‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 68 sur 224 · VERS MONOSYLLABIQUES · texte numérisé non relu

VERS MONOSYLLABIQUES

Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi.

Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race. (V, 163, 161.)

Fut un don de ma gloire et non pas de ma flamme.

Je n'en ai point pour lui, je n'en eus point pour vous. (VI, 417, 1286.)

On t'offre ou, pour mieux dire, on prend la paix de toi,

Et ceux qui se font craindre aux deux bouts de la terre. (X, 178, 48.)

Et ton bras en dix jours a plus fait à nos yeux

Que la fable en dix ans n'a fait faire à ses dieux. (X, 206, 172.)

Et que, pour être à vous, je fais ce que je puis.

Je ne sais plus moi-même à mon tour où j'en suis. (X, 233, 1715.)

Il doit donc y avoir, inslinclive ou consciente, une Icndance chez Corneille à préférer ce vers. L'explication qui me paraît la plus vraisemblable est celle-ci : préoccupé avant tout de la force de Tidée, Corneille aime un vers qui lui permet de condenser le maximum de pensée dans le minimum de mois. Un monosyllabe étant aussi compréhensif qu'un mot beaucoup plus long, le vers monosyllabique renfermera, toutes choses égales d'ailleurs, plus de matière qu'un autre; je citerai comme exemples les vers que voici :

On me joue, on me brave, on me lue, on s'en rit. (11, 257, 639.) Je sais ce que je suis, et que mon père est mort. (III, 151, 824.) Noble, à ce qu'on m'a dit, mais un peu mal en biens. (IV, 220, 1448.) Je puis tout pour tout autre, et ne puis rien pour moi. (V, 435, 376.) Je sais ce que je suis, et ce que je dois faire. (VI, 513, 993.) Donc à moins que d'un roi tu ne veux plus te rendre. (VII, 40, 770.) Qui jusqu'au fond du cœur en moins de rien se coule. (VIII, 364, 2146.) A ce Dieu qui de rien fit la terre et le ciel. (IX, ISi, 8.)

Il faut ajouter que cette forme permet à Corneille d'introduire plus facilement une antithèse complète dans un seul vers. Et Ton sait quel amour il a pour le cliquetis des pensées, pour ces dialogues où les idées se croisent et se choquent, vers par vers, hémistiche par hémistiche, mol par mot. Les \^rs suivants sont plus cornéliens encore que les autres :

Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. (I, 361, 1582.)

Je n*eu ai que la honte, il en a tout le fruit. (II, 364, 472.)

Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome. (III, 286, 88.)

Je sais ce que je suis : je sais ce que vous êtes (IV, 80, 1286.)

Le choix du Roi l'y mit; le choix du Roi l'en chasse. (V, 366, 1058.)

Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites. (VI, 396, 777.)

C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire. (Vil, 329, 1076.)

Il lait ce qu'il doit dire, et dit ce qu'il doit taire. (VIIl, 192, 337.)

Vois moins ce qu'il a fait que ce qu'il aime à faire. (X, 337, 70.)

Malherbe eût trouvé ces vers de forme défectueuse : le fond en

L'£rOL. DU VERS PR. 9

paraît excellent à Corneille. La pratique du grand poêle s'écarle singulièrement déjà des théories du grand versificateur : elle se résumerait facilement ainsi : tout pour la pensée, rien pour Tharmonie. C'est presque exactement le contre-pied du système de Malherbe, sur un point secondaire il est vrai. Il en est de même pour la question autrement importante, et presque capitale, de la rime.

La Rime.

Corneille est pourtant considéré comme un excellent rimeur par des contemporains de valeur différente. En 1656, l'abbé de Pure, que Corneille estime fort, dit de son côté, dans son roman de la Précieuse, à propos du grand poète : « Jamais le vers ne le fait éloigner de la chose; jamais la rime ne l'oblige d'extravaguer ' ».

Boileau lui-même, au témoignage de Brossette, rend justice au talent de rimeur de Corneille, sinon à son sens critique, lorsqu'il dit :

Tel excelle à rimer, qui juge sottement *.

Boileau aurait dû pourtant, afin d'être logique avec lui-même, se montrer plus sévère pour Corneille qui viole toutes les règles de Malherbe sur la rime, sans aucune exception.

Corneille corrige sans doute, mais une seule fois, une rime du simple et du composé. Dans les premières éditions du Cid on trouve ces vers :

Mais il me faut tout perdre, après Tavoir perdu, Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu, Avec tant de rigueur mon astre me domine, QuMI me faut travailler moi-même à ta ruine.

L'Académie remarque dans ses Sentiments que « perdu et éperdu ne peuvent rimer à cause que Tun est le simple, et l'autre le com-

i. Cilé par Marty-Laveaux, X, 479, note.

2. A. P., IV, 82-84. - C'est M. CorneiUe Tainé. » (Commentaire de Broesclte.)

pose » (XII, 494). Et Corneille, pour supprimer la faute minime qu*on lui indique, change docilement deux vers et demi :

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;

Et cet affreux devoir, dont Tordre m'assassine,

Me force à travailler moi-même à ta ruine. (III, 156, 924.)

Il n'éprouve pourtant jamais le besoin de corriger après coup les fautes analogues dans ses pièces anlérieures au Cid : on y trouve cède rimant avec succède (II, 289, 1278); Dieu Qi adieu (II, 301, 1527); dit et contredit (II, 90, 1347); donner et ordonner (II, 394, 1083); fait et satisfait (II, 156, 575); front et affront (II, 382, %\\)\jour et séjour (II, 435. 3); lié et allié (II, 204, 1501); prix et mépris (II, 312, 27); semble et ressemble (II, 179, 1013).

Les exemples postérieurs à la critique de TÂcadémie sont beaucoup moins nombreux : ^owr et toujours (VII, 126, 428); fait et bienfait (X, 96, T]); mais et jamais (X, 157, 55); temps et printemps (X, 216, 323).

En évitant ces rimes, Corneille se conforme à la critique de TAcadémie : en les introduisant plus ou moins souvent il viole la règle de Malherbe. C'est la même pratique pour les mots dérivés d'une môme

On trouve en effet chez Corneille ce genre de rimes avec :

1* des substantifs : accès et succès (II, 99, 1511); pafjures et injures (II, 201, 1449);

2* des adjectifs : disa^et et secret (II, 321, 284);

3* des verbes : commettre et ronettre (II, 297, 1450); réparer et séparer (II, 265, 803); satisfaire et défaire (II, 270, 897); séduire et produire (II, 277, 1029) ;

4* des adverbes : ici et voici (II, 177, 963).

Tous ces exemples sont antérieurs à 1638, date i\QsSentime?îfs de f Académie. Je ne connais, après cette année, que deux exemples : Siijet et abject (VII, 26, MS); printemps ai passe- temps (X, 29, 93); Corneille, qui n'est pas grammairien de profession, range probablement ces rimes dans la classe des rimes du simple et du composé, et suit dans ce cas-ci, comme dans Taulre, les conseils de Chapelain.

RKGLt: III.

II rompt au contraire aussi bien avec Chapelain qu'avec Malherbe pour tout ce qui est rareté, originalité de la rime. Il admet la rime commune, banale même, el ne se pique point d'une recherche quintessenciée. Il met tranquillement à la fin d'un vers songe et mensonge (IV, 184, 810); hommes et sommes (III, 493, 130); tonnerre et terre (IV, 51, 577), au grand désespoir de Voltaire qui trouve ces rimes par trop rebattues *. Il croit que mien et sien peuvent très convenablement rimer ensemble (II, 271, 907); et qu'on peut écrire un quatrain sur les rimes ene^ eu, cru, vue (VIII, 648, 1438).

Surtout les rimes par mots de môme nature sont très fréquentes, malgré les justes observations de l'Académie. Corneille avait mis d'abord dans le Cid

Instruisez-lc d'exemple, et vous ressouvenez Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez.

L'Académie, en fidèle disciple de Malherbe, remarque que « ressouvenez et enseignez ne sont pas bonnes rimes » (XII, 485). Corneille s'incline, et corrige ainsi :

Et rendez-le parfait, Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet. (IIl, 114, 184.)

Mais s'il accepte la critique, il n'admet pas la jurisprudence, car on rencontre chez lui très fré(iuemment des rimes de verbe, môme d'infinitif en er, les plus pauvres de toutes, comme le prouve le cas suivant :

Mais ce n*est pas assez, amis, de s'irriter,

Il faut voir quels moyens on a d'exécuter. (IV, 74, 1135.)

Je pourrais citer également bien des exemples de rimes par adverbes en ment :

Depuis tantôt je parle un peu plus librement.

Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment. (II, 175, 923.)

Philaminte seule trouverait que

Ces deux adverbes joints font admirablement.

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