon frère, il lui faudra, outre ce que dessus, objecter que toujours il a été nourri et entretenu aux dépens de la maison, etc. » (I, 333-335.) La fortune paternelle ne périclitera pas entre ses mains. Il s'entend à Taugmenter. Il est incapable d'écrire une ligne de prose, à plus forte raison un seul vers, quand une question d'argent est en suspens. Il explique à Peiresc pourquoi il ne lui envoie rien : « J'ai Tesprit brouillé en l'expectation de mon état ». (I!!, 255.) Ce qui veut dire : « J'ai été depuis quatre ou cinq mois si intrigué de TafEaire de ma pension, que je n'avais du sens ni du temps que ce qu'il m'en fallait en cette occasion. » (III, 300.) On pourrait répondre jusqu'ici que seul Thomme privé a parlé; que Malherbe dit là tout haut ce que la grande majorité pense et fait tout bas; qu'on peut être un fort grand poète, et pourtant défendre à merveille ses intérêts; qu'on est poète lorsqu'on écrit ses vers, et homme d'affaires quand on discute un traité avec un éditeur, ou quand on signe une quittance de pension. Mais chez Malherbe les deux choses sont confondues : ce n'est pas le poète qui devient homme d'affaires : c'est le poète homme d'affaires, qui écrit ses vers, et calcule en môme temps ce qu'ils pourront rapporter. Il travaille sur commande, à proportion des promesses faites; il écrit à Peiresc : « Vous verrez bientôt près de quatre cents vers que j'ai faits sur le roi. J'y suis fort embesogné, parce qu'il m'a dit que je lui montre que je l'aime, et il me fera du bien. » (III, 11.) Malherbe, dont le moindre défaut est d'être naïf, sait très bien qu'il y a loin de la promesse à l'effet, quand il s'agit de payer ses vers : « Ils ont été extrêmement agréables^ dit-il au même correspondant, et m'ont fait renouveler force belles^ promesses. Dieu sait quand j'en verrai quelque effet. » (III, 122.) Aussi insiste-t-il, et exige-t-il qu on lui tienne parole. Il écrit à son

confident habituel : « Marc-Antoine vous fera voir des vers que j'ai faits pour le roi : il les a si extrêmement loués que je crains qu'il ne pense que nous soyons quittes : ce n'est pas là comme je l'entends. Il m'a tant de fois dit qu'il me veut faire du bien, que je crois qu'il ne s'offensera point de ma requête, et puis je la ferai accompagner de la recommandation de la reine, et en ma présence, afin que je sache à -qui avoir l'obligation du succès *. » La Muse de Malherbe est une bonne maîtresse de maison, et tient bien ses comptes : tant de vers il l'actif, tant de promesses au passif. Il y a pis : à force de ne penser qu'au gain, Malherbe en arrive à estimer ses vers au prorala de ce qu'ils lui rapportent : « Je vous envoie des vers que j'ai donnés à la reine, dit-il à Peiresc : ils sont au goût de toute cette cour...; s'ils produisent quelque chose de bon pour moi, ils seront au mien; jus(jue-là je tiendrai mon jugement suspendu ' ». Les seuls éloges que Malherbe accepte pour argent comptant sont les espèces sonnantes et trébuchantes : « J'ai fait voir à la reine les devises que j'ai faites pour elle ; elle les a trouvées fort à son goût, ce que je crois pour ce qu'elle l'a dit, mais encore plus pour ce qu'elle a augmenté ma pension de cent écus ». (III, 258.) Tout cela explique l'inexpiable passage de sa biographie par Racan, où l'on voit ce poète médire de la poésie, sans qu'il y ait au fond de paradoxe dans sa boutade : « Il parlait fort ingénument de toutes choses, et avait un grand mépris pour les sciences, particulièrement pour celles qui ne servent que pour le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et même la poésie.... C'était sottise de faire des vers pour en espérer autre récompense que son divertissement, et un bon poète n'était pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles. » (I, lxxvii.) Toutes ses inquiétudes pécuniaires, tout son âpre amour du gain,

1. Je reconnais qu'une fois, une seule fois, il parle de ses vers et des éloges qu'ils lui ont valu, sans aborder la question argent : Le roi, • s'étant avancé vers moi, me dit qu'il n'avait jamais vu de si beaux vers que ceux que je lui avais donnés » (III, 581). 11 faut ajouter qu'il ne vend pas ses livres, mais qu'il les donne : c'est pour cela qu'il est heureux d'une impression clandestine : • A cette heure que je suis au bout de trois cent cinquante exemplaires que j'avais fait faire, je suis bien aise que cette commodité se soit offerte de satisfaire à mes amis qui en désirent avoir •. (Ill, 579.) Ce qui diminue la valeur de ce désinlêressement apparent, c'est que les livres ne sont pas à ce moment d'un déhil très considérable.

2. III, 212 : ■ Que ne dirail-on pas, si Malherbe avait apprécié le talent d'un écrivain par les pensions de la cour? » demande M. Dejob (p. 448). Le texte que j'ai cité permettrait donc d'en dire beaucoup.

devaient se fondre en une formule défuiitive : il Ta trouvée, le jour où, se plaignant de la mort de son fils, de son impuissance à le venger, il se déclare pourtant satisfait en somme de la vie, car, d'abord^ il est estimé par les honnêtes gens :

Et voilà le bien qui m'abonde! (I, 286, 30.)

Si donc les qualités du cœur paraissent insuflisantes pour alimenter la source où il puise ses inspirations lyriques, trouverons-nous quelque compensation du côté de Tesprit? Je ne parle pas, bien entendu, du don des mots spirituels. On peut être très grand poète lyrique, et n'avoir pas d'esprit. On pourrait môme soutenir, sans trop de paradoxe, que la faculté de saisir des rapports inattendus entre deux idées, de les rapprocher vivement, et d'en tirer une étincelle pourrait gêner dans son mouvement lyrique, dans son large amoncellement de pensées, le poète à qui nous demandons, non pas une série de petites secousses, mais de temps en temps une de ces grandes images qui illuminent toute une strophe, comme un éclair dans un nuage.

A coup sûr, on peut dire, sans irrévérence, que si Malherbe ne manquait pas d'esprit, son esprit n'était pas de la toute première qualité. H suffit de parcourir sa biographie par Racan, pour être de cet avis. Personne actuellement ne se croirait spirituel pour avoir imaginé les roots plus ou moins attiques qu'on trouve dans sa correspondance *.

De plus, il manquait de largeur d'esprit. Il ne comprenait pas tout ce qui n'était pas lui. On sait comment il jugeait Ronsard : il n'en admettait pas un seul vers, tout au moins lorsqu'on le forçait d'aller jusqu'au bout de sa gageure *. Sans doute, de tous les artistes juges et parties, les poètes, surtout les chefs d'école, se distinguent par leur injustice et leur inintelligence pour tous ceux qui n'ont pas leur théorie ou leur instinct de l'art.

!. 111, 34; IV. 244. Il y a peu d'esprit dans ses vers. Onconnait son épigramine: Tu dis, Colin, de lous côtés, etc.

« U n'y a rien au monde de plus bêle que celle épigramme », dit A. Ohénier, dans son Commentaire, p. 313.

2. • Je me souviens d'avoir ouï dire à Gombaud que quand Malherbe lisait ses versa ses amis, el qu'il y rencontrait quelque chose de dur ou d'impropre, il s'arrêtait tout court, et leur disait ensuite : Ici, je ronsardisais, » (Ménage, p, 547.)

Aussi, ce qui semble bien plus grave, dans le cas de Malherbe^ c'est une certaine pauvreté d'esprit, une sorte de faiblesse dans Tin^ vention, dans la création des idées, qui nous frappe peut-être davantage, nous qui connaissons les grands lyriques du xix« siècle, et leur merveilleuse fécondité, mais qui était déjà assez remarquée de son temps. Ménage, en plus d'un endroit de ses ObservationSj constate le retour des mêmes pensées, tout en acceptant comme une excuse valable cette réponse de Malherbe à ses amis qui lui font la même critique : Il est permis de mettre sur sa cheminée ce qu'on a mis sur son cabinet (p. 5A8). Ménage est moins bien informé que Tallemant, qui rapporte ainsi l'affaire : « Il lui arrivait quelquefois de mettre une pensée en plusieurs lieux différents, et il voulait qu'on le trouvât bon : Car, disait-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau qui aura été sur ma cheminée? Mais Racan lui disait que ce portrait n'était jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée demeurait en même temps en diverses pièces *. » Quoique Racan ait parfaitement raison, il ne faut pas pousser trop loin la défaite de Malherbe, car on risquerait, à force de suivre la méthode que j'ai pratiquée jusqu'ici, d'aboutir à un effet sans cause : après avoir refusé presque toute valeur intellectuelle ou morale à Malherbe,, on serait pourtant obligé de constater que sa poésie est de grande valeur. Il nous reste donc à voir pourquoi et comment un homme qui n'avait pas le cœur très haut placé, et dont l'esprit présentait plus d'une lacune, a pu pourtant composer des œuvres aussi durables, et jouir d'une influence qui, pour avoir été surfaite, n'en est pas moins très considérable.

D'abord il faut reconnaître que, pour son rang et pour son temps,. Malherbe était fort instruit, presque érudit. On a de lui une traduction du traité des Bienfaits^ des Epîtres de Sénèque, et du trentième livre de Tite-Live, que personne, je crois, n'a comparée à l'original, mais qui atteste, par sa seule existence, un effort considérable- Mérite plus rare encore, Malherbe est helléniste. Car il a beau estimer très peu les Grecs et se déclarer en particulier, au témoignage de Racan, l'ennemi du galimatias de Pindare, il sait assez de grec pour faire des citations, et même pour exprimer sa pensée en grec, lorsqu'il veut se soustraire à la curiosité des intermédiaires *.

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